13 juin 2020

Ne te trompe pas de cible


Ne te trompe pas de cible. 

Tu racontes ta vie comme s’il y avait un début, un milieu, une fin. Les enfants sont là, bien grandis depuis 2006. Méconnaissables. Des fillettes, aujourd’hui des adolescentes. 

Depuis quelques années, tu jouais au tennis presque chaque semaine avec un architecte à peine plus âgé que toi. Vous vous entendiez bien. Vous étiez heureux de vous retrouver dans le club désert; les premières années vous jouiez en milieu de matinée et à ces heures-là, il n’y avait personne. Souvent vous débordiez de l’heure réservée ; une heure n’était pas assez. Vous aviez tout le temps. Vous aviez tout votre temps. En 2019, il a repris le travail. D‘abord dans un cabinet d’architecte où il n’était pas à son aise, puis comme associé. Vos parties se sont alors espacées et dernièrement, cela devenait de plus en plus difficile de trouver un horaire qui vous convienne à tous les deux. En mars, juste avant le confinement, tu lui envoies un message. Il aimerait bien mais il ne se sent pas bien. Vous reportez à une autre fois. Vient le confinement. Plus de nouvelles. En mai, tu lui envoies un, deux, trois messages. Tu lui demandes comment ça va, si ça lui dit de reprendre. Le club a rouvert. Il y a des consignes de sécurité. Les joueurs sont invités à marquer leurs balles au feutre de façon à les différencier de celles de leur partenaire et ainsi à ne jamais toucher que les siennes. Mais pas de réponse. Puis un message tombe ; sa fille, l’une de ses filles (tu savais qu’il avait des jumelles, âgées d’une dizaine d’années de plus que les tiennes) t’annonce qu’il est décédé brutalement. Pour être brutal, c’est brutal. Cancer de l’estomac, cancer du poumon, la totale. Foudroyant. Hospitalisé en urgence, décédé douze jours après le message où il disait ne pas se sentir très bien. Evidemment, tu ne demandes pas de détails. Tu encaisses. Tu te rends compte que vous étiez amis et que sa mort te secoue bien plus que tu ne l’aurais pensé mais bien entendu, tu n’y avais jamais pensé. Qu’il disparaitrait ainsi. Il est là, il n’est plus là. Aussi simple que ça. Une lapalissade. Tu réponds à sa fille que tu es abasourdi. Tu ponds un texte où tu expliques cela, ce que tu ressens, que tu crois bien que vous étiez devenus amis mais que cette amitié est restée comme latente, mise de côté. Ce texte, tu le leur envoies, son ex-femme te répond, tu ne t’y attendais pas, elle est touchée, elle a partagé le texte avec d’autres membres de la famille qui t’écrivent à leur tour. Tu ne les connais pas, ce sont des inconnues, sa sœur, sa tante. Vous ne faisiez au fond que jouer au tennis, qu’échanger des balles et voilà que ce qui était léger, anodin, banal, devient tragique, entre dans une dimension de l’existence où la vie a un début un milieu, une fin.

Ne te trompe pas de cible. 

cascade de la Claire Fontaine 
Quand quelqu’un se volatilise, disparaît, est rayé de la société des vivants, la toute petite part d’humanité qui s’en est allée ainsi continue un temps de vivre dans la mémoire de quelques-uns, ses proches, ses amis. Et puis quand ceux-là ne seront plus là, il ne restera rien. Un nom, un prénom et puis même plus ça. Le club de tennis a déjà retiré son nom, son prénom de la liste des membres. C’est moi qui me chargeais de réserver le court sur le site du club. Il suffisait de cocher les nom et prénom du partenaire pour que la réservation soit validée. C’est comme ça que je me suis aperçu qu’il ne figurait déjà plus sur la liste des membres.

Ne te trompe pas de cible.

Il devient plus difficile d’évoquer la vie de Marie, la vie de Lisa puisque désormais, elles pourraient aller sur ce blog et lire ce que j’en dis. Ce sont des adolescentes aujourd’hui. Leurs vies deviennent privées, personnelles, intimes et tout ce que je pourrais en dire risque à tout moment de basculer dans le champ des indiscrétions. J’aurais l’air d’un paparazzi, espionnant ses propres filles. Même les détails les plus insignifiants, reproduits ici, pourraient les offusquer. Peu de personnes connaissent l’existence de ce blog et même celles qui l’ont su à un moment donné en ont sans doute oublié l’existence à présent. Je m’en suis absenté depuis trop longtemps pour qu’il subsiste un lectorat, une audience. Ce n’était pas le but, même au tout début, il y a quatorze ans. Je ne faisais que me renvoyer un miroir, un miroir aux souvenirs et le lisant aujourd’hui, je retrouve la mémoire de moments enfouis, d’épisodes oubliés, que j’aurais oubliés sans ce blog. Sur le moment, tout paraît sans intérêt, indigne d’être élevé à la qualité de souvenir et puis les années passent et ce qui paraissait sans intérêt ne l’est plus. Car la mémoire est rare et ce qui est rare est précieux. On s’imagine avoir la mémoire longue mais l’oubli l’est bien davantage.

Evidemment, le blog est public, sans doute parce que je ne me le représentais pas en journal intime. Ce qui s’y trouve peut être lu par n’importe qui. Seuls les proches cependant y trouveront quelque intérêt. 

A moi de voir comment me débrouiller avec cela. Je crains parfois que la plateforme qui accueille le blog vienne soudain  disparaître et alors tout sera perdu. Il me faudrait sans doute songer à copier les textes, à les mettre de côté. Les filles ne sont pas curieuses aujourd’hui de ces textes. Elles sont bien assez occupées par le présent immédiat pour s’encombrer l’esprit de souvenirs. Un jour sans doute le seront-elles. Ce blog est pour elles, après tout.   

A peine sortis du confinement, nous avons décidé d’aller prendre l’air dans les alentours. Nous connaissons mal la région où nous habitons. Toujours tentés d’aller chercher plus loin que ce qui se trouve sous notre nez. Quête d’exotisme. Manque de curiosité. Nous ne sommes pas d’ici, nous y sommes parce qu’il le fallait, et pourtant, pour les filles, cet endroit absorbe plus des trois quart de leur existence passée. Marie n’a qu’un vague souvenir de Varsovie. Lisa, aucun. Elle est née ici. Varsovie, c’est un nom exotique sur son passeport, ça épate les copines et encore : beaucoup ici sont un peu comme nous, vivant ici, venant d’ailleurs. Le collège, le lycée regorge d’élèves de tous les horizons, de toutes les nationalités. La seule différence, c’est que nous, nous ne venons même pas d’ailleurs. Lydia a laissé l’Ouzbékistan il y a bien des années ; elle y reste attachée mais sans y avoir de racines profondes. Quand sa mère ne sera plus, l’Ouzbékistan s’éloignera définitivement. Comme une barque mal amarrée qui regagne le large. Comme pour moi, les années décisives de sa vie d’adulte se sont déroulées en Pologne ; nous nous y sommes connus, mariés, nos enfants y sont nés, notre vie professionnelle y a pris son envol. A Genève, dans sa banlieue, nous sommes des étrangers. Dix ans ont passé, nous y sommes toujours des étrangers. Les premières années, il m’arrivait souvent de me défausser de mon ignorance en arguant de ce que nous étions nouveaux dans la région et puis les premières années en ont fait trop pour que l’argument porte encore. J’ai cessé de le dire mais à contrecoeur. Tant je n’ai jamais cessé de me vouloir extérieur aux endroits par où je passais, me complaisant à n’être toujours que celui qui ne fait que passer, reniant tout attachement, toute appartenance, toute identité. J’ai vécu ici puis là mais je ne faisais que passer et aujourd’hui  encore, je ne fais que passer. La vie a un début, un milieu et une fin mais passage avant tout - mourir étranger à soi-même, croyant ainsi s’épargner le voyeurisme des autochtones. J’extrapole à peine.

Il n’y a qu’en Grèce où je sois chez moi ou, disons plutôt, en moi. Mais je n’en parle pas la langue, suffisamment mal en tout cas pour là aussi, y être l’étranger, pas le touriste, mais l’étranger. Ce qui est le sens profond des poèmes regroupés dans le recueil que je viens de faire publier, le sens aussi de la dédicace à mon père (« ô xenos »). Ce poème en particulier que je reproduis ici parce que certains lecteurs me l’ont fait remarquer et que j’ai été sensible à leur remarque : 

« il n’y aura pas d’adjectif ni d’adverbe, la lumière sera nette, le soleil haut, au sursaut des veines, au passage des lampes, nous laisserons nos mains, le chemin descendra vers des chapelles abandonnées, tu entendras les mots s’écouler dans les voix familières, tu parleras cette langue sans alphabet que tu n’as jamais apprise, chaque mot joué aux dés, pris aux bonds et rebonds des vies ordinaires, les phrases ordonnées selon les confidences qui roulent emmêlées sous des nappes aux plis tombants, avec des odeurs de térébenthine et d’origan, avec le fumet des boulettes de viande qui transpirent dans une poêle noire de suie, 
cette langue, tu ne t’y risques qu’avec d’infinis bégaiements qui font rire les enfants, tu l’as sur le bout de la langue, tu l’as sur un fil et la tritures, à force de manger la bouche pleine de galets chauffés au soleil, dans les tavernes tu commandes l’air dégagé, aubergines frites, tomates farcies, brochettes d’agneau mais si on te demande d’où tu viens, à quoi tu penses, ce que tu fais dans la vie, il faut bien te rendre à l’évidence, que les mains ne racontent que des histoires, qu’elles ne donnent pas d’explication, qu’elles ne font pas la conversation, 
alors tu gardes toutes les pensées pour toi, tu ne parles pas, tu ne souffles mot, tu te signes devant l’ineffable et à l’heure où s’allument les lampes, tu te blottis seul au bord du ciel, bercé par les vagues que tu devines au vent qui les talonne qui les repousse, à l’étroit dans le doute, tu cherches aux choses des noms secs, bruts, des noms d’emploi, du langage en blocs et, frissonnant de sommeil sous la natte, tu jettes les dés sur la langue du chat, »
Ne pas se tromper de cible.

Un samedi, fatigués de vivre (r)enfermés, nous avons pris la route. Nous avons été jusqu’à Virieu-le-grand, pique-niqué sur le bord du lac avoisinant, exploré les cascades de Glandieu et de la Clairefontaine, non loin du même Virieu, poussé jusqu’à Belley, serpenté sur les routes de campagne, rejoint Bellegarde, forcé le verrou de Fort l’Écluse pour retrouver le pays de Gex. Le point le plus éloigné de notre itinéraire se situait à moins de 100 kilomètres. Nous avions donc respecté la loi. Une autre fois, le week-end suivant, nous avons pris les petites routes (impossible d’emprunter l’autoroute puisqu’il passe en Suisse dont les frontières sont fermées) pour rejoindre Annecy. Nous avons loué un petit bateau moteur pour traverser le lac. Nous avons trouvé là une foule d’ex-taulards avides de plein air et de glaces. Personne ne semblait très inquiet. Dans les petites rues de la vieille ville, dans les files d’attente des glaciers, les distances n’y étaient pas toujours.
Sur le lac d'Annecy
 Qu’en sera-t-il pour les filles ? Françaises et Russes. Russes sans avoir encore jamais mis les pieds en Russie. Ne parlant jamais Russe entre elles, avec leur mère seulement, avec leur grand-mère aussi. Françaises par la langue, l’école, les amies, par imprégnation des lieux. Est-il important d’être lié à un lieu, d’avoir des racines quelque part ? Les racines poussent-elles toujours sous terre ou peut-on s’imaginer que leurs liens soient extra-terrestres, télépathiques en quelque sorte ? Je ne me revendique pas pour autant cosmopolite. Citoyen du monde, oui certes mais cela n’est pas moins abstrait que l’amour du prochain. Resteront-elles liées à la Grèce qu’elles connaissent depuis la naissance ? Leur cousine, leur cousin parlent Grec, l’apprennent à l’école, ont des copains, des copines grecs. Eux seront marqués à jamais. Marie et Lisa y ont passé presque tous les étés, les fêtes de fin d’année, les fêtes de Pâques ; à leur âge, je n’y avais passé que les étés. Mais seront-elles marquées comme je l’ai été ? Rien n’est moins sûr.

Sur les bords du Rhône

12 juin 2020

Mascarades



Nous sommes donc en 2020 et nous n’avons pas encore atteint le mitan de l’année que tout le monde s’accorde à dire que c’est une mauvaise cuvée, que mieux vaudrait passer directement à la suivante. Mais je pensais déjà cela d’autres années qui ont fini par passer, laissant derrière elles un sillage de mauvaises pensées, de souvenirs indélicats, de déceptions, d’espoirs déçus. 

Ma mère - mamie pour les enfants, Yaya pour ceux de Christophe - nous a rejoints pour les fêtes de la fin de l’année dernière et pour le réveillon de la nouvelle. Isabelle l’a déposée à l’aéroport d’Athènes où des employés l’ont prise en charge jusqu’à la porte d’embarquement. Je pensais qu’elle trouverait humiliant de se déplacer en chaise roulante mais cela ne lui a finalement pas posé de problème. A Genève, d’autres employés l’ont accompagnée de l’avion jusqu’à la porte des arrivées. Au retour, c’est moi qui l’ai accompagnée de chez nous jusqu’à l’avion, de l’avion jusqu’à chez elle. J’ai passé une semaine à Glyfada. Dès les jours qui ont suivi le Nouvel An, elle disait vouloir rentrer chez elle. Son appartement de Glyfada, meublé comme il est de tous ses souvenirs - souvenirs de ses parents, de son frère, de mon père -, c’est un peu comme une coquille d’escargot. Dès qu’elle le quitte, elle est perdue, désorientée, effrayée par toute cette agitation autour d’elle qu’elle ne comprend pas, qui lui étrangère. Ses petits-enfants se perdent dans le lointain et avec eux, le sens des conversations; elle a besoin de repères, de sa grille de lecture et chez nous, c’est la tranche la plus tragique de son passé récent qui la submerge, par vagues d’émotions et de rebuffades, celui de la perte de l’époux, du père, de sa trahison, car, comme elle le répète souvent, ce n’était pas à lui de partir le premier, de l’abandonner à son sort. Elle se souvient que dans les derniers jours, un soir, il lui prit la main et la regarda comme on regarderait un enfant qu’on s’apprête à abandonner, l’air de dire – mais ne le disant pas, mon père ne disait presque plus rien tout à la fin - : « comment feras-tu, ma pauvre, toute seule ? ». Depuis lors, elle lui survit, elle se survit à elle-même, elle s’égare dans le posthume, hagarde, suspendue aux coups de fil des amis qui lui rappellent un temps où tout était bien en place. La mort de mon père l’a comme privée de sa dignité d’épouse et mère, elle se cramponne à des anecdotes mille fois répétées, se raccroche à des détails d’une vie antérieure, elle cherche des vêtements qu’elle a portés autrefois, des couettes, des housses, des tapis qui ont meublé sa vie d'autrefois et qu’elle s’étonne, s’indigne même de ne plus voir tout cela là, sous ses pieds, dans son lit, dans sa vie. Elle est pénétrée de la conviction intime d’avoir vécu une vie d’exception avec des êtres d’exception qu’elle n’accepte d’avoir vu partir sans elle. Pour un peu, à quatre-vingt six ans, elle en voudrait à ses parents de ne plus être là pour l’accompagner sur le bout de sa route.


Tout allait comme les années ordinaires quand il nous soudain fut ordonné de se réfugier chez soi et de ne plus en sortir. Nous aussi, nous avons trouvé refuge dans une coquille. Tout à coup, les alentours de notre chez-soi retentirent du gazouillis des merles, mésanges et autres volatiles. Les moteurs se turent. Le ciel se vida. Un virus terrassait tout le pays et bien au delà. Sur les écrans, nous guettions les courbes. Tout un vocabulaire se fit jour. Il fut question de masque, de tests, de confinement, de déconfinement, de gestes barrière, de présentiel, de chauve-souris et de pangolins. Un président déclara la guerre, un premier ministre vit sa barbe blanchir (mais d’un côté seulement), un ministre de la santé captiva l’attention de millions de français, sidérés mais toujours bien décidés à suspecter le pire. Ce fut une drôle de guerre en fin de compte qui dura près de deux mois. Nous étions tous à la maison, Lydia télétravaillant dans le salon, les enfants télétransportés dans leurs chambres découvrant les joies et peines de l’enseignement en ligne et moi à ma table de travail dans la chambre à coucher, mettant la dernière main à mes poèmes. Pour sortir de chez soi, il fallait remplir un formulaire et le signer, s’autoriser en somme à sortir pour l’un des motifs valables énumérés dans le formulaire. Nous n’eûmes qu’à pointer deux d’entre eux : les courses et l’exercice physique. Un footing presque chaque jour dans un rayon d’un kilomètre autour de chez soi ce qui m’obligeait à toute sorte de contorsions - pour faire rentrer un minimum de six kilomètres dans un rayon d’un seul. Nous avons eu recours aux maraichers locaux qui proposaient leurs produits en ligne qu’il fallait réceptionner sur des aires de parking ce qui donnait aux clients des airs de malfrats ou de trafiquants de drogue. Nous avons dormi, mangé, travaillé, dans un calme assourdissant, ponctué par le carillon de l’angélus sur le coup de huit heures du soir et les salves d’applaudissements destinés aux personnels soignants. Les nouvelles du monde n’en faisait qu’une comme le monde n’en faisait qu’un. Tous dans le même fuseau horaire de la pandémie. 

Christophe a proposé à ma mère de venir chez lui où les enfants ont arrangé la chambre de Léandre pour l’accueillir. L’expérience a tourné court. Preuve encore une fois qu’il devient de plus en plus périlleux de la sortir de sa coquille. Elle a prononcé des paroles indélicates qui ont fâché. Elle n’a pas compris, pas voulu comprendre, dieu sait seul ce qui a traversé son esprit. Avant cet épisode, j’avais déjà pris l’habitude de l’appeler tous les soirs à la même heure. J’ai continué par la suite, quelque peu par excédé face aux défaillances de sa mémoire mais inquiet aussi. Parce que cela ne préjugeait rien de bon et que je me méfie autant des colères de Christophe que des miennes. Elles viennent de très loin, elles ne peuvent que nous faire très mal, voire provoquer des tragédies. Ma mère sait se rendre exaspérante à un point qui défie l’entendement; elle peut prononcer des paroles à la légère sans se rendre compte de ce qu’elles ont d’offensant, et s’étonner ensuite de leur effet, voire nier les avoir jamais prononcées. A la fin, tout s’embrouille et s’assombrit dans son esprit et dans le nôtre. Il est si difficile de l’esquiver, de la traiter de loin, de faire comme si rien n’avait été dit, de ne pas faire attention. Difficile parce qu’elle ne renonce jamais à vouloir se mettre au centre du jeu, quand d’autres se décourageraient et se mettraient de côté. Ma mère est comme une petite fille qui nous tire la langue, qui nous nargue, qui refuse d’être hors du coup. Elle accapare le présent par son passé, par ses souvenirs, par toute une mythologie familiale; elle s’interrompt rarement pour considérer les choses comme elles sont, là maintenant, sous ses yeux. Mais laissons cela.

Le confinement a pris fin mais rien n’a vraiment changé pour nous. Nous sommes toujours à quatre entre nos quatre murs, entre les haies du jardin. Planqués plutôt que confinés. Plus besoin de formulaires et les masques ont fait leur apparition, sur les visages mais aussi par terre. Les français ne sont pas contents. Ils n’avaient pas de masques, maintenant ils ne savent plus qu’en faire. Une majorité n’en portent pas. Les plus paranos les portent même pour conduire, même en plein air, avec personne à la ronde. A la banque aujourd’hui, ma conseillère m’a accueilli avec un masque et pour entrer dans les locaux, j’ai dû en porter un. Une table pareille à un pupitre d’écolier était disposée devant son bureau. Comme je le lui ai dit, j’avais l’impression d’être à l’école. Elle m’a laissé ôter mon masque mais elle a gardé le sien. Pour la énième fois, elle m’a expliqué à quoi servait une assurance-vie et quelles étaient les meilleures stratégies pour la faire fructifier mais ses paroles opéraient à la manière d’un soufflet, gonflant et aspirant l’étoffe du masque. Je n’avais pas de stylo, elle m’en a passé un qu’elle m’a laissé. Il aurait fallu le désinfecter.

Marie ne passera pas l’oral de français. Annulé. Le dernier examen à être annulé ce qui la fait rager car dans l’incertitude, elle devait s’y préparer. Elle suivait Blanquer (le ministre de l’éduction) sur les réseaux sociaux, ne manquant aucun de ses tweets, aucune de ses interventions. La nouvelle a fini par tomber. Visiblement, il aurait préféré que l’épreuve ait lieu mais la pression des enseignants comme des élèves a eu raison de sa préférence.


Lisa, quand à elle, partage son temps entre devoirs virtuels et palabres - tout aussi virtuelles - avec les copines. Au final, toutes les deux semblent ravies de cette pause éducative. Nous aurions pu les renvoyer à leurs études, dès le mois de mai pour Lisa, le 8 juin pour Marie mais cela ne s’est pas fait. L’une comme l’autre objectait que les rangs de leurs classes seraient tellement clairsemés que cela n’en valait pas la peine. La priorité est donnée aux élèves en difficulté ou ne disposant pas des outils numériques pour suivre l’enseignement en ligne. Les autres, il m’a semblé qu’ils étaient encouragés à continuer à travailler chez eux, leur absence facilitant l’aménagement des classes et de l’emploi du temps (les élèves ne quittent pas la classe ; ce sont les enseignants qui se relaient). Maintenant, j’entends dire qu’il serait temps de remplir à nouveau les classes. Ce n’est pas clair. L’année s’achève de toute façon. Le conseil de classe de Lisa, le dernier de l’année, se tiendra la semaine prochaine. Je viens de recevoir un mail au sujet du retour des manuels scolaires. Tout le monde a l’air de vouloir en finir. C’est en septembre que se jouera le retour à la normale.