Il se passe toujours quelque chose dans la vie d'un enfant. "La joie", disait Deleuze, c'est "l'effectuation d'une puissance". Mais tous ceux, de Nietzsche à Spinoza, qui ont parlé de la joie en ont fait un acte d'approbation alors que l'enfant est dans la joie, installé en elle, dans son immédiateté. Il rit, pleure, rit encore, pleure à nouveau, passe sans cesse à autre chose. Pas d'amor fati ici, pas d'approbation ni de résignation, pas de volonté de puissance assumée, juste la vie comme source inextinguible de joies. Plus tard vient le temps de la réflexion quand dans le miroir apparaît le double de soi, le double de sa vie, Narcisse pris sur le fait et qui aussitôt s'assombrit. Alors l'aspiration au bonheur prend le dessus sur la joie. Qui de nous, adultes consentants, saurait admettre que la joie seule existe, point le bonheur ?
Cela dit, Marie a déjà pénétré le premier cercle, là où aux eaux douces de la joie se mêlent le courant amer de sa revendication. A l'instar de Cicéron, Leibniz distingue la "joie" au sens de "gaudium", la jouissance paisible qui n'est soumise à aucune condition extérieure au sujet, de la "joie" au sens de "laetitia", le plaisir de l'âme lié à la possession d'un bien. Marie a entamé sa course vers cet autre versant, ne sachant pas encore - c'est là ce qu'il faudrait ne jamais savoir - que parvenu là, il ne reste plus qu'un zeste de conscience de soi pour tendre vers l'insatisfaction permanente. Il n'y a plus de joie, rien que des plaisirs.
Ce matin, les filles ont enfourché leur luge et je les ai tractées ainsi jusqu'à l'école. C'était cela la joie. La leur, évidente, mais aussi la mienne, luttant contre toute extrapolation vers le bonheur.
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