31 décembre 2010

L'angoisse de la feuille blanche

Bêtisier

Un autre jour, le dernier de l'année. Au menu, nous avons un chapon, du foie gras d'oie, de la fleur de courgette scellée sous pâte. Le chaperon rouge en personne qui boude ici sur la photo a promis d'aider en cuisine. Filou aura du poulet en tranches.

2010 fut une année de changements. Cette année, ce n'est pas qu'une façon de parler: un nouveau pays (même si c'est le mien), une nouvelle ville, une nouvelle maison, une nouvelle école pour les enfants, un nouvel emploi pour l'une et pour l'autre, un emploi quitté après onze années de loyaux services. Le monde, lui, me paraît de plus en plus impénétrable, de plus en plus confus. On se demande où commence la fin d'un monde et le début d'un autre. L'histoire demande du temps et l'on voudrait voir venir, savoir avant même que le temps ait eu lieu. On croit que tout s'accélère, qu'une direction est prise, qu'un destin est livré, clés en main. Jamais une époque, jamais une civilisation n'a été aussi soucieuse de s'analyser, de s'observer, de s'expliquer, de se repentir et de s'absoudre, de prévenir et de compenser. Il y a tant de bonne volonté et tant de gâchis. Tant de bonne et de mauvaise foi. Tant de sincérité et d'hypocrisie. Rien ne change en fait sauf, comme toujours, dans les formes et les discours - le bois des langues de bois est d'un autre bois. Mais à la fin, la nature humaine - comme on disait autrefois - s'y retrouve toujours. En attendant, 2010 rumine ses derniers "bêtisiers", genre très en vogue en cette fin d'année sur les chaînes de la télévision Française. Toutes les boulettes de l'année mises en boucle: chutes, lapsus, fous rires, etc. On pourrait toutefois retourner le compliment: l'authentique bêtisier n'est-il pas pendant plutôt qu'entre les prises, entre les fous rires et les chutes, quand tout se passe "normalement" ? Je vois deux sortes de bêtise: la bêtise au pluriel, celle notamment des enfants qui testent nos nerfs et le monde environnant; la bêtise au singulier, celle des Bouvard et Pécuchet, quasi-métaphysique, une catégorie de l'esprit, un poncif de la nature humaine justement. Montrant celle qui se décline au pluriel, la télévision ne fait qu'illustrer celle qui ne sort jamais du singulier.

J'ai envoyé les enfants dans leurs chambres respectives mais j'entends d'ici qu'elles se sont rejointes probablement dans la chambre de la cadette car Marie est soucieuse de s'épargner le charivari de sa soeur dans son pré carré. Nous allons sortir faire des courses. Il nous manque du champagne. Je relis ce que j'écris au dessus et je me demande quel tour donc m'a joué la bêtise pour que je lui cède si facilement en ce dernier jour de l'année. Il est temps de mettre par écrit la liste de ses résolutions pour l'année à venir. Le comble du paradoxe et de la bêtise serait d'y faire figurer une invitation à bouter hors de soi la bêtise justement. Mieux vaut parler en termes mystiques d'examen de conscience. Oui, il faut se limiter à cela. Le plus modestement possible. Et laisser à la bêtise un os à ronger à défaut de son âme.

30 décembre 2010

29 décembre 2010

Une minute de soleil en plus

Les enfants s'étonnent de tout sauf de ce que leurs parents les aiment. Etrange cet étonnement sélectif. Les questions les plus saugrenues leur traversent la tête mais pas cette question-là, ce pourquoi-là.  En deça du "je pense donc je suis", le doute cartésien redouble son point aveugle d'un "mes parents m'aiment donc je suis."

Je pensais cela - oui - en déambulant dans les allées de disneyland dégoulinantes d'une foule hébétée, électrisée par la guimauve sonore ambiante. Marie m'avait pris la main en entrant dans le labyrinthe pendant que Lisa volait en rond avec sa mère à bord d'un jumbo jet. Je me disais que pourtant les enfants ne cessent au fond de se la poser cette question. Elle les taraude mais voilà, les "pourquoi" de l'existence ne peuvent être tous dicibles et audibles. Il leur faut pour respirer la part d'ombre dont nous avons besoin pour faire et défaire nos valises où que nous soyons, ne comptant au fond que sur soi. Et sur ses parents, qu'ils soient là, vivants ou bien disparus, toujours là, en soi, dans la poche revolver de nos âmes, que nous pensions à eux ou pas.

C'est la saison des enfants. Les parents s'affairent: guirlandes et boules de Noël, dindes et foie gras, farces et attrapes, champagne à flot et cadeaux enrubannés. Et puis la neige et le verglas qui clouent au sol les avions, dérèglent la belle mécanique des routines au long cours; les trains déroutés et les autos qui déraillent sur les nappes glacées des autoroutes, ceintures et bretelles. Il reste la télévision pour raconter cela et faire parler les bavards restés chez eux. Nous nous donnons en spectacle et quand il arrive à l'un d'entre nous de monter sur la scène, à l'indignation - d'avoir été piégé comme tout le monde - se mêle de la jubilation, celle d'avoir fait partie du monde "vu à la télé".

Les enfants se sont vautrés dans les cartons et boîtes d'emballage, déchirant le papier doré avec un tel empressement, une telle rage qu'on dirait que leur vie en dépend. A cela s'ajoutent les bulles de champagne, les pépites de fois gras, les morceaux de dinde, les tranches de bûche. Le père Noël existe, je l'ai vu dévaler le sentier incurvé qui descend jusqu'au portail de la maison du frère et de la belle-soeur. Il s'abritait sous une couverture rouge comme sa cape, on aurait dit une chauve-souris géante. Et puis pfuitt, plus rien, les enfants attirés au premier étage resdescendent et commence alors le grand déballage au pied du sapin. Ce n'est pas facile d'aimer les fêtes, les réunions familiales, ces vraies fausses retrouvailles. Il ne s'y dit rien ou si peu et mieux vaut que cela soit ainsi, ce n'est pas le moment. Ces moments-là sont des moments où l'amour maternel et paternel frôle la débauche. Et tout bavardage intempestif, hors des foyers battus, en gâcherait le goût comme l'effet.  Il faut être modestement attaché aux us et coutumes quitte à ce que celles-ci n'aient plus grand chose à voir avec leurs origines ce qui constitue ma foi un fort convenable sujet de conversation pour ces soirées de réveillon où l'on ne parle de soi qu'au passé décomposé de l'enfance.

Méfiez-vous de l'eau qui dort, disent-ils. C'est l'hiver à son apogée, bien qu'à peine commencé. Un morceau d'hiver qui tient bien dans la main et fait dans le coeur boule de neige. Une minute de soleil en plus, disent-ils. Le brouillard s'épaissit, on ne voit plus le bâtiment d'en face. Lisa tousse, tousse à me rendre fou. J'ai moi-même des mouchoirs pleins le nez et vice-versa. A l'autre bout du monde où il neige comme ici, Olga vient d'avoir ving-huit ans. A notre retour, après cinq heures de route, nous avons dû faire venir un serrurier, débourser deux cents euros parce que j'avais oublié les clés au fond d'un sac chez mon frère. J'ai déposé la voiture de location à l'aéroport, suis rentré en taxi. Et Lydia a repris le travail et moi retrouvé la mémoire: où sont les clés de la maison, les clés de la voiture, mon passeport, le livret de famille, l'ordonnance du docteur, le chargeur du portable, la télécommande?

Voici sur la photo les trois cousines. Elles se sont bien amusées. Elle s'étaient déjà vues mais cette fois marque sans doute une première fois, celle du premier souvenir commun. Ces souvenirs qui appartiennent aux photos et qu'on se réapproprient en les regardant ensemble.

Tu te souviens, dit l'une. Oui, bien sûr, dit l'autre. Ton père avait acheté une maison à flanc de coteau dans la banlieue de Paris. Oh, regarde Léandre. Il avait à peine un an je crois cette année-là. C'est bien simple, dit l'autre, il est né en 2009 et cette photo a été prise l'année suivante, il venait juste d'avoir son premier anniversaire. Mon dieu, comme il a changé. C'est vrai, dit l'autre, on change beaucoup avec le temps. Nous avons tous bien changé. Tu sais, dit l'autre, au fond, on ne change pas tant que ça, moi certains jours, j'ai l'impression de ne jamais avoir grandie, d'être restée celle que tu vois sur cette photo. Oh, tu sais, reprend l'une, c'est aussi qu'on retrouve chez nos propres enfants et petits enfants des réminiscences de celles que nous étions et parfois bien plus que cela. Oui, soupire l'autre, et quand je pense que je suis arrière-grand-mère aujourd'hui, qui l'aurait prédit en voyant cette photo? Il n'y rien à dire ou prédire, renchérit l'autre, il n'y a qu'à vivre. Vivre jusqu'au bout, en faisant de son mieux pour laisser de bons souvenirs. C'est pas très ambitieux mais avec le temps, comme dirait l'autre, on s'aperçoit que la modestie seule nous sauve. Plus que cela même, une rédemption, conclut l'autre en reposant sa tasse sur la table de la cuisine d'où la retira aussitôt un robot ménager dernier cri pour la caser dans le lave-vaisselle entre le bol de chocolat du petit dernier et le verre de jus d'orange du grand-père qui avait perdu la tête comme l'avait perdu son beau-père il y a bien longtemps de cela.

15 décembre 2010

14 décembre 2010

13 décembre 2010

10 décembre 2010

Rhino-Charyngite

A l'école maternelle, une fois par mois, les parents de chaque enfant sont censés apporter des assortiments de fruits ou de légumes (selon le jour de la semaine) pour tous les enfants de la classe. Une affiche où est imprimé un semainier est punaisée sur la porte d'entrée et les parents inscrivent le prénom de leur enfant dans la case du jour qui leur convient. Ce jeudi, c'était notre tour et j'ai oublié.

Quand je l'ai déposée à l'école, Lisa semblait plutôt en forme. Plus tôt le matin, on hésitait à l'y envoyer, elle paraissait souffrante, un rien patraque. Elle avait fait un peu de fièvre pendant la nuit. A la sortie des classes, de nouveau je la trouvais palichonne, exsangue. Elle n'a pas beaucoup participé aujourd'hui, m'a dit la maîtresse, elle est restée dans son coin. La maîtresse en semblait désolée comme je l'étais d'avoir oublié les fruits.

Je me suis octroyé un peu plus d'une heure de remise en forme au club fitness dans lequel je me suis enrôlé la semaine dernière. Il y avait des travaux et le responsable du club nous a prévenus que l'électricité serait coupée pendant une demi-heure. Soudain donc le silence. Etrange. Etranges ces respirations saccadées, ces crissements de pas, ces corps qui comptent, scandent et ébruitent leurs efforts. Le silence laisse passer la lumière et je me rends compte à quel point cette pièce au dernier étage d'un immeuble du centre-ville, celle consacrée au "renforcement musculaire" est lumineuse avec sa vue panoramique sur les Alpes et le soleil en goguette entre les cimes, rougeoyant à l'approche du crépuscule. Les clients se dévisagent à la dérobée, on a tous l'air un peu déplacés, un rien imposteurs comme les clowns quand ils se démaquillent après le spectacle. L'auge sonore dans laquelle nous pataugions quelques instants plus tôt s'étant dérobée sous nos tympans, nous voilà comme des pantins désarticulés, étonnés de s'entendre et d'entendre les autres respirer si fort, d'entendre les plaques de métal claquer comme des cymbales. Comme je déroule mes foulées sur le tapis roulant, je me surprends à me demander que penser. A rien, me dis-je ou plutôt pensé-je - et ce n'était donc pas rien. Tant que le tapis reste dans mes cordes, je peux me permettre de penser à quelque chose encore que ce quelque chose se dérobe sans cesse et qu'à la fin, je ne sais que penser, je ne sais ce que j'ai pensé. Mais sitôt que j'accélère la cadence, je ne peux plus penser, même à rien; je suis tout entier dans l'hors d'haleine - l'apné-adrénaline - cherchant mon souffle à défaut d'une pensée. Ou plutôt il n'en reste qu'une (de pensée): quand est-ce que cet enfer va cesser ? Mon regard ne peut s'empêcher de fixer le compte à rebours de la distance parcourue, des calories perdues, du temps passé. Et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire car alors le temps s'étire et cette élongation sème aussitôt l'ennui et avec lui, la tentation d'abandonner, de descendre de ce piédestal caoutchouté, s'aiguise, s'exacerbe. Mon regard se perd au dehors, par la baie vitrée. Un léger vertige le ramène aussitôt sur la jauge: vitesse, calories, distance. Distance, colories, vitesse. C'est à ce moment précis que le fond sonore rejaillit sur nous tous comme une fontaine de jouvence. Chansons insipides, battements trépidants, de la "musak" comme disait Lennon. Les écrans de télévision rediffusent clips et sitcoms. Les montagnes reculent, il n'y a plus de paysage, de recul, de distance, tout redevient immédiat, présent, sans fond. Tout le monde semble soulagé, chacun retrouvant sa place, sa contenance, sa longueur d'ondes, casques à l'appui. Sous le bruit, la plastique du silence désinhibe biceps et triceps. Les physionomies retournent à leur bonhomie fitnessienne.

J'ai tout juste le temps de quelques courses puis d'un passage express à la parapharmacie de garde. Lisa passe une mauvaise nuit. Je préviens l'école qu'elle n'y sera pas et je l'emmène chez le docteur. Rhyno-pharyngite. Passage à la pharmacie. Retour à la maison où Filou nous accueille mollement, désinvolture féline oblige. Lisa n'a pas faim, ses yeux brûlent, elle refuse la sieste, enchaîne les dessins animés pendant que je me remets au travail. Un homme frappe à la porte. Il me baratine au sujet d'un prêt de la banque pour monter un commerce d'objets en liège, des sets de table essentiellement. Il les vend - dix euros pièce - pour tenter de réunir la somme qui lui permettra d'obtenir ce prêt. J'hésite puis je décline, les sets sont rudimentaires, très kitsch avec leurs incrustations de dessins d'animaux, bouquetins, loups, aigles, etc. Ca fait boutique de souvenirs comme il y en avait dans les stations de ski dans les années soixante-dix, bibeloterie de pacotille en bois ou liège qui finissait généralement sur un poste de télévision ou un meuble en formica. Et puis c'est un peu cher tout de même.

Lisa a repris du poil de la bête et la bête noire qui zigzague entre fauteuils - désormais recouverts de dessus de lit pour les protéger des griffures - et pieds de chaise n'a pas fait long feu. Capturée, ligottée et trimballée dans un panier d'osier blanc.  

08 décembre 2010

Fromaginaire

par un trou de souris

07 décembre 2010

De la neige à voix haute

Nous avons pris le télécabine qui dépose les skieurs au pied des pistes. C'était une belle journée et la neige crissait de fraîcheur sous nos pas. La cabine glissait dans les airs au dessus des rangées de sapins. En contrebas, des skieurs s'aventuraient en hors piste, de pylône en pylône. Certains, à vrai dire, y usaient plus leurs fonds de culotte que leurs skis.

De là-haut qui n'est pas encore le sommet, on a une vue dégagée, périscopique de la chaîne des Alpes de l'autre côté du lac léman avec le Mont Blanc d'une épaule au dessus des autres cimes crénelées et chenues. Nous avons fait de la luge et quelques photos puis la faim nous a délogés des pistes. Nous somme redescendus. Lisa tombait de sommeil d'où geignements entrecoupés de larmes. Marie parlait, parlait et la neige de ses paroles tombait à gros flocons sous un ciel bleu immaculé.

Et puis il a plu, les températures ont grimpé et des champs de neige montaient des nuages de vapeur qui formaient une barre au pied des montagnes. Le blanc broyait du blanc, montait en neige et les arbres se délestaient de leurs doublures neigeuses. Les routes ruisselaient de neige fondue mais des bancs de glace veillaient sous la surface. Nous avons exploré un vaste magasin de jouets en quête d'idées de cadeau. Nous avons eu quelques idées mais pas en nombre suffisant pour couvrir les besoins.

Il était une fois l'histoire d'un nuage fait de neige et de crème d'étoile. Il allait à la queue leu leu par monts et vallées, égayé à la vue des oiseaux qui tantôt l'épaulaient tantôt se suspendaient à lui au risque de le faire verser. Une nuit qu'il s'égarait, un aigle se posa sur lui et le renversa. De l'eau s'échappa et une étoile tomba. Sur la terre, elle fit un grand trou et un grand vacarme. Les habitants d'un village voisin furent réveillés et se précipitèrent hors de leurs maisons. Le nuage au-dessus d'eux s'ébroua, faisant fuir l'aigle dans un grand battement d'ailes comme du papier froissé.  Les habitants levèrent les yeux vers le ciel et virent aussitôt qu'une étoile grande comme ils n'en avaient jamais vu auparavant brillait entre les nuages. Ils virent aussi un aigle descendre sur terre et se poser sur la clôture qui délimitait les champs de maïs. L'aigle leur déclara que désormais tous les sept du mois de décembre, le jour de saint ambroise, ils devraient lire le soir à leurs enfants ou pour ceux qui n'en avaient pas, les uns aux autres ou pour ceux qui vivaient seuls pour eux-mêmes mais à haute voix, il devraient lire, dit-il en les toisant du bec, le récit du nuage et de l'étoile. Car après la chute de l'étoile, le nuage ainsi délesté fut projeté au delà des sphères, là où l'air n'est plus, où le bleu se dilate et s'évapore, là où règne la nuit infinie et le nuage, pour compenser la perte de l'étoile, devînt étoile lui-même et s'immobilisa en un point du ciel où jadis une autre étoile, morte aujourd'hui depuis des millénaires lumière, avait brillé. Le nuage ne reverrait plus jamais la terre et cela le chagrinait tant que bien qu'étoile désormais, il se permettait une fois l'an, le sept de chaque mois de décembre, de verser des larmes sur cet astre, foyer de sa nostalgie, et ces larmes, une fois qu'elles avaient traversé l'atmosphère, devenaient neige, flocons de neige gros comme des poings et ce jour-là, tous les hommes, les femmes et les enfants devaient rester chez eux, à l'abri et lire cette histoire, oui, insista l'aigle, cette histoire que je vous raconte, et pendant que vous la lirez, par la fenêtre, vous verrez passer les étoiles et le chagrin se répandre sur terre comme une trainée de neige. L'agle, sir ces mots, s'envola et on ne le revit plus. Ses ailes brillaient comme si elles avaient été gainées de givre ou de diamant. Alors, le père leva les yeux, alors la mère baissa les siens vers l'enfant qui s'était endormi et sans bruit ferma le livre et le déposa sur la table de chevet. Avant de quitter la chambre, elle resta, il resta un long moment devant la fenêtre dont les volets pour l'occasion n'avaient pas été rabattus et continua de lire dans sa tête l'histoire qu'elle venait, qu'il venait de lire.

C'est Saint Augustin, à la fin du IVe siècle qui s'étonne que son maître Saint Ambroise pratique la lecture à voix basse. Autrefois, on ne lisait jamais qu'à voix haute. Il n'y avait de lecture que publique et les histoires se racontaient à tous, pas seulement aux enfants ou au théâtre. Et même les animaux et les nuages et les étoiles nous parlaient à travers les mots. Je vois Marie déjà s'enfermer dans la cage des mots et lire sans dire, elle pourtant si bavarde. Elle va bientôt fermer sa porte, avoir des secrets, laisser s'écouler en elle l'écho de ses lectures. Elle ne voudra plus de mes lectures à voix haute. Et je cesserai d'être l'homère de ses nuits.

04 décembre 2010

en sortant de l'école...

03 décembre 2010

Glissades et escalades

A dos de luge, le long du trottoir, les deux soeurs déposées devant l'école sous un soleil pâlot - on dirait plutôt la lune. A leurs mains, des paires de moufles toutes neuves avec fermeture éclair pour Lisa pour enfiler plus facilement le pouce. C'est jour de piscine pour Marie, jour de bibliothèque pour Lisa. Le chat à la maison miaule après sa tranche de jambon puis va piquer un somme dans le sopha. Les pelleteuses ratissent les couches de glace, les journaux télévisées sont au trois quart consacrés à la météo. Toujours rien dans la boîte aux lettres: j'attends de recevoir le dernier document manquant pour l'immatriculation de la voiture. Les haies sont coiffées de neige, les toits couronnés de neige, les arbres habillés de neige, les pneus de neige et les champs criblés d'empreintes de pas et de luges. Les voitures roulent lentement, le jour se lève tard et les enfants ont des envies de chocolat. Il y a pourtant des oiseaux qui virevoltent, gazouillent entre les arbres nus. Et les premières guirlandes électriques suspendues entre les  façades du centre-ville. Des "joyeuses fêtes" qui égaient les enfants comme les oiseaux qui n'osent pourtant s'y poser.

Aucune aspérité, le monde est lisse, ce sont des jours de glisse. Il y a de cela quatre siècles, ce furent aussi des jours d'escalade. Dans la nuit du 11 au 12 décembre 1602, les troupes savoyardes de Charles-Emmanuel Ier tentèrent d'escalader les murailles de la ville de Genève. Bien qu'une avant-garde fût parvenue à entrer dans la place au milieu de la nuit, elle ne put ouvrir les portes de la ville au gros de la troupe et fut massacrée ou refoulée. Quelques-uns furent capturés et exécutés par la suite. Depuis, tous les 12 décembre, Genève fête cet événement qui marqua la fin des rêves de conquête des ducs de Savoie. L'un des symboles les plus connus de cette fête est la mère Royaume qui, selon la légende, verse par sa fenêtre, durant la bataille nocturne, une marmite de soupe chaude sur les soldats savoyards passant dans sa rue. De là vient la fameuse marmite en chocolat (remplie de bonbons, emballés aux couleurs genevoises et accompagnés de petits pétards, et de légumes en massepain) et la soupe de légumes dégustés à cette occasion. La marmite est traditionnellement brisée après la récitation de la phrase rituelle (« Qu'ainsi périssent les ennemis de la République ! ») par les mains jointes du benjamin et du doyen de l'assistance.

Mais Lisa n'aura pas su attendre et hier pendant que je rangeais sa chambre, elle en a profité pour s'emparer de la marmite en chocolat et en manger les trois pieds.

02 décembre 2010

Gaudium

Il se passe toujours quelque chose dans la vie d'un enfant. "La joie", disait Deleuze, c'est "l'effectuation d'une puissance". Mais tous ceux, de Nietzsche à Spinoza, qui ont parlé de la joie en ont fait un acte d'approbation alors que l'enfant est dans la joie, installé en elle, dans son immédiateté. Il rit, pleure, rit encore, pleure à nouveau, passe sans cesse à autre chose. Pas d'amor fati ici, pas d'approbation ni de résignation, pas de volonté de puissance assumée, juste la vie comme source inextinguible de joies. Plus tard vient le temps de la réflexion quand dans le miroir apparaît le double de soi, le double de sa vie, Narcisse pris sur le fait et qui aussitôt s'assombrit. Alors l'aspiration au bonheur prend le dessus sur la joie. Qui de nous, adultes consentants, saurait admettre que la joie seule existe, point le bonheur ?

Cela dit, Marie a déjà pénétré le premier cercle, là où aux eaux douces de la joie se mêlent le courant amer de sa revendication. A l'instar de Cicéron, Leibniz distingue la "joie" au sens de "gaudium", la jouissance paisible qui n'est soumise à aucune condition extérieure au sujet, de la "joie" au sens de "laetitia", le plaisir de l'âme lié à la possession d'un bien. Marie a entamé sa course vers cet autre versant, ne sachant pas encore - c'est là ce qu'il faudrait ne jamais savoir - que parvenu là, il ne reste plus qu'un zeste de conscience de soi pour tendre vers l'insatisfaction permanente. Il n'y a plus de joie, rien que des plaisirs.

Ce matin, les filles ont enfourché leur luge et je les ai tractées ainsi jusqu'à l'école. C'était cela la joie. La leur, évidente, mais aussi la mienne, luttant contre toute extrapolation vers le bonheur.  

01 décembre 2010

Frontières

C'est en face de cette église que se trouve la boulangerie que je fréquente depuis que je suis tombé dessus à mi-parcours d'une course à pied dans les rues sinueuses et pentues d'un lotissement de Moëns. Les arbres ont des moignons comme des poings serrés. L'église semble n'être qu'une maison incidemment affublée d'un clocher en bois.

Aujourd'hui, rebelotte: neige en chute libre. Les voitures font le dos rond sous leurs couvertures blanches. Je dois emmener Marie à la fête de Noël qu'organise l'employeur de Lydia pour tous les enfants de ses employés. La neige efface la frontière entre France et Suisse et les douaniers doivent avoir rejoint les vaches égarées dans les champs qui bordent l'autoroute, grattant le sol en quête d'un résidu de frontière, d'une trace écrite, d'une preuve que les deux pays n'ont pas encore fusionné. Les Suisses viennent de voter par référendum en faveur de l'expulsion automatique de tout étranger condamné pour infraction pénale. Les frontières se creusent, neige ou pas.

Nous entrons dans le mois de décembre, mois de fêtes et ripailles. Les calendriers de l'avent se vendent à l'avenant, à l'étalage des bureaux de presse et débit de tabac, superéttes et supermarchés. Nous en avons déjà deux. L'un, acheté à Vienne l'année dernière, en forme de jeune fille dégingandée, à la croisée du chaperon rouge et de la fille du père Noël, dont la robe est décorée d'autant de poches que de jours jusqu'à Noël et dans chacune d'entre elles, un chocolat par jour et par enfant. Au vingt-cinquième jour, l'apothéose, le père Noël en personne, les cadeaux par milliers, les chocolats auront fondu dans la bouche, ils auront su nous faire attendre. 

J'imagine que le père Noël aura beaucoup à déclarer à la frontière, que les vaches se transformeront en rennes et les douaniers en lutins. Et avec cette neige, il vaudra mieux passer par les airs, charters et traineaux compris.