Je prends la route sous la neige. Après une journée ensoleillée, la neige danse à nouveau sous les essuis-glaces. A Bellegarde, je retire le document fiscal qui me manquait pour immatriculer la voiture. Mais je n'ai pas encore reçu le certificat du constructeur.
Lisa et Marie sont retournées à l'école hier après une semaine d'absence. Comme Lisa s'élance vers moi à la sortie de la classe, la maîtresse s'approche et m'annonce qu'aujourd'hui "c'était mieux". "Pourquoi mieux ?" lui demandé-je. "Parce qu'elle a été moins tête de mule que d'habitude. A la récréation, c'est toujours elle que je dois aller chercher au fond de la cour. Elle ne m'obéit pas." Je ne trouve rien à dire sauf un 'ah! bon" qui clôture l'échange illico.
Marie, elle, a perdu un gant et ne veut rien me dire de ce qui se passe en classe. Je m'énerve (j'essaie de ne plus prononcer ce mot devant elle parce que depuis qu'elle m'entend le dire, elle le répéte tout le temps mais, elle, c'est Lisa qui l'énerve). Lisa veut que je la porte, Marie veut que je l'écoute, je veux, quant à moi, atteindre la voiture le plus vite possible car il neige maintenant à gros flocons et il fait un froid de canard. On ne le dirait pas mais ce ne sont pas des anges. Et les parents se retrouvent aboyeurs à tout rompre, pressés le soir de les mettre au lit, à la niche pour savourer une heure ou deux de tranquillité. Et puis aussi, on se sent toujours un peu coupable de ne pas avoir la patience d'être...patients. Là, par exemple, sur la photo ci-dessous, maman essaie de se contenir.
Restent les trois roses dans un oeuf. Elles sont maintenant fanées. Je ne les ai pas encore jetées. La fleuriste m'a refilé un cachet pour nettoyer le vase, me dit-elle. L'oeuf en fait. Il faut verser de l'eau par dessus comme pour un aspirine. Maman qui parfois redevient Lydia m'a embrassé pour les fleurs.
Le matin, j'ai pris un aspirine puis du magnésium en comprimé. Il y a en travers de mon front comme une barre. Je sais dès les premières dix minutes si ce sera une journée zen ou pas.
Vient le soir, ce soir. Je vais nous préparer quelque chose. Les enfants sont sages, ils sont devant la télé. Je me souviens comme on nous exhortait à leur interdire la télé. Je me souviens comme on se souvient d'une chose qui est arrivée à d'autres.
Filou est entre les pattes de Lisa comme à son habitude, enchaîné à son bourreau. Il y a des madeleines sur la table basse. J'ai vidé le lave-vaisselle et j'attends de pouvoir passer à la sous-préfecture pour immatriculer la voiture. Et puis le vase, finalement, je le mettrais dans le lave-vaisselle. Avec l'oeuf qui va resservir. Sans aspirine cette fois. L'aspirine, c'est pour maman, je veux dire pour Lydia.
Marie !!!!!!!!!!!!!!! Lisa !!!!!!!!!!!!!!!!!!! ça fait combien de fois que je vous appelle pour passer à table !!!
C'était une journée zen, oui.
Et la neige vînt. Comme un navire chargé de grelots. Les enfants font des bonhommes de neige. Les bonhommes de neige font des enfants. Au loin, les vaches gambadent en chaussons de neige. Les voitures soudain semblent incongrus sous ce manteau blanc. Un état de grâce où la nature n'a plus cet air désossé, métallique, grillagé, emmurée vivante. La neige est une coiffe, un coussin, un mouchoir, un manteau, un manchon où l'on fourre les mains gourdes des enfants, une voilure derrière laquelle glissent les montagnes comme les bosses de chameaux gargantuesques. La neige est le ciel aussi car rien, pas une ligne, pas un cil ne les départage. L'horizon n'est qu'une plume qui se balance, invisible.
Sur ce tableau, seul jure le chat. Noir de geai où les yeux scintillent, deux émeraudes. Lisa lui tirebouchonne la queue, lui donne le biberon, le transbahute, le fanfreluche, le déplie, le dépose, le bichonne, le chiffonne. Nous autres, au premier chef Marie qui se rengorge, s'indigne, s'égosille vainement, nous le plaignons. Oui, nous le plaignons. Alors, on lui découpe des morceaux de jambon et on le laisse dormir où bon lui semble, refermant soigneusement la porte de Lisa derrière nous. Derrière lui qui virevolte, les pattes en feux follets. Lisa, sa bête noire. Et pourtant, de temps à autre, c'est lui qui vient à elle. Elle s'en émerveille et s'en empare aussitôt, impitoyable et lui, au balcon des bras de sa protégée, nous fait des yeux affligés que nous ne savons s'il faut les croire sur parole. Finalement, indécis ou bien résignés, nous donnons notre langue au chat.
La varicelle a fait long feu. Lundi, c'est la rentrée. Et pour moi, les vacances. Avec toute cette neige, il va falloir se mettre des skis aux pieds. On guette les foires au ski pour s'équiper. En attendant, la voiture a retrouvé des enjoliveurs et là maintenant, dehors, ronronne sous son pelage blanc comme un matou aux griffes d'acier dans des gants de chrome.

Notre voisin Japonais est absent. Les volets de sa maison, réplique de la nôtre à quelques détails de charpente près, sont fermés. A force de pratique, je sais quel volet réclame une plus forte et quel autre une moindre poussée. Au début, je poussais trop fort ceux du bureau et de la chambre de Marie et ils claquaient violemment contre la façade. Les voisins d'en face lorgnaient vers chez nous, avec des regards torves, des mines agacées - du moins, je me l'imaginais. Au contraire, je ne poussais pas assez fort ceux du salon côté rue et de la cuisine et ils seraient restés à la perpendiculaire du mur de la façade si je ne faisais un pas dehors pour les rabattre tout à fait. C'est le genre de chose qu'on remarque en passant mais qu'on ne penserait jamais raconter à qui que ce soit. De même lors d'un deuil qui exige que tout son esprit soit tout entier dans la peine et la compassion et voilà pourtant qu'on remarque quelque chose, quelque chose qui bien sûr ne mérite pas d'être remarquée en de pareilles circonstances mais qu'on remarque et qui nous donne une contenance que d'autres, se méprenant, trouvent de circonstance.
Lisa a la varicelle. D'abord, on a cru que le chat avait des puces. A la pharmacie, je me suis procure un shampoing anti-puces et je me suis renseigné sur pipette, spray, poudre, bombe et autres remèdes. La pharmacienne m'a expliqué que s'il avait des puces, je devais pouvoir les voir à l'oeil nu sous son poil. Je n'y avais rien vu donc, ce n'était pas les puces mais bon, à toutes fins utiles, je m'équipais. A l'école, la maîtresse m'a tout de suite informé que Lisa se grattait, qu'elle avait des boutons sur la nuque et ailleurs peut-être. On avait signalé deux cas de varicelle dans la salle de classe voisine. Cela aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et puis Marie aussi a commencé à se gratter et le soir, quand elles se sont déshabillées pour le bain, il n'y eut plus de toute possible. Filou était exampté de quarantaine ainsi que de remèdes de cheval et commentaires acides. Il n'en continua pas moins à se faire tout petit, gambattant sur ses pattes de mousse de pièce en pièce pendant que les petites que la varicelle n'indisposait pas plus que mesure, s'éclaboussaient à tire larigo dans la baignoire.
Il n'y a pas de remède contre la varicelle, il faut la laisser passer sur son corps, rester au chaud, rester chez soi pour ne contaminer personne. La doctoresse a juste prescrit de quoi atténuer les irritations et du doliprane en cas de fièvre. Lydia a dû se faire vacciner en urgence, le jour même, parce qu'elle n'a pas eu la varicelle et la doctoresse m'avait mis en garde contre les désagréments d'une varicelle pour un adulte, bien plus grands selon elle que chez un enfant.
Les chats, eux, n'attrapent pas la varicelle. Quant à la photo, elle n'a rien à voir: c'est le spectacle de marionnettes que nous sommes allés voir ce samedi, l'histoire du voleur de nuages.
Chaque enfant est un mystère. Le mystère, à la différence des secrets, ne s'éclaircit pas avec des réponses: nous sommes des points d'exclamation qui restent suspendus en l'air, le temps d'une vie.
Regardant les enfants grandir, je discerne en eux l'ombre qui grandit avec eux et que je reconnais comme se reconnait un visage familier que l'on n'avait plus revu depuis de longues années. Je suis assis sur un banc à l'école. Lisa et ses nattes entrent dans la classe dans une robe verte à capuche. La maîtresse la dirige vers le panneau divisé en quatre colonnes, une couleur pour chacune, un groupe d'enfants pour chaque couleur. Lisa est dans le groupe rouge. Sa carte est rouge, suspendue à l'entrée: elle la décroche et on attend d'elle qu'elle la place dans la colonne rouge. Son prénom est écrit sur la carte. C'est sa première carte d'identité. Elle sait qu'elle est Lisa mais elle ne sait pas parler d'elle à la première personne du singulier. "Je est une autre", disait l'un, "deviens ce que tu es", disait l'autre. Qui répondait à qui ? Difficile de le dire.
Ma propre existence soudain m'apparaît pas bien différente de ce qu'un enfant en perçoit quand il n'a pas encore de "je" au centre de lui. Cet autre en moi qui me juge, par où le sujet et le verbe sont une même et seule chose, un seul et même état, cet autre n'a pas le choix. La durée épouse ses actes, les étouffe et à l'autre bout de sa vie, se retournant sur cet "il" au centre du "je", il trouve un être désincarné qu'il ne reconnaît plus, une ombre qui accomplit ce qu'elle avait à faire. Adolescent, je m'imaginais des mondes, je croyais Rimbaud qui croyait que le monde - et donc moi y compris - pouvait être sauvé par la beauté. J'observe Lisa de là où je suis, sur ce banc de classe. Je l'observe devenir Lisa. La beauté est dans l'innocence, quand il n'y a que le monde et la vie, à peine de quoi constituer un être à part qui serait un "moi", un "ego" sur une carte d'identité.
Nous quittons le bâtiment. De l'extérieur, par les baies vitrées, nous voyons les enfants dans leur classe qui se mettent en rond autour des tables et eux aussi nous voient. Nous échangeons des signes de la main, marchant à reculons jusqu'en haut de la pente puis nous disparaissons à l'angle de la cantine. Le couvert est déjà mis. Je dépose Lydia à la station de bus, je passe prendre le courrier, essentiellement des publicités et je rentre chez nous où ronronne un chat dit de compagnie sous le meuble de la télévision. Dans la bibliothèque de l'ordinateur, je fais le tri des photos récemment prises dont celle-ci. Puis, je me replonge dans Descartes.
Dans la première des Méditations Métaphysiques, Descartes se propose de douter de tout dans l’espoir de refonder tout l’édifice du savoir à partir de rien ou presque rien puisque ne reste qu'une certitude, la seule sans doute, celle que j’existe: ce que je pense peut être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être. Descartes parle d'un malin génie dont il faut se garder: « qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». S'il y a moi, c'est par la pensée de soi, la conscience de soi. Dans la Troisième Méditation, Descartes se rend compte qu’il n’a pu douter du monde et de soi que parce qu'il était déjà là, constitué, car pourquoi douter s'il n'y a pas entre soi et le monde, comme intercalé et reliant l'un à l'autre, la conscience de soi-au-monde ? On ne saurait douter sans conscience, il faut commencer par la conscience pour arriver au doute. L'enfant, lui, ne doute pas: la vie le happe, il est happé par la vie, il est dans la vie, il est la vie même. Pour douter, il faut déjà avoir douté, le doute est antérieur à la conscience. Il n'y a pas de cheminement du doute à la conscience mais le doute criblant la conscience de ses interrogations. On ne doute pas une fois dans sa vie, une fois pour toutes, on ne cesse pas de douter. Descartes voyait dans le doute la conscience d'une imperfection un peu comme si être conscient, c'était avant tout percevoir ses limites, déceler ses imperfections, traquer ses failles, ses défauts, ses impuissances: la perfection ne se pense qu'à partir de sa négation, de ses négations. Tandis que l'enfant, immergé dans la vie, est nécessairement dans un état de béatitude. Il pleure, il rit, ses chagrins et ses fous rires sont transparents. Il est parfait au sens où être ainsi, sans conscience, est un état de gràce, de perfection. Descartes supposait que la conscience de nos imperfections supposait qu'il existât en chacun de nous l'idée d'une perfection infinie qu'il appelait Dieu et de là, que Dieu est donc présent au cœur du « je ». La perfection, il me semble, n'est pas tant infinie (n'est-ce pas une tautologie ?) que multiple: un enfant en est une manifestations. Si je croyais, je dirais qu'il est Dieu ou que Dieu est en chaque enfant. Et plus, nous autres, parents, simples humains, nous prenons à douter, plus le spectacle d'un enfant nous étonne, nous ravit et nous remplit d'une joie profonde. Une joie qui ressemble à ce que d'autres appellent la foi.
Aujourd'hui, il pleut. Quand il pleut ainsi dans l'encadrure de la fenêtre, on éprouve une impression de parfaite régularité comme si devant soi, un sablier de pluie au lieu de sable, écoulait le temps qui passe et qu'il fait.
Avant-hier, nous avons pris la route pour Yvoire mais la traversée de Genève où nous avons été pris dans un embouteillage nous a fait changer de plans. Nous nous sommes engouffrés dans un parking souterrain qui descendait en colimaçon comme un coquillage enfoncé sous terre. Comme des milliers d'autres passants nous avons marché sur les quais le long du lac. Il faisait extraordinairement bon pour la saison et les enfants ont réclamé des glaces. Et les ont eues, comme en atteste la photo.
En rentrant, nous avons retrouvé Filou tout pimpant, content de ne plus être seul. Il s'étire comme après une longue sieste puis tombe entre les mains agiles de Lisa qui l'entoure d'une sollicitude dont il se passerait bien. Elle décide qu'il a faim, va donc le planter au-dessus de ses gamelles où il reste coi, perplexe sans doute, ne sachant quelle contenance adopter. Elle décide alors qu'il est temps qu'il aille satisfaire ses besoins et va donc le pousser contre la porte à battant de la niche de forme traingulaire qui lui sert de litière. Il se débat, Lisa insiste, j'interviens, il s'échappe et va illico se cacher sous le meuble de la télévision. Mais il resurgit bientôt, Lisa ne l'a pas vu, absorbée par un dessin animé, il parade au travers du salon, Lisa maintenant l'a vu, elle s'en saisit et l'entraîne avec elle sur le canapé. Elle le presse contre elle et voyant que je la surveille, elle dit: "papa, c'est bien comme ça...". Oui, c'est bien. Filou ne me quitte pas des yeux; navré d'avoir été trahi par son sauveur en qui il avait pourtant placé toute sa confiance.
Dimanche encore, soleil, promenade en plein air, vaches surprises sur le près, vue sur les cimes, Marie qui pleurniche pour un rien, Lisa qui ne veut plus marcher, parents excédés, déjeuner en cafétaria, retour au bercail où Filou vient de découvrir les plaisirs du bêchage dans les plantes d'appartement.
Le chat nouveau est arrivé quelques jours seulement avant le beaujolais. Il s'appelle Filou et il est né le 1er septembre. Le contrat de vente stipule qu'il s'agit d'un tigré noir, chat de compagnie et de maison. J'ai rangé son carnet de santé avec notre livret de famille. Ne devrait pas tarder le temps où les animaux domestiques auront droit à leur page dans les livrets de famille.
La pauvre bête ne sait où donner de la queue. La nuit, elle dort on ne sait où mais de toute évidence pas là où on voudrait qu'elle dorme. Quand on se saisit d'elle, elle est toute griffes dehors, les yeux écarquillés comme si elle s'attendait au pire.
Et puis, deux jours ont passé et elle s'est habituée. Quand on rentre après l'avoir laissée seule pendant quelques heures, elle nous fait la fête. Encore que les chats ne font pas la fête à leurs maîtres. Ils bombent le dos, dardent leur queue à leur verticale, s'étire et puis laisse échapper un miaulement histoire de marquer le coup. Et puis ils s'en vont vaquer ailleurs; Partir et revenir, disparaître et réapparaître, allées et venues mais à a chaque fois, s'échapper, se faufiler, s'extirper d'une cachette, d'une crevasse en trompe l'oeil et revenir crânement en dodelinant des oreilles, ondulant du dos, miaulant entre les dents comme d'autres sifflent pour ne pas entendre. Filou a déjà de la classe. Il n'y a que le soir qu'il perd quelque peu de sa superbe quand il se rend bien compte que cette fois, nous disparaîtrons et le planterons là pour la nuit. Marie aurait voulu l'avoir pour elle toute la nuit mais il ne l'a pas entendu de cette oreille et s'est faufilé hors de sa chambre dès qu'il l'a pu.
En Grec, grand-mère se dit "yaya". Voici donc l'arrière-grand-mère paternelle de Marie et Lisa. Elle n'est plus depuis douze ans. Elles ne l'ont donc pas connue.
Dans notre salon trône un portrait de mon oncle, le fils de Yaya qui ne lui survécut que deux années. Le portrait est si grand que nous n'avons pas la place pour l'accrocher. Il est pour le moment contre le mur. On me dit souvent que je ressemble à mon oncle, pas seulement par la physionomie que par la gestuelle ou du moins, certaines mimiques dont je ne suis évidemment pas conscient encore qu'il m'arrive, depuis que ma mère me l'a fait remarquer, de m'en apercevoir ce qui exige la conjugaison quasi-instantanée de deux facultés: celle du souvenir et celle du regard ou retour sur soi.
Cette photographie a été prise dans l'appartement où je vivais alors que j'étudiais le droit. Du bon élève que j'étais au lycée, j'y suis devenu un mauvais étudiant. Ce ne sont pas de bons souvenirs. Seule l'expérience directe du travail m'a remis en selle. C'est aussi dans cet appartement que j'ai écrit mon premier recueil de poésie et que j'ai pris goût à un talent que je ne suis pas sûr d'avoir mais dont je sais, depuis lors, avoir le goût.
Mes parents habitaient alors le Brésil et ne venaient en France que pour les réveillons de Noël et de Nouvel An. Cette photographie a dû être prise le jour de Noël ou le premier jour de l'An. Yaya avait pour prénom Maria. Nous avons donc respecté la tradition, avec de saut d'une génération, en donnant son prénom à son arrière-petite-fille.
Comme Marie a les yeux de son père qui a ceux de sa mère et de son oncle, le frère de Mamie, voici Marie investie d'un héritage. Mamie, quant à elle, n'a pas voulu être à son tour Yaya comme elle aurait pu légitimement le revendiquer. Yaya n'était pas une grand-mère parmi des milliers de Yaya; Yaya était son prénom, elle était la seule Yaya. A la fin de sa vie, qui l'avait encore connue sous son prénom de fillette, de jeune femme, d'épouse et de mère ? Il ne restait plus que Yaya et il n'y avait qu'une seule Yaya et s'il nous arrivait d'entendre dans la rue d'autres petits-enfants appeler leur Yaya, ce n'était pas plus grave que de s'apercevoir qu'on est pas le seul à porter son prénom.
Yaya était aussi le dernier rôle de sa vie, celui que lui ont assigné les petit-enfants qui ont nécessairement le dernier mot. Qui se souvient de ce qu'elle fut avant d'être Yaya ? Elle-même devait à peine s'en souvenir. Elle aimait ce rôle. Comme beaucoup de femme méditerranéenne, elle s'y accomplissait, elle y donnait toute sa mesure, encore que je ne puisse pas en juger, ne l'ayant connu que sous ce jour, dans ce rôle.
Donc la voilà ici sur la photo, sur le point de lever son verre de champagne ou l'ayant à peine reposé pour la photo. Et souriante pour l'éternité.
Seuls l’hiver et l’été sont des saisons fortes, marquées tandis que l’automne et le printemps sont des saisons de transition qui remplissent le vide entre les deux. Marie m'a confié que c'est l'hiver qu'elle préférait mais Marie ne préfére rien pour longtemps. Elle change d'avis comme de saison. Elle ne connait pas les faits, elle ne connait que les fées. Elle n'a pas la patience des répétitions, elle va droit aux réalisations. Sur la photo, c’est encore novembre, quelques jours avant que tout soit emporté dans un nuage de feuilles et de pluie. Et maintenant, la neige mise à part qui retient encore ses larmes de givre, c’est déjà l’hiver. Sans doute est-ce là le sort des citadins de perdre le goût de la nature et de ses mille et une nuances d’arôme, de couleur, d’atmosphère. Des magasins spécialisés se font une spécialité de nous rappeler les bruits et odeurs de la nature sous la forme de diffuseurs de printemps, de réveils au son de l'appel des coucous, de chutes d'eau, du chant de grillons ou de la brise dans un feuillage. Il y a même des sites qui proposent en téléchargement des milliers de sons de la nature. Les êtres humains sont devenus des autistes de la nature.
Chaque matin, la course pour habiller, nourrir les enfants, les emmener à l'école. Marie a scotché des feuilles A4 sur la porte du bureau et sur celle de la chambre à coucher où il est écrit: « n’oublie pas le chat ! » ce qui a été l’occasion d’une petite leçon d’orthographe. « Ou bli », c’est un verbe en un seul mot : « oublie » avec le « e » à la fin et sans espace entre « ou » et « bli ». Tout cela pour confesser que oui, nous avons fini par céder : Marie nous a extorqué la promesse qu’elle deviendra d’ici mercredi la maîtresse d’un chaton. Elle est persuadée que j'oublierai cette promesse, alors il ne se passe pas cinq minutes sans qu'elle ne me la rappelle. Au début, c'était drôle; maintenant beaucoup moins et je la rabroue dès qu'elle ouvre la bouche. D'où, à la place de la parole, les mots griffonnés sur des feuilles volantes qui finiront par former un tas, un nid et si les chats ne naissent pas dans des nids, celui-là qui existe déjà quelque part fera exception. L'automne en emportant ces feuilles, ce nid, l'aménera au perron de notre porte où, à l'unisson des paroles de Marie, il milaulera ces mots: papa, ne m'oublie pas !

C’était hier en revenant de l’école. Les bicyclettes de Marie et Lisa que j’avais déchargées de la voiture, attendaient dans le parc à vélo à l’entrée de l’école. Lisa n’avait pu se retenir pendant la sieste et la maîtresse, la nouvelle qui a repris la classe au retour des vacances scolaires, m’a tendu un sac en plastique avec les vêtements mouillés à l’intérieur. Une fois dehors, Lisa a voulu que je la prenne dans mes bras, j’ai tenté de la raisonner si tant est que l’on raisonne un enfant. Elle s’est entêtée et n’a cessé de sangloter qu’à la vue de son petit vélo rouge à roulettes. Marie, elle, avait déjà enfourché sa bicyclette et s’impatientait dix mètres plus loin. Nous avons longé la route qui descend en pente douce jusqu’au chemin de traverse qui coupe entre les habitations pour déboucher dans la résidence où les enfants peuvent pédaler à cœur joie. La résidence est desservie par une rue en boucle qui forme comme un circuit de course bordée de part et d’autres par des maisons individuelles charpentées et agencées de manière quasi-identique, seule la couleur des façades les distinguant les unes des autres. Une autre rue coupe en son diamètre la boucle de la rue principale, offrant aux enfants un raccourci et des possibilités de surprise, de fuite et de disparition inopinée au détour d’une ronde de jour. Lisa peine à suivre Marie qui ne l’attend pas. Elle l’interpelle en vain. Elle la supplie presque.
Je presse le pas derrière elles. Le chemin de traverse se rétrécit à l’approche de la résidence qu'entoure une palanque à la manière d'un camp retranché. Sa pente s’accentue, débouche sur un pont de bois, un clavier de planches qui enjambe un ruisseau. Marie a disparu au coin de la rue mais la voilà qui resurgit derrière nous. Elle guette les copines, copains, eux aussi en goguette. Lisa pédale comme une forcenée à sa rencontre mais Marie s’échappe à nouveau. Anastasia ou Alexandre ne doivent pas être bien loin. Il y aussi Clara et son cochon-dinde. Elle m’a montré la veille une invitation à un anniversaire. C’est pour dimanche. Il faut que j’appelle la maman, me dit-elle, il faut que je confirme.
Le jour maintenant expire dans un ciel badigeonné d'orange, l’air se refroidit imperceptiblement, nous sommes en novembre mais cette après-midi encore, j’ai pris le café dans le jardin. Les bulletins météo égrénent une formule consacrée pour épingler ce résidu d’été indien : des températures au-dessus des normales saisonnières, disent-ils. Ces deux photos ont été prises au retour de l’école, juste au-dessus des normales saisonnières.
Et pourtant, Lisa se remet à tousser. Ce matin, à six heures, elle a été prise d’une quinte de toux. Elle s’est levée, est venue jusqu’à moi, se plaignant d’avoir perdu sa tétine. C’est surtout qu’elle ne pouvait pas dormir à cause de la toux. Elle a fini par se rendormir mais il a fallu que je la réveille pour aller à l’école. J’ai finalement pris rendez-vous avec un docteur. C’est la première fois que nous irons chez un docteur depuis que nous sommes ici. Juste après l’école. Aujourd’hui pas de vélo. J’ai prévenu Marie qui a râlé.
Marie râle, geint, s’énerve, c’est son quotidien. Lisa, tu m’énerves ! dit-elle a tout propos. Elle tient cela de moi, il faut que je cesse de m’énerver et de le dire. Marie est facilement contrariée, Marie n’obéit pas, Marie ceci, Marie cela. Fais pas ci, fais pas ça. Papa élève la voix, il s’énerve contre Marie et Marie pleure. Dans ce climat, les devoirs n’ont pas été de tout repos. Elle devait apprendre à conjuguer au présent les verbes « laver » et « dire » mais c’est à peine si elle savait ce que « conjuguer » voulait dire. Papa évidemment s’est encore énervé. Il nous a fallu une bonne heure pour venir à bout de la conjugaison. Il fallait aussi apprendre par cœur un poème. « Le ciel du cœur », c’est son titre et là aussi, nous avons dû batailler. Mais ça a fini par rentrer comme on dit. Je crois que j’étais même satisfait de l’avoir vue s’acharner. Avec Marie, arrive parfois ce moment où, après avoir résisté, après s’être rebiffé, après s’être hérissé contre toute tentative d’effraction, elle trouve en elle une force insoupçonnée comme de l’eau douce au milieu de la mer et dès lors, elle s’acharne, elle veut se prouver, semble-t-il, qu’elle en est capable, qu’elle le peut si elle le veut. Et elle le veut et quand elle veut, impérieuse comme elle est, tout le papillonnage habituel se volatilise ; elle perd la pose, le jeu, le goût des querelles, chamailleries et jalousies ; au lieu de cela, elle se resserre, elle se concentre, elle piaffe d’impatience et de volonté, elle devient matador et le taureau doit plier. J’exagère un peu sans doute mais il y avait un peu de cela dans son attitude hier soir, quand à bout d’exaspération contre elle-même – c’est cela qui était nouveau -, elle s’est rebiffée et n’a pas voulu abandonner alors même que je le lui proposais, moi-même lassé.
