11 novembre 2010

Yaya

En Grec, grand-mère se dit "yaya". Voici donc l'arrière-grand-mère paternelle de Marie et Lisa. Elle n'est plus depuis douze ans. Elles ne l'ont donc pas connue.

Dans notre salon trône un portrait de mon oncle, le fils de Yaya qui ne lui survécut que deux années. Le portrait est si grand que nous n'avons pas la place pour l'accrocher. Il est pour le moment contre le mur. On me dit souvent que je ressemble à mon oncle, pas seulement par la physionomie que par la gestuelle ou du moins, certaines mimiques dont je ne suis évidemment pas conscient encore qu'il m'arrive, depuis que ma mère me l'a fait remarquer, de m'en apercevoir ce qui exige la conjugaison quasi-instantanée de deux facultés: celle du souvenir et celle du regard ou retour sur soi.

Cette photographie a été prise dans l'appartement où je vivais alors que j'étudiais le droit. Du bon élève que j'étais au lycée, j'y suis devenu un mauvais étudiant. Ce ne sont pas de bons souvenirs. Seule l'expérience directe du travail m'a remis en selle.  C'est aussi dans cet appartement que j'ai écrit mon premier recueil de poésie et que j'ai pris goût à un talent que je ne suis pas sûr d'avoir mais dont je sais, depuis lors, avoir le goût.

Mes parents habitaient alors le Brésil et ne venaient en France que pour les réveillons de Noël et de Nouvel An. Cette photographie a dû être prise le jour de Noël ou le premier jour de l'An. Yaya avait pour prénom Maria. Nous avons donc respecté la tradition, avec de saut d'une génération, en donnant son prénom à son arrière-petite-fille.

Comme Marie a les yeux de son père qui a ceux de sa mère et de son oncle, le frère de Mamie, voici Marie investie d'un héritage. Mamie, quant à elle, n'a pas voulu être à son tour Yaya comme elle aurait pu légitimement le revendiquer. Yaya n'était pas une grand-mère parmi des milliers de Yaya; Yaya était son prénom, elle était la seule Yaya. A la fin de sa vie, qui l'avait encore connue sous son prénom de fillette, de jeune femme, d'épouse et de mère ? Il ne restait plus que Yaya et il n'y avait qu'une seule Yaya et s'il nous arrivait d'entendre dans la rue d'autres petits-enfants appeler leur Yaya, ce n'était pas plus grave que de s'apercevoir qu'on est pas le seul à porter son prénom. 

Yaya était aussi le dernier rôle de sa vie, celui que lui ont assigné les petit-enfants qui ont nécessairement le dernier mot. Qui se souvient de ce qu'elle fut avant d'être Yaya ? Elle-même devait à peine s'en souvenir. Elle aimait ce rôle. Comme beaucoup de femme méditerranéenne, elle s'y accomplissait, elle y donnait toute sa mesure, encore que je ne puisse pas en juger, ne l'ayant connu que sous ce jour, dans ce rôle.

Donc la voilà ici sur la photo, sur le point de lever son verre de champagne ou l'ayant à peine reposé pour la photo. Et souriante pour l'éternité.  

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