Nous avons pris le télécabine qui dépose les skieurs au pied des pistes. C'était une belle journée et la neige crissait de fraîcheur sous nos pas. La cabine glissait dans les airs au dessus des rangées de sapins. En contrebas, des skieurs s'aventuraient en hors piste, de pylône en pylône. Certains, à vrai dire, y usaient plus leurs fonds de culotte que leurs skis.
De là-haut qui n'est pas encore le sommet, on a une vue dégagée, périscopique de la chaîne des Alpes de l'autre côté du lac léman avec le Mont Blanc d'une épaule au dessus des autres cimes crénelées et chenues. Nous avons fait de la luge et quelques photos puis la faim nous a délogés des pistes. Nous somme redescendus. Lisa tombait de sommeil d'où geignements entrecoupés de larmes. Marie parlait, parlait et la neige de ses paroles tombait à gros flocons sous un ciel bleu immaculé.
Et puis il a plu, les températures ont grimpé et des champs de neige montaient des nuages de vapeur qui formaient une barre au pied des montagnes. Le blanc broyait du blanc, montait en neige et les arbres se délestaient de leurs doublures neigeuses. Les routes ruisselaient de neige fondue mais des bancs de glace veillaient sous la surface. Nous avons exploré un vaste magasin de jouets en quête d'idées de cadeau. Nous avons eu quelques idées mais pas en nombre suffisant pour couvrir les besoins.
Il était une fois l'histoire d'un nuage fait de neige et de crème d'étoile. Il allait à la queue leu leu par monts et vallées, égayé à la vue des oiseaux qui tantôt l'épaulaient tantôt se suspendaient à lui au risque de le faire verser. Une nuit qu'il s'égarait, un aigle se posa sur lui et le renversa. De l'eau s'échappa et une étoile tomba. Sur la terre, elle fit un grand trou et un grand vacarme. Les habitants d'un village voisin furent réveillés et se précipitèrent hors de leurs maisons. Le nuage au-dessus d'eux s'ébroua, faisant fuir l'aigle dans un grand battement d'ailes comme du papier froissé. Les habitants levèrent les yeux vers le ciel et virent aussitôt qu'une étoile grande comme ils n'en avaient jamais vu auparavant brillait entre les nuages. Ils virent aussi un aigle descendre sur terre et se poser sur la clôture qui délimitait les champs de maïs. L'aigle leur déclara que désormais tous les sept du mois de décembre, le jour de saint ambroise, ils devraient lire le soir à leurs enfants ou pour ceux qui n'en avaient pas, les uns aux autres ou pour ceux qui vivaient seuls pour eux-mêmes mais à haute voix, il devraient lire, dit-il en les toisant du bec, le récit du nuage et de l'étoile. Car après la chute de l'étoile, le nuage ainsi délesté fut projeté au delà des sphères, là où l'air n'est plus, où le bleu se dilate et s'évapore, là où règne la nuit infinie et le nuage, pour compenser la perte de l'étoile, devînt étoile lui-même et s'immobilisa en un point du ciel où jadis une autre étoile, morte aujourd'hui depuis des millénaires lumière, avait brillé. Le nuage ne reverrait plus jamais la terre et cela le chagrinait tant que bien qu'étoile désormais, il se permettait une fois l'an, le sept de chaque mois de décembre, de verser des larmes sur cet astre, foyer de sa nostalgie, et ces larmes, une fois qu'elles avaient traversé l'atmosphère, devenaient neige, flocons de neige gros comme des poings et ce jour-là, tous les hommes, les femmes et les enfants devaient rester chez eux, à l'abri et lire cette histoire, oui, insista l'aigle, cette histoire que je vous raconte, et pendant que vous la lirez, par la fenêtre, vous verrez passer les étoiles et le chagrin se répandre sur terre comme une trainée de neige. L'agle, sir ces mots, s'envola et on ne le revit plus. Ses ailes brillaient comme si elles avaient été gainées de givre ou de diamant. Alors, le père leva les yeux, alors la mère baissa les siens vers l'enfant qui s'était endormi et sans bruit ferma le livre et le déposa sur la table de chevet. Avant de quitter la chambre, elle resta, il resta un long moment devant la fenêtre dont les volets pour l'occasion n'avaient pas été rabattus et continua de lire dans sa tête l'histoire qu'elle venait, qu'il venait de lire.
C'est Saint Augustin, à la fin du IVe siècle qui s'étonne que son maître Saint Ambroise pratique la lecture à voix basse. Autrefois, on ne lisait jamais qu'à voix haute. Il n'y avait de lecture que publique et les histoires se racontaient à tous, pas seulement aux enfants ou au théâtre. Et même les animaux et les nuages et les étoiles nous parlaient à travers les mots. Je vois Marie déjà s'enfermer dans la cage des mots et lire sans dire, elle pourtant si bavarde. Elle va bientôt fermer sa porte, avoir des secrets, laisser s'écouler en elle l'écho de ses lectures. Elle ne voudra plus de mes lectures à voix haute. Et je cesserai d'être l'homère de ses nuits.
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