10 décembre 2010

Rhino-Charyngite

A l'école maternelle, une fois par mois, les parents de chaque enfant sont censés apporter des assortiments de fruits ou de légumes (selon le jour de la semaine) pour tous les enfants de la classe. Une affiche où est imprimé un semainier est punaisée sur la porte d'entrée et les parents inscrivent le prénom de leur enfant dans la case du jour qui leur convient. Ce jeudi, c'était notre tour et j'ai oublié.

Quand je l'ai déposée à l'école, Lisa semblait plutôt en forme. Plus tôt le matin, on hésitait à l'y envoyer, elle paraissait souffrante, un rien patraque. Elle avait fait un peu de fièvre pendant la nuit. A la sortie des classes, de nouveau je la trouvais palichonne, exsangue. Elle n'a pas beaucoup participé aujourd'hui, m'a dit la maîtresse, elle est restée dans son coin. La maîtresse en semblait désolée comme je l'étais d'avoir oublié les fruits.

Je me suis octroyé un peu plus d'une heure de remise en forme au club fitness dans lequel je me suis enrôlé la semaine dernière. Il y avait des travaux et le responsable du club nous a prévenus que l'électricité serait coupée pendant une demi-heure. Soudain donc le silence. Etrange. Etranges ces respirations saccadées, ces crissements de pas, ces corps qui comptent, scandent et ébruitent leurs efforts. Le silence laisse passer la lumière et je me rends compte à quel point cette pièce au dernier étage d'un immeuble du centre-ville, celle consacrée au "renforcement musculaire" est lumineuse avec sa vue panoramique sur les Alpes et le soleil en goguette entre les cimes, rougeoyant à l'approche du crépuscule. Les clients se dévisagent à la dérobée, on a tous l'air un peu déplacés, un rien imposteurs comme les clowns quand ils se démaquillent après le spectacle. L'auge sonore dans laquelle nous pataugions quelques instants plus tôt s'étant dérobée sous nos tympans, nous voilà comme des pantins désarticulés, étonnés de s'entendre et d'entendre les autres respirer si fort, d'entendre les plaques de métal claquer comme des cymbales. Comme je déroule mes foulées sur le tapis roulant, je me surprends à me demander que penser. A rien, me dis-je ou plutôt pensé-je - et ce n'était donc pas rien. Tant que le tapis reste dans mes cordes, je peux me permettre de penser à quelque chose encore que ce quelque chose se dérobe sans cesse et qu'à la fin, je ne sais que penser, je ne sais ce que j'ai pensé. Mais sitôt que j'accélère la cadence, je ne peux plus penser, même à rien; je suis tout entier dans l'hors d'haleine - l'apné-adrénaline - cherchant mon souffle à défaut d'une pensée. Ou plutôt il n'en reste qu'une (de pensée): quand est-ce que cet enfer va cesser ? Mon regard ne peut s'empêcher de fixer le compte à rebours de la distance parcourue, des calories perdues, du temps passé. Et c'est exactement ce qu'il ne faut pas faire car alors le temps s'étire et cette élongation sème aussitôt l'ennui et avec lui, la tentation d'abandonner, de descendre de ce piédestal caoutchouté, s'aiguise, s'exacerbe. Mon regard se perd au dehors, par la baie vitrée. Un léger vertige le ramène aussitôt sur la jauge: vitesse, calories, distance. Distance, colories, vitesse. C'est à ce moment précis que le fond sonore rejaillit sur nous tous comme une fontaine de jouvence. Chansons insipides, battements trépidants, de la "musak" comme disait Lennon. Les écrans de télévision rediffusent clips et sitcoms. Les montagnes reculent, il n'y a plus de paysage, de recul, de distance, tout redevient immédiat, présent, sans fond. Tout le monde semble soulagé, chacun retrouvant sa place, sa contenance, sa longueur d'ondes, casques à l'appui. Sous le bruit, la plastique du silence désinhibe biceps et triceps. Les physionomies retournent à leur bonhomie fitnessienne.

J'ai tout juste le temps de quelques courses puis d'un passage express à la parapharmacie de garde. Lisa passe une mauvaise nuit. Je préviens l'école qu'elle n'y sera pas et je l'emmène chez le docteur. Rhyno-pharyngite. Passage à la pharmacie. Retour à la maison où Filou nous accueille mollement, désinvolture féline oblige. Lisa n'a pas faim, ses yeux brûlent, elle refuse la sieste, enchaîne les dessins animés pendant que je me remets au travail. Un homme frappe à la porte. Il me baratine au sujet d'un prêt de la banque pour monter un commerce d'objets en liège, des sets de table essentiellement. Il les vend - dix euros pièce - pour tenter de réunir la somme qui lui permettra d'obtenir ce prêt. J'hésite puis je décline, les sets sont rudimentaires, très kitsch avec leurs incrustations de dessins d'animaux, bouquetins, loups, aigles, etc. Ca fait boutique de souvenirs comme il y en avait dans les stations de ski dans les années soixante-dix, bibeloterie de pacotille en bois ou liège qui finissait généralement sur un poste de télévision ou un meuble en formica. Et puis c'est un peu cher tout de même.

Lisa a repris du poil de la bête et la bête noire qui zigzague entre fauteuils - désormais recouverts de dessus de lit pour les protéger des griffures - et pieds de chaise n'a pas fait long feu. Capturée, ligottée et trimballée dans un panier d'osier blanc.  

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