Ne te trompe pas de cible.
Tu racontes ta vie comme s’il y avait un début, un milieu, une fin. Les enfants sont là, bien grandis depuis 2006. Méconnaissables. Des fillettes, aujourd’hui des adolescentes.
Depuis quelques années, tu jouais au tennis presque chaque semaine avec un architecte à peine plus âgé que toi. Vous vous entendiez bien. Vous étiez heureux de vous retrouver dans le club désert; les premières années vous jouiez en milieu de matinée et à ces heures-là, il n’y avait personne. Souvent vous débordiez de l’heure réservée ; une heure n’était pas assez. Vous aviez tout le temps. Vous aviez tout votre temps. En 2019, il a repris le travail. D‘abord dans un cabinet d’architecte où il n’était pas à son aise, puis comme associé. Vos parties se sont alors espacées et dernièrement, cela devenait de plus en plus difficile de trouver un horaire qui vous convienne à tous les deux. En mars, juste avant le confinement, tu lui envoies un message. Il aimerait bien mais il ne se sent pas bien. Vous reportez à une autre fois. Vient le confinement. Plus de nouvelles. En mai, tu lui envoies un, deux, trois messages. Tu lui demandes comment ça va, si ça lui dit de reprendre. Le club a rouvert. Il y a des consignes de sécurité. Les joueurs sont invités à marquer leurs balles au feutre de façon à les différencier de celles de leur partenaire et ainsi à ne jamais toucher que les siennes. Mais pas de réponse. Puis un message tombe ; sa fille, l’une de ses filles (tu savais qu’il avait des jumelles, âgées d’une dizaine d’années de plus que les tiennes) t’annonce qu’il est décédé brutalement. Pour être brutal, c’est brutal. Cancer de l’estomac, cancer du poumon, la totale. Foudroyant. Hospitalisé en urgence, décédé douze jours après le message où il disait ne pas se sentir très bien. Evidemment, tu ne demandes pas de détails. Tu encaisses. Tu te rends compte que vous étiez amis et que sa mort te secoue bien plus que tu ne l’aurais pensé mais bien entendu, tu n’y avais jamais pensé. Qu’il disparaitrait ainsi. Il est là, il n’est plus là. Aussi simple que ça. Une lapalissade. Tu réponds à sa fille que tu es abasourdi. Tu ponds un texte où tu expliques cela, ce que tu ressens, que tu crois bien que vous étiez devenus amis mais que cette amitié est restée comme latente, mise de côté. Ce texte, tu le leur envoies, son ex-femme te répond, tu ne t’y attendais pas, elle est touchée, elle a partagé le texte avec d’autres membres de la famille qui t’écrivent à leur tour. Tu ne les connais pas, ce sont des inconnues, sa sœur, sa tante. Vous ne faisiez au fond que jouer au tennis, qu’échanger des balles et voilà que ce qui était léger, anodin, banal, devient tragique, entre dans une dimension de l’existence où la vie a un début un milieu, une fin.
Ne te trompe pas de cible.
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| cascade de la Claire Fontaine |
Quand quelqu’un se volatilise, disparaît, est rayé de la société des vivants, la toute petite part d’humanité qui s’en est allée ainsi continue un temps de vivre dans la mémoire de quelques-uns, ses proches, ses amis. Et puis quand ceux-là ne seront plus là, il ne restera rien. Un nom, un prénom et puis même plus ça. Le club de tennis a déjà retiré son nom, son prénom de la liste des membres. C’est moi qui me chargeais de réserver le court sur le site du club. Il suffisait de cocher les nom et prénom du partenaire pour que la réservation soit validée. C’est comme ça que je me suis aperçu qu’il ne figurait déjà plus sur la liste des membres.
Ne te trompe pas de cible.
Il devient plus difficile d’évoquer la vie de Marie, la vie de Lisa puisque désormais, elles pourraient aller sur ce blog et lire ce que j’en dis. Ce sont des adolescentes aujourd’hui. Leurs vies deviennent privées, personnelles, intimes et tout ce que je pourrais en dire risque à tout moment de basculer dans le champ des indiscrétions. J’aurais l’air d’un paparazzi, espionnant ses propres filles. Même les détails les plus insignifiants, reproduits ici, pourraient les offusquer. Peu de personnes connaissent l’existence de ce blog et même celles qui l’ont su à un moment donné en ont sans doute oublié l’existence à présent. Je m’en suis absenté depuis trop longtemps pour qu’il subsiste un lectorat, une audience. Ce n’était pas le but, même au tout début, il y a quatorze ans. Je ne faisais que me renvoyer un miroir, un miroir aux souvenirs et le lisant aujourd’hui, je retrouve la mémoire de moments enfouis, d’épisodes oubliés, que j’aurais oubliés sans ce blog. Sur le moment, tout paraît sans intérêt, indigne d’être élevé à la qualité de souvenir et puis les années passent et ce qui paraissait sans intérêt ne l’est plus. Car la mémoire est rare et ce qui est rare est précieux. On s’imagine avoir la mémoire longue mais l’oubli l’est bien davantage.
Evidemment, le blog est public, sans doute parce que je ne me le représentais pas en journal intime. Ce qui s’y trouve peut être lu par n’importe qui. Seuls les proches cependant y trouveront quelque intérêt.
A moi de voir comment me débrouiller avec cela. Je crains parfois que la plateforme qui accueille le blog vienne soudain disparaître et alors tout sera perdu. Il me faudrait sans doute songer à copier les textes, à les mettre de côté. Les filles ne sont pas curieuses aujourd’hui de ces textes. Elles sont bien assez occupées par le présent immédiat pour s’encombrer l’esprit de souvenirs. Un jour sans doute le seront-elles. Ce blog est pour elles, après tout.
A peine sortis du confinement, nous avons décidé d’aller prendre l’air dans les alentours. Nous connaissons mal la région où nous habitons. Toujours tentés d’aller chercher plus loin que ce qui se trouve sous notre nez. Quête d’exotisme. Manque de curiosité. Nous ne sommes pas d’ici, nous y sommes parce qu’il le fallait, et pourtant, pour les filles, cet endroit absorbe plus des trois quart de leur existence passée. Marie n’a qu’un vague souvenir de Varsovie. Lisa, aucun. Elle est née ici. Varsovie, c’est un nom exotique sur son passeport, ça épate les copines et encore : beaucoup ici sont un peu comme nous, vivant ici, venant d’ailleurs. Le collège, le lycée regorge d’élèves de tous les horizons, de toutes les nationalités. La seule différence, c’est que nous, nous ne venons même pas d’ailleurs. Lydia a laissé l’Ouzbékistan il y a bien des années ; elle y reste attachée mais sans y avoir de racines profondes. Quand sa mère ne sera plus, l’Ouzbékistan s’éloignera définitivement. Comme une barque mal amarrée qui regagne le large. Comme pour moi, les années décisives de sa vie d’adulte se sont déroulées en Pologne ; nous nous y sommes connus, mariés, nos enfants y sont nés, notre vie professionnelle y a pris son envol. A Genève, dans sa banlieue, nous sommes des étrangers. Dix ans ont passé, nous y sommes toujours des étrangers. Les premières années, il m’arrivait souvent de me défausser de mon ignorance en arguant de ce que nous étions nouveaux dans la région et puis les premières années en ont fait trop pour que l’argument porte encore. J’ai cessé de le dire mais à contrecoeur. Tant je n’ai jamais cessé de me vouloir extérieur aux endroits par où je passais, me complaisant à n’être toujours que celui qui ne fait que passer, reniant tout attachement, toute appartenance, toute identité. J’ai vécu ici puis là mais je ne faisais que passer et aujourd’hui encore, je ne fais que passer. La vie a un début, un milieu et une fin mais passage avant tout - mourir étranger à soi-même, croyant ainsi s’épargner le voyeurisme des autochtones. J’extrapole à peine.
Il n’y a qu’en Grèce où je sois chez moi ou, disons plutôt, en moi. Mais je n’en parle pas la langue, suffisamment mal en tout cas pour là aussi, y être l’étranger, pas le touriste, mais l’étranger. Ce qui est le sens profond des poèmes regroupés dans le recueil que je viens de faire publier, le sens aussi de la dédicace à mon père (« ô xenos »). Ce poème en particulier que je reproduis ici parce que certains lecteurs me l’ont fait remarquer et que j’ai été sensible à leur remarque :
« il n’y aura pas d’adjectif ni d’adverbe, la lumière sera nette, le soleil haut, au sursaut des veines, au passage des lampes, nous laisserons nos mains, le chemin descendra vers des chapelles abandonnées, tu entendras les mots s’écouler dans les voix familières, tu parleras cette langue sans alphabet que tu n’as jamais apprise, chaque mot joué aux dés, pris aux bonds et rebonds des vies ordinaires, les phrases ordonnées selon les confidences qui roulent emmêlées sous des nappes aux plis tombants, avec des odeurs de térébenthine et d’origan, avec le fumet des boulettes de viande qui transpirent dans une poêle noire de suie,
cette langue, tu ne t’y risques qu’avec d’infinis bégaiements qui font rire les enfants, tu l’as sur le bout de la langue, tu l’as sur un fil et la tritures, à force de manger la bouche pleine de galets chauffés au soleil, dans les tavernes tu commandes l’air dégagé, aubergines frites, tomates farcies, brochettes d’agneau mais si on te demande d’où tu viens, à quoi tu penses, ce que tu fais dans la vie, il faut bien te rendre à l’évidence, que les mains ne racontent que des histoires, qu’elles ne donnent pas d’explication, qu’elles ne font pas la conversation,
alors tu gardes toutes les pensées pour toi, tu ne parles pas, tu ne souffles mot, tu te signes devant l’ineffable et à l’heure où s’allument les lampes, tu te blottis seul au bord du ciel, bercé par les vagues que tu devines au vent qui les talonne qui les repousse, à l’étroit dans le doute, tu cherches aux choses des noms secs, bruts, des noms d’emploi, du langage en blocs et, frissonnant de sommeil sous la natte, tu jettes les dés sur la langue du chat, »
Ne pas se tromper de cible.
Un samedi, fatigués de vivre (r)enfermés, nous avons pris la route. Nous avons été jusqu’à Virieu-le-grand, pique-niqué sur le bord du lac avoisinant, exploré les cascades de Glandieu et de la Clairefontaine, non loin du même Virieu, poussé jusqu’à Belley, serpenté sur les routes de campagne, rejoint Bellegarde, forcé le verrou de Fort l’Écluse pour retrouver le pays de Gex. Le point le plus éloigné de notre itinéraire se situait à moins de 100 kilomètres. Nous avions donc respecté la loi. Une autre fois, le week-end suivant, nous avons pris les petites routes (impossible d’emprunter l’autoroute puisqu’il passe en Suisse dont les frontières sont fermées) pour rejoindre Annecy. Nous avons loué un petit bateau moteur pour traverser le lac. Nous avons trouvé là une foule d’ex-taulards avides de plein air et de glaces. Personne ne semblait très inquiet. Dans les petites rues de la vieille ville, dans les files d’attente des glaciers, les distances n’y étaient pas toujours.
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| Sur le lac d'Annecy |
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| Sur les bords du Rhône |







