05 novembre 2010

Au-dessus des normales saisonnières

C’était hier en revenant de l’école. Les bicyclettes de Marie et Lisa que j’avais déchargées de la voiture, attendaient dans le parc à vélo à l’entrée de l’école. Lisa n’avait pu se retenir pendant la sieste et la maîtresse, la nouvelle qui a repris la classe au retour des vacances scolaires, m’a tendu un sac en plastique avec les vêtements mouillés à l’intérieur. Une fois dehors, Lisa a voulu que je la prenne dans mes bras, j’ai tenté de la raisonner si tant est que l’on raisonne un enfant. Elle s’est entêtée et n’a cessé de sangloter qu’à la vue de son petit vélo rouge à roulettes. Marie, elle, avait déjà enfourché sa bicyclette et s’impatientait dix mètres plus loin. Nous avons longé la route qui descend en pente douce jusqu’au chemin de traverse qui coupe entre les habitations pour déboucher dans la résidence où les enfants peuvent pédaler à cœur joie. La résidence est desservie par une rue en boucle qui forme comme un circuit de course bordée de part et d’autres par des maisons individuelles charpentées et agencées de manière quasi-identique, seule la couleur des façades les distinguant les unes des autres. Une autre rue coupe en son diamètre la boucle de la rue principale, offrant aux enfants un raccourci et des possibilités de surprise, de fuite et de disparition inopinée au détour d’une ronde de jour. Lisa peine à suivre Marie qui ne l’attend pas. Elle l’interpelle en vain. Elle la supplie presque.


Je presse le pas derrière elles. Le chemin de traverse se rétrécit à l’approche de la résidence qu'entoure une palanque à la manière d'un camp retranché. Sa pente s’accentue, débouche sur un pont de bois, un clavier de planches qui enjambe un ruisseau. Marie a disparu au coin de la rue mais la voilà qui resurgit derrière nous. Elle guette les copines, copains, eux aussi en goguette. Lisa pédale comme une forcenée à sa rencontre mais Marie s’échappe à nouveau. Anastasia ou Alexandre ne doivent pas être bien loin. Il y aussi Clara et son cochon-dinde. Elle m’a montré la veille une invitation à un anniversaire. C’est pour dimanche. Il faut que j’appelle la maman, me dit-elle, il faut que je confirme.


Le jour maintenant expire dans un ciel badigeonné d'orange, l’air se refroidit imperceptiblement, nous sommes en novembre mais cette après-midi encore, j’ai pris le café dans le jardin. Les bulletins météo égrénent une formule consacrée pour épingler ce résidu d’été indien : des températures au-dessus des normales saisonnières, disent-ils. Ces deux photos ont été prises au retour de l’école, juste au-dessus des normales saisonnières.


Et pourtant, Lisa se remet à tousser. Ce matin, à six heures, elle a été prise d’une quinte de toux. Elle s’est levée, est venue jusqu’à moi, se plaignant d’avoir perdu sa tétine. C’est surtout qu’elle ne pouvait pas dormir à cause de la toux. Elle a fini par se rendormir mais il a fallu que je la réveille pour aller à l’école. J’ai finalement pris rendez-vous avec un docteur. C’est la première fois que nous irons chez un docteur depuis que nous sommes ici. Juste après l’école. Aujourd’hui pas de vélo. J’ai prévenu Marie qui a râlé.


Marie râle, geint, s’énerve, c’est son quotidien. Lisa, tu m’énerves ! dit-elle a tout propos. Elle tient cela de moi, il faut que je cesse de m’énerver et de le dire. Marie est facilement contrariée, Marie n’obéit pas, Marie ceci, Marie cela. Fais pas ci, fais pas ça. Papa élève la voix, il s’énerve contre Marie et Marie pleure. Dans ce climat, les devoirs n’ont pas été de tout repos. Elle devait apprendre à conjuguer au présent les verbes « laver » et « dire » mais c’est à peine si elle savait ce que « conjuguer » voulait dire. Papa évidemment s’est encore énervé. Il nous a fallu une bonne heure pour venir à bout de la conjugaison. Il fallait aussi apprendre par cœur un poème. « Le ciel du cœur », c’est son titre et là aussi, nous avons dû batailler. Mais ça a fini par rentrer comme on dit. Je crois que j’étais même satisfait de l’avoir vue s’acharner. Avec Marie, arrive parfois ce moment où, après avoir résisté, après s’être rebiffé, après s’être hérissé contre toute tentative d’effraction, elle trouve en elle une force insoupçonnée comme de l’eau douce au milieu de la mer et dès lors, elle s’acharne, elle veut se prouver, semble-t-il, qu’elle en est capable, qu’elle le peut si elle le veut. Et elle le veut et quand elle veut, impérieuse comme elle est, tout le papillonnage habituel se volatilise ; elle perd la pose, le jeu, le goût des querelles, chamailleries et jalousies ; au lieu de cela, elle se resserre, elle se concentre, elle piaffe d’impatience et de volonté, elle devient matador et le taureau doit plier. J’exagère un peu sans doute mais il y avait un peu de cela dans son attitude hier soir, quand à bout d’exaspération contre elle-même – c’est cela qui était nouveau -, elle s’est rebiffée et n’a pas voulu abandonner alors même que je le lui proposais, moi-même lassé.






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