Nous sommes allés cueillir des fraises dans un
champ non loin d’ici où, moyennant 5
francs (Suisses) quarante centimes le kilo de fraises, les gens des villes se donnent
l’illusion d’être des gens des champs. Les fraises sont là, sous de larges
feuilles rêches (on dirait des orties). Les plus belles, les plus rouges sont
les mieux dissimulées. Du moins, c’est ce que l’on se dit pour donner à la
cueillette le côté épique d’une chasse au trésor. Marie ne ramasse que les plus
grosses, Lisa change sans cesse de travées ou bien remonte jusqu’à leur
extrémité pour s’engager dans la suivante : au côté épique, elle ajoute la
dimension athlétique. J’attends à l’ombre que les filles en aient fini. Assise
dans l’herbe à deux pas de moi, une femme portant un nourrisson calfeutré dans
un large porte-bébé en tissu bleu nuit. Elle se balance d’avant en arrière et
de sa main libre - l’autre occupée à maintenir le bandeau de tissu où l’enfant
somnole -, elle tire du panier devant elle une fraise puis une autre puis une
autre encore. Lisa jaillit devant moi comme un diable sur ressort. Je fais
quelques photos. A la sortie, la caissière pèse nos fraises. Nous prenons aussi
des œufs et des cerises.
Les enfants des autres. C’est tout de même
assez curieux de ne pas être le seul à se poser les questions que tout le monde
se pose. Les enfants des autres, ils ont l’air d’imposteurs : on dirait
les nôtres mais au fond, ils sont si lointains, si pareillement dissemblables
qu’on se surprend à les garder à distance. La paternité universelle, c’est
aussi abstrait que l’amour du prochain. Il y a de quoi se méfier. Les enfants
des autres nous examinent avec curiosité. Leur sixième sens leur dit que j’ai
des enfants, que je sais leur parler comme seuls le savent ceux qui ont des
enfants. Et puis, il m’arrive de jouer avec eux. Autre symptôme qui ne les
trompe pas. En définitive, ces enfants des autres semblent me dire : tous
les enfants se ressemblent et ce que tu dis des tiens, tu pourrais en dire
autant des autres.
Si, par je ne sais quel tour de passe-passe, les
enfants des autres étaient les miens.
Ce qui me dérange à l’école, c’est cette forme
de dénégation qu’on nous jette au visage : vos enfants, ceux des autres, tous
se confondent, l’égalité des droits et des devoirs à la maison, faire partie d’un
tout, parler progéniture, descendance ; les élèves et leurs parents. Les
privilèges de mon intimité avec eux, les miens, se diluent dans une espèce de
foire aux enfants, de pyramide des âges. J’ai pourtant l’intime conviction que
ces enfants qui sont les miens n’ont rien à voir du tout mais alors rien du
tout avec tous les autres, les enfants des autres.
Un jour, ils seront grands, eux aussi seront des
adultes et l’âge adulte, c’est le temps du désenchantement. Pour eux comme pour
soi. Il restera un peu d’enfance dans leurs yeux et de la leur dans les nôtres mais
ils ne seront plus ce petit miracle journalier que j’oublie chaque jour et qui
me hante au point de faire le récit de ce qui sera plus tard nostalgie,
anticipant celle-ci comme dans la boucle d’un éternel retour façon Nietzsche.
Lisa et Marie. Marie et Lisa : pour les autres, ce sont des enfants des
autres, confondus dans la nasse des enfants des autres. On est bien tenté par la
comparaison, la compétition, la performance ou bien, plus innocemment, l’infantilocentrisme.
Quand les parents de ces enfants qui ne sont pas les nôtres nous disent ceci ou
cela des leurs, on est tenté de prendre la balle au bond : « Lisa,
elle, c’est les abricots qu’elle aime…Marie, elle, elle dort la bouche ouverte… ».
Elle a eu de bonnes notes cette année, Marie. Mais
je ne peux tout dire désormais parce qu’elle lira tout à l’heure ou demain ce
que j’écris là. Elle dira : « je ne dors pas la bouche ouverte, moi ! »
Et Lisa de surenchérir à force d’un de ces « n’importe quoi ! »
qui ponctue désormais toutes ces conversations (elle sait que papa blague tout
le temps). Elle va bientôt avoir neuf ans, Marie (comme tous les enfants qui
vont avoir neuf ans). Elle voudrait un cochon-dinde pour son anniversaire
(comme beaucoup d’enfants de son âge). Et puis elle a eu une punition l’autre
jour. 24 fois, elle doit copier la phrase suivante :
« Je
dois me taire en classe pour laisse travailler les autres et pour me concentrer
sur mon travail ».
Elle va s’indigner que j’en parle ici. J’ai
trouvé le papier dans son cartable, elle n’en avait rien dit. En haut de la
page, le maître a tamponné « VU Signature des parents ».
Il attend sans doute de nous, les parents, que
nous la sermonnions. Comme lui a dû le faire en classe. Je l’ai fait (je l’ai
sermonnée). J’ai fait, je suis le « bon père de famille » que le maître
et tous les gens responsables attendent que je sois (l’un de ces subjonctifs
qui terrorisent Lydia).
D’ailleurs, demain, c’est la fête des pères. Et
365 fois, je copierai la phrase suivante :
« Je
dois être un bon père de famille ».
Et Lisa surgira devant moi comme un diable sur
ressort. « Prout ! » s’écriera-t-elle.
« Prout !! » lui répondrai-je
en gobant une fraise toute rouge.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire