29 juin 2012

Ifssio !

Olga, Lisa et Marie Poppins

Lisa descend les escaliers. En bas des escaliers, elle virevolte sur place pour s’ouvrir comme une fleur, cernée de vagues de mousseline qui enflent, dans le tournoiement, comme des voiles au vent. Elle ne termine pas son kiwi, elle en laisse quatre tranches. Il y des fleurs entrelacées aux bandes de cuir de ses sandales bleu ciel. Marie, elle, est en pantalon bouffant rouge, à la turque, les cheveux ramassés dans un chignon qui aiguise la pointe de ses yeux, toujours sans cils sur le bord supérieur des paupières. La dermatologue a cherché dans son dictionnaire pour trouver le mot qui convient. Elle en a trouvé un que j’ai déjà oublié. Elle n’a rien prescrit ; le temps fera l’affaire, du temps sur ordonnance

A la sortie de l’école, des enfants brandissent leur bulletin scolaire : «maman, je passe ! ». Au coin du bâtiment de la cantine, des mamans bavardent, accoudées à des landaus. Elles s’interrompent un instant pour accueillir l’enfant prodigue avec un sourire de soulagement et des pains au chocolat. Marie aussi est venue m’annoncer son passage en CM1. Je n’avais pas de landau contre lequel m’accouder et les mamans ne bavardent pas avec les papas des enfants-des-autres ; j’avais seulement la pensée que tout cela n’était qu’un début et qu’il était loin le temps où je n’avais à m’inquiéter de rien, sinon de moi-même. Et encore.

Dans le bulletin de l’une comme de l’autre, il est dit qu’elles cèdent trop souvent aux sirènes du bavardage. Lisa n’écoute pas assez, Marie parle trop ; à deux reprises, le maître lui a infligé une punition pour cause de bavardage et puis, il a oublié la punition et Marie ne l’a jamais remise. J’ai découvert la seconde, par hasard, en sortant des cahiers de son cartable. Je lui ai fait recopier autant de fois que possible la phrase indiquée. Le troisième trimestre n’a pas été aussi bon que le second. A cause du bavardage, indique le maître. Mais au final, ce fut une bonne année et lui comme la maîtresse du vendredi s’accordent à le reconnaître. Nous voici donc passés de l’élémentaire au moyen, première année.

Demain, nous fêtons – en avance de près d’un mois - l’anniversaire de Marie. Quatorze camarades y ont été conviés (pas de « e » ici parce que parmi elles, il y a un « il », Martin). Douze ont confirmé.



Olga et Marie

Samedi dernier, nous avons célébré celui de Lisa qui, en véritable petit chef de bande, a mené sa barque à l’allure euphorique d’un hors-bord, d’une pièce à l’autre, du jardin à la fenêtre de sa chambre. Il y eu un gâteau aux trois chocolats dont ils n’ont pas laissé une miette, des bougies soufflées sous les clameurs, seul moment où Lisa fit la timide, toute chose à se voir ainsi fêtée, entourée de sa classe à la maison. Depuis ce jour, depuis ce moment, elle dit partout, à qui veut l’entendre, qu’elle a maintenant cinq ans. Elle n’en  démord pas. Elle ne sait pas qu’il lui faut encore attendre jusqu’au 11 juillet.

Ce jour-là, nous serons à bord d’un ferry au large de l’Italie, sur les eaux de la mer Adriatique. J’apporterai les bougies. Toutes les trois, nous boirons du champagne en regardant la mer. Nous ferons des bulles qui iront s’accrocher à l’écume. Et sur le pont, elle fera sa Marylin, en tournant sur elle-même comme une toupie, dans sa robe blanche à bandes oranges que Marie portait au même âge.

Coup de chaleur depuis quelques jours. On garde mi-clos, en meurtrières, tous les volets côté rue. Il y a des guêpes dans le jardin qui ont fait leur trou derrière un volet, on se demande bien où elles vont comme ça, à l’aide de quelle perceuse elles ont plongé leur dards dans le mur en crépi.

Je tombe sur ces quelques photos prises il y a trois semaines par un dimanche de pluie. Nous avions eu la mauvaise idée d’emmener les enfants dans un parc d’attraction non loin d’ici. A peine entrés, il a fallu dégoter des k-way ; ils en vendaient des jaunes pour les adultes, des rouges pour les enfants. Et puis, malgré la pluie qui redoublait, triplait, quadruplait, on a fait toutes les attractions ou presque car quelques unes étaient fermées pour « raisons de sécurité » nous disait-on.

Là, aussi, Lisa faisait la toupie. Marie lui disait qu’elle ressemblait à un champignon qui a attrapé un rhum ou un à schtroumpf en colère (c’est moi qui lui ai suggéré cela, le schtroumpf en colère).

Lisa a un fou rire

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Lisa adore les manèges et tout ce qui remue et la remue. Elle en fait que je n’ose même pas regarder. Des tours d’où l’on retombe en chute libre jusqu’à s’écraser au sol. Elle, elle rigole. Et avec les yeux agrandis par la gourmandise, elle en redemande : «encore ! » ou bien « ifssio » (c’est comme ça, du moins, que phonétiquement, je perçois ce mot, le mot « encore » en Russe, l’un des premiers qu’elle ait su prononcer).

Rien chez elle ne trouble cette aptitude au bonheur cueilli dans les plaisirs les plus simples, les plus immédiats, les plus tactiles. Pour le moment, serais-je tenté d’ajouter, sachant ce qu’il en est. Etre père ou mère, c’est jouer aux trouble-fête, donner dans le « fais-pas-ci, fais-pas-ça » asséné par Dutronc (et Lanzman). Je me fais parfois l’impression d’un ours mal léché, d’un rabat-joie gagne-petit. Mais parfois, Lisa perce la carapace ou, du moins, je lui laisse voir sous la carapace le complice qu’elle pourrait avoir si je n’étais pas aussi – et surtout – son père. Quand elle parvient à m’entraîner dans sa valse débridée, sa jubilation ne connait pas de limites. Elle est telle que j’éprouve ensuite toutes les peines du monde à refermer la parenthèse. Elle finit par comprendre. Elle comprend, Lisa. Elle est raisonnable. Elle accepte que papa ne joue pas avec elle, pas aussi souvent qu’elle le voudrait. Moi, le temps d’une valse à mille temps, j’ai redécouvert ce que l’enfance avait de vertigineux, même si chez moi, en ce temps-là, tout se jouait plus dans la tête que dans le corps (Lisa, elle, semble tenir les deux en équilibre l’une sur l’autre ce qui est moins évident qu’il n’y parait et que je lui envie).

A son anniversaire, on s’était trompé d’Elyas et c’est l’autre Elyas qui est venu (oui, il y en avait un autre), qui ne connaissait personne, qu’elle ne connaissait pas. A maman, elle a demandé : mais il est où, Elyas ? Elle le lui a montré. Lisa a hoché la tête, elle a dit qu’elle ne le connaissait pas, que ce n’était pas Elyas, son Elyas. On s’était trompé, voilà tout. Alors, Elyas, le double d’Elyas, son jumeau collatéral, a joué seul dans son coin, il a chanté « joyeux anniversaire » comme les autres, il a mangé toute sa part de gâteau et tellement de cerises que j’ai craint un moment pour son estomac. Quand sa mère qui ne s’était rendu compte de rien – et nous ne lui avons bien sûr rien dit - est venu le chercher, elle a croisé chez nous une maman qu’elle connaissait, elles se sont étonnées de se croiser si souvent à des anniversaires. Elyas a lui aussi eu son cadeau, livré en mains propres par Lisa, comme tous les autres et en partant, je l’ai entendu dire à sa maman - comme il me l’avait dit dans le jardin, une heure plus tôt - qu’il était invité à un autre anniversaire. Ce à quoi sa mère a rétorqué sans ménagement: « ça va pas ou quoi ? ». Elyas, il aurait bien fait la tournée des anniversaires. La mère, à peine entrée chez nous, s’était tout de suite exclamé : « j’ai fait une fois un anniversaire à la maison, ils ont tout chamboulé, plus jamais ça, maintenant, on fait les anniversaire à Mac Donald… ».

Et justement, le samedi précédent, Lisa a passé l’après-midi à Mac Donald pour l’anniversaire d’Otyla. Et Otyla fut la seule à ne pouvoir venir à l’anniversaire de Lisa. Ce qui n’a aucun rapport.

Olga et moi, on avait préparé des jeux. Sans grand succès. Ils étaient trop nombreux pour se concentrer sur quoi que ce soit. Les jeux qui ont eu le plus de succès : crever tous les ballons, balancer tous les jouets dans le jardin par la fenêtre de la chambre de Lisa.

 
 
« Ifssio ! » disaient-ils tous en chœur. A ce moment précis et à quelques autres, Lydia et moi furent à la hauteur de notre réputation de rabat-joie.


Olga et Lydia à Talloires


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