Les enfants s'étonnent de tout sauf de ce que leurs parents les aiment. Etrange cet étonnement sélectif. Les questions les plus saugrenues leur traversent la tête mais pas cette question-là, ce pourquoi-là. En deça du "je pense donc je suis", le doute cartésien redouble son point aveugle d'un "mes parents m'aiment donc je suis."
Je pensais cela - oui - en déambulant dans les allées de disneyland dégoulinantes d'une foule hébétée, électrisée par la guimauve sonore ambiante. Marie m'avait pris la main en entrant dans le labyrinthe pendant que Lisa volait en rond avec sa mère à bord d'un jumbo jet. Je me disais que pourtant les enfants ne cessent au fond de se la poser cette question. Elle les taraude mais voilà, les "pourquoi" de l'existence ne peuvent être tous dicibles et audibles. Il leur faut pour respirer la part d'ombre dont nous avons besoin pour faire et défaire nos valises où que nous soyons, ne comptant au fond que sur soi. Et sur ses parents, qu'ils soient là, vivants ou bien disparus, toujours là, en soi, dans la poche revolver de nos âmes, que nous pensions à eux ou pas.
C'est la saison des enfants. Les parents s'affairent: guirlandes et boules de Noël, dindes et foie gras, farces et attrapes, champagne à flot et cadeaux enrubannés. Et puis la neige et le verglas qui clouent au sol les avions, dérèglent la belle mécanique des routines au long cours; les trains déroutés et les autos qui déraillent sur les nappes glacées des autoroutes, ceintures et bretelles. Il reste la télévision pour raconter cela et faire parler les bavards restés chez eux. Nous nous donnons en spectacle et quand il arrive à l'un d'entre nous de monter sur la scène, à l'indignation - d'avoir été piégé comme tout le monde - se mêle de la jubilation, celle d'avoir fait partie du monde "vu à la télé".
Les enfants se sont vautrés dans les cartons et boîtes d'emballage, déchirant le papier doré avec un tel empressement, une telle rage qu'on dirait que leur vie en dépend. A cela s'ajoutent les bulles de champagne, les pépites de fois gras, les morceaux de dinde, les tranches de bûche. Le père Noël existe, je l'ai vu dévaler le sentier incurvé qui descend jusqu'au portail de la maison du frère et de la belle-soeur. Il s'abritait sous une couverture rouge comme sa cape, on aurait dit une chauve-souris géante. Et puis pfuitt, plus rien, les enfants attirés au premier étage resdescendent et commence alors le grand déballage au pied du sapin. Ce n'est pas facile d'aimer les fêtes, les réunions familiales, ces vraies fausses retrouvailles. Il ne s'y dit rien ou si peu et mieux vaut que cela soit ainsi, ce n'est pas le moment. Ces moments-là sont des moments où l'amour maternel et paternel frôle la débauche. Et tout bavardage intempestif, hors des foyers battus, en gâcherait le goût comme l'effet. Il faut être modestement attaché aux us et coutumes quitte à ce que celles-ci n'aient plus grand chose à voir avec leurs origines ce qui constitue ma foi un fort convenable sujet de conversation pour ces soirées de réveillon où l'on ne parle de soi qu'au passé décomposé de l'enfance.
Méfiez-vous de l'eau qui dort, disent-ils. C'est l'hiver à son apogée, bien qu'à peine commencé. Un morceau d'hiver qui tient bien dans la main et fait dans le coeur boule de neige. Une minute de soleil en plus, disent-ils. Le brouillard s'épaissit, on ne voit plus le bâtiment d'en face. Lisa tousse, tousse à me rendre fou. J'ai moi-même des mouchoirs pleins le nez et vice-versa. A l'autre bout du monde où il neige comme ici, Olga vient d'avoir ving-huit ans. A notre retour, après cinq heures de route, nous avons dû faire venir un serrurier, débourser deux cents euros parce que j'avais oublié les clés au fond d'un sac chez mon frère. J'ai déposé la voiture de location à l'aéroport, suis rentré en taxi. Et Lydia a repris le travail et moi retrouvé la mémoire: où sont les clés de la maison, les clés de la voiture, mon passeport, le livret de famille, l'ordonnance du docteur, le chargeur du portable, la télécommande?
Voici sur la photo les trois cousines. Elles se sont bien amusées. Elle s'étaient déjà vues mais cette fois marque sans doute une première fois, celle du premier souvenir commun. Ces souvenirs qui appartiennent aux photos et qu'on se réapproprient en les regardant ensemble.
Tu te souviens, dit l'une. Oui, bien sûr, dit l'autre. Ton père avait acheté une maison à flanc de coteau dans la banlieue de Paris. Oh, regarde Léandre. Il avait à peine un an je crois cette année-là. C'est bien simple, dit l'autre, il est né en 2009 et cette photo a été prise l'année suivante, il venait juste d'avoir son premier anniversaire. Mon dieu, comme il a changé. C'est vrai, dit l'autre, on change beaucoup avec le temps. Nous avons tous bien changé. Tu sais, dit l'autre, au fond, on ne change pas tant que ça, moi certains jours, j'ai l'impression de ne jamais avoir grandie, d'être restée celle que tu vois sur cette photo. Oh, tu sais, reprend l'une, c'est aussi qu'on retrouve chez nos propres enfants et petits enfants des réminiscences de celles que nous étions et parfois bien plus que cela. Oui, soupire l'autre, et quand je pense que je suis arrière-grand-mère aujourd'hui, qui l'aurait prédit en voyant cette photo? Il n'y rien à dire ou prédire, renchérit l'autre, il n'y a qu'à vivre. Vivre jusqu'au bout, en faisant de son mieux pour laisser de bons souvenirs. C'est pas très ambitieux mais avec le temps, comme dirait l'autre, on s'aperçoit que la modestie seule nous sauve. Plus que cela même, une rédemption, conclut l'autre en reposant sa tasse sur la table de la cuisine d'où la retira aussitôt un robot ménager dernier cri pour la caser dans le lave-vaisselle entre le bol de chocolat du petit dernier et le verre de jus d'orange du grand-père qui avait perdu la tête comme l'avait perdu son beau-père il y a bien longtemps de cela.
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