27 mai 2008

De l’escargot à la limace: notes liminaires


Les agents de police tiennent le compte des passants qui passent. Dans un calepin, ils notent les moindres faits et gestes de ceux et celles qui croisent leur chemin. Revêtus de leurs combinaisons jaune fluorescent, ils prennent note, ils inventorient, ils répertorient. A chaque coin de rue, ils font halte, sortent de leur large poche un calepin et notent ce qu’ils ont vu.

Que notent-ils ? Leurs impressions, des renseignements, des numéros de plaque numérologiques, le temps qu’il fait, le nombre de feuilles tombées depuis la veille, les noms des passants, tout ce qui se passe d’anormal dans le périmètre qui leur a été assigné ? Et s’il ne se passe rien d’anormal, ils inventent, ils composent une autre réalité, ils deviennent poètes au lieu de policiers.

Lisa se réveille chaque jour à six heures et demie. Ce matin, je l’ai trouvée, les jambes coincées entre les barreaux de son lit, un grand sourire aux lèvres dès qu’elle m’a vu. Torchée, changée, elle s’est transportée par mes bras interposés jusque sur le tapis du salon. J’ai changé les piles d’un ballon en mousse qui émet des sons de chevaux au galop, de rires aux éclats, de sirènes de train. Et des chansons aussi : tapis rouge, tapis gris, une souris qui nous file entre les pattes.

Les agents de police font demi-tour et retournent dans la cabine en plexiglas devant l’ambassade de Hongrie. Ils ont rengainé leurs calepins. Les passants se font rares. C’est la fin de la journée. Le parking diplomatique se vide de ses voitures à plaques bleues. Chaque jour, Les arbres s’alourdissent d’une poignée de feuilles et comme il a plu, la cadence s’accélère. Quand on prend l’allée qui longe l’immeuble jusqu’au parking, on doit maintenant se baisser pour passer sous les branches du marronnier. Les policiers attendent la relève. Un minibus bleu nuit s’engage dans la rue Chopin.

Marie me demande comment on fait pour acheter une maison et l’amener ici où nous habitons. Je ne comprends pas la question. Elle répète : comment on fait pour amener la maison qu’on a achetée ici ? Dans quelle sorte de magasin on trouve des maisons comme la nôtre et comment on fait pour la transporter ici ? Les maisons ne s’achètent pas dans les magasins. Elles s’achètent sur pied, déjà construites. Tu vois, ces murs, dessous, il y a des briques, tu as déjà vu des briques, c’est comme des cubes, on les empile, on met de la colle entre eux pour qu’ils tiennent ensemble et comme ça, on a des murs, on peint en blanc par-dessus et on a des murs comme ceux que tu vois aux quatre coins de ta chambre. Alors, il y avait des gens qui étaient ici avant nous ? Oui. Et maintenant, ce sera nous toute la vie ? Non, un jour, on s’en ira, on ira dans une autre maison. Maintenant, on dort, Marie. Elle ferme les yeux, les ouvre à nouveau : et pourquoi, on ne pourrait pas l’amener avec nous ? Quoi ? La maison.

Les agents de poésie s’assoupissent. Ils ont pris note des dernières allées et venues et ils se sont assoupis. Demain, il fera beau. Au ciel viennent des étoiles et les nuages s’étirent avant de prendre le large. En pleine nuit, un minibus s’engage dans la rue Chopin. Deux hommes en sortent, deux hommes y prennent place. Les calepins des nouveaux venus sont vierges de tout renseignement, de toute information, de tout numéro. Le quartier leur appartient, ils n’ont qu’à le parcourir en tout sens et là, au coin de la rue Chopin et de l’avenue Ujazdowskie, ouvrir leurs calepins à la première page, sortir de la poche revolver un stylo-bic, le pointer à la surface rêche du papier et y tracer les premiers signes.

Deux escargots gravissaient la treille du jardin. Marie est allée chercher son tabouret bleu, celui dont elle se sert pour décrocher lunes et autres planètes mais même juchée sur le tabouret, elle ne pouvait atteindre les deux compères qui peinaient dans leur ascension, inconscients du danger. Je fus appelé à la rescousse et décrochais les deux coquilles. Marie promettait d’en prendre le plus grand soin. Ils furent transbordés sur la terrasse, tout contre le pas de la porte-fenêtre. Là, Marie les déposa sur un amas d’herbes arrachées à la hâte du jardin. L’un des deux restait lové dans sa coquille tandis que l’autre tendait le cou et les antennes dans un effort désespéré pour s’éloigner de sa prédatrice attentionnée. On les oublia là quelques heures et au retour d’une course en ville, ils n’avaient toujours pas décampé. L’un des deux se prélassait goulûment dans le fagot d’herbes fraîches ; l’autre avait gravi la vitre jusqu’à la croisée. Le soir, en ouvrant la fenêtre pour rabattre la grille et la fermer à clé, j’entendis un craquement. C’était la coquille de l’escargot qui, s’écartant de son tas d’herbes, s’était malencontreusement hissé sur le pas de la porte. Peut-être cherchait-il à rejoindre son compagnon, toujours scotché à la croisée de la fenêtre, un mètre plus haut. Toujours est-il que sa coquille s’était brisée net. Le lendemain matin, Marie découvrit la scène du crime. L’escargot gisait sur le carrelage, des débris de coquille autour de lui. Elle le plaignit puis s’en retourna dans le jardin et y dénicha deux autres escargots fringants neufs, eux aussi amarrés à la treille. Elle les déposa sur la vitre de la fenêtre où elle les observa longuement. De temps à autre, elle se saisissait de l’un d’eux, lui touchait délicatement les antennes pour les voir se rétracter puis le reposait. Je l’entendis leur annoncer que leur maman était morte et qu’il ne fallait pas pleurer parce qu’elle allait s’occuper d'eux désormais.

Je ne sais toujours pas ce que notent dans leurs calepins les agents de police. Personne ne le sait. Lisa a déchiré le dessin de Marie et Marie pleurniche. Lisa rampe comme un escargot. Ensuite, ce fut l’heure de sa première sieste, celle du matin. Le silence est revenu. Marie est retournée au jardin. Un timide rayon de soleil s’est arraché au massif nuageux. Les escargots aussi font dodo. Marie demande quand Lisa se réveillera. Elle me demande si nous aussi, on pourrait faire comme les escargots, transporter notre maison avec nous au lieu de la laisser ici et d’en prendre une autre. Oui mais tu vois, lui dis-je, l’escargot meurt si sa maison casse ; il ne peut pas vivre sans sa maison tandis que nous, notre maison peut casser, on en trouvera une autre et on continuera à vivre. Elle me regarde, perplexe, puis surenchérit : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?

L’agent de police s’est assis sur un banc. Sur son calepin, on peut lire les mots suivants : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?

26 mai 2008

Marius et nous

Autrefois, cela aurait été le sujet d’une rédaction : « racontez vos dernières vacances ».

Nous partîmes un beau matin, le coffre plein, le cœur léger. Nous prîmes la route de Patras que nous atteignîmes au bout de trois heures et demie de route. Le ciel s’était entretemps couvert et il menaçait de pleuvoir. A Patras, nous avons embarqué sur un paquebot de taille titanesque (à entendre ici par référence au Titanic, le naufrage en moins). Nous avons parqué la voiture dans le ventre du paquebot et de là, avons gagné les étages supérieurs. A la réception, on nous a donné des cartes magnétiques et un groom nous a conduits jusqu’à notre cabine.

J’avais des souvenirs d’enfance pleins la tête. Autrefois, c’est chaque été que nous prenions le ferry pour traverser l’adriatique et rejoindre la Grèce puis, au retour, l’Italie. A l’aller, nous embarquions soit à Ancona soit à Brindisi ; une seule fois, si je me souviens bien, nous prîmes la mer dans le port de Gênes. Ces traversées étaient grisantes pour des enfants. Mon frère et moi déambulions à perdre haleine dans le dédale des couloirs, cages d’escalier, ponts et passerelles. Nous mettions un point d’honneur à ne laisser aucun recoin inexploré : bars, restaurants, piscines, casinos, boutiques duty-free, plate-forme supérieure d’où l’on a une vue à trois cent soixante degrés sur l’immensité de la mer. En ce temps-là, le restaurant avait de la classe ; les repas étaient servis sur des nappes blanches avec des couverts clinquants et par des serveurs en grande tenue, tablier blancs sur pantalons noirs. J’ai aussi le souvenir des files de voitures à l’arrêt sur le quai, leurs passagers patientant pendant de longues heures sous le soleil torride de juillet ou d’août. L’attente elle-même était mythique. Mon frère et moi nous faufilions entre les voitures, cherchant d’éventuels complices parmi l’armada d’enfants de toutes les nations qui, comme nous, se morfondaient à l’ombre des voitures. On était à des années lumière de l’ère Schengen ; mon père faisait la queue ici et là, passeports et billets en main. Aujourd’hui, le contrôle des tickets s’effectue de la portière, au pied du pont-levis. Il prend moins d’une minute.

Une fois à bord, le repérage des lieux a pris l’allure d’un pèlerinage. Marie s’est laissée prendre au jeu mais encore un peu trop petite pour en saisir tout le piquant, elle s’est vite orientée vers des jeux terrestres, bien connus d’elle, qui se jouent dans le périmètre matelassé d’un parc d’enfants, encagé dans des filets multicolores. Le bateau a fait escale à Igoumenitsa. Nous y avons jeté l’ancre une heure à peine avant le dimanche de Pâques et nous n'en sommes repartis qu’un quart d’heure après que toutes les cloches de la ville, les sirènes de bateau et les klaxons des poids lourds parqués dans le port ont annoncé bruyamment la résurrection du Christ. Les passagers qui le désiraient étaient autorisés à quitter le bateau pour aller à l’église. De l’arrière du bateau où nous assistions à cet étrange ballet, nous vîmes des membres de l’équipage se répartir en deux voitures qui filèrent aussitôt hors de l’enceinte du port pour n’en revenir qu’une demi-heure plus tard, chaque passager tenant un cierge allumé à la main. Pendant ce temps, d’autres membres de l’équipage, restés à quai, jetaient des pétards à tour de bras. Interloquée, Marie s’était bouché les oreilles puis elle demanda à grimper sur mes épaules et le temps de la porter de mes épaules à la cabine où son grand-père dormait déjà, le bateau avait déjà repris la mer.

Le bateau tanguait, balancé par la houle. En haute mer, le mouvement s’accentua. Marie qui avait ingurgité un plat de spaghettis en dégurgita une bonne partie durant la nuit. Elle ne s’endormit pour de bon qu’au petit matin. Sa grand-mère n’était pas non plus dans son assiette qu’elle aussi avait trop remplie la veille à la cafétaria. Occupé que j’étais avec Marie, je ne sentis rien. Le soleil avait refait surface; par le hublot, la mer défilait, une bande d’écume blanche au ras de la coque. Nous retournâmes dans le bar où nous avions passé une bonne partie de la soirée. Marie oublia vite ses déboires nocturnes. Comme la veille, des groupes s’étaient formés à chaque coin de la salle où des postes de télévision diffusaient des feuilletons ou des émissions de variété. La côte italienne émergea des brumes en début d’après-midi. La mer laissa le bleu profond du grand large pour le vert émeraude de plages riantes. Dans l’enceinte du port d’Ancona, des volées de mouettes s’abattirent dans les tourbillons qui se formaient dans le sillage du bateau. Un petit remorqueur accosta le bateau par l’arrière et d’une large enjambée, le pilote prit pied à son bord par une petite porte qu’on aurait dit découpée au chalumeau dans la coque juste pour l’occasion.

D’Ancona, nous prîmes la route de Milan pour ensuite bifurquer en direction de Bologne. Nous n’avions pas imaginé tomber sur des embouteillages. Toute l’Italie s’en revenait de vacances. Nous roulâmes au pas pendant une grande partie du trajet en direction de Parme où mon père avait réservé un hôtel. Les aires de repos étaient bondées mais à la différence du Français, l’Italien tend à faire bonne figure contre mauvaise fortune. Tout ce petit monde s’ébrouait gentiment, dans la bonne humeur. Les hommes allaient pisser derrière la haie des arbres qui séparait l’aire de repos de la campagne environnante. Les femmes ne disposaient pas des mêmes facilités et devaient patienter à la queue-leu-leu devant la petite bâtisse des toilettes publiques. Une cohue s’agitait sous le chapiteau de la station service, cherchant à se faufiler à l’intérieur du magasin où l’on vendait sandwichs, boissons, biscuits et autres denrées.

De Parme, nous filâmes vers les Alpes sous lesquelles, via le tunnel de Fréjus, nous passâmes d’Italie en France. C’est au château de Salornay, en Saône-et-Loire, non loin de Mâcons, que nous passâmes la nuit suivante. Nous y arrivâmes sous une pluie battante mais le lendemain matin, un grand soleil faisait scintiller les verts profonds et frais de la campagne environnante. Mes parents occupaient la chambre des mariés, dans une tour carrée, à la base de laquelle se trouvait autrefois le pont-levis donnant sur la basse-cour, aujourd’hui simple près percé d’une mare à canards. La chambre était éclairée par trois hautes fenêtres à meneau, l’une, face au lit, donnant sur la plaine de Mâcons en contrebas, les monts du Beaujolais à l’horizon, celle de droite sur la ferme avec sa rangée de porches, celle de gauche enfin sur la cour intérieure du château. Avec Marie, nous avons été à la rencontre d’un troupeau de vaches charolaises qui nous ont d’abord accueillis avec indifférence. Mais comme nous approchions, l’une d’elles s’est écartée du troupeau et s’est dirigé vers nous, d’abord lentement, puis en pressant le pas. Nous avons rebroussé le chemin illico mais comme la vache s’approchait, nous avons enjambé le filin électrifié délimitant le champ. Elle s’est arrêtée, nous nous sommes éloignés. Marie a essuyé ses larmes. Les semelles de nos chaussures étaient redoublées d’une semelle de boue. Il a fallu les passer longtemps sous l’eau du robinet puis les laisser sécher au soleil.

A la course aux charolaises succéda une visite moins mouvementée au poulailler où Marie put s’extasier à la vue d’un magnifique coq en bermuda et de poussins enchaînés par un fil invisible à leurs génitrices en état de panique. En contrebas, juste devant nous, un pigeonnier agrémenté d’une mare aux canards. Plus loin, l’allée bordée de marronniers qui menait des grilles grandes ouvertes du château à la cour intérieure.

Nous déjeunâmes à Mâcons sous des platanes émondés de près et passâmes une seconde nuit au château. Nous fîmes d’une traite les derniers quatre cent kilomètres qui nous séparaient de Paris. Le temps s’était remis au gris. Les vacances n’étaient pas finies. Nous passâmes la journée suivante chez Christophe à Palaiseau. Marie retrouva sa cousine Mélina et lui soutira des rires en rafales. Dans les sous-bois, nous traquâmes le renard, toujours accompagnés du singe Marius, personnage inventé par Dieda à notre départ de Grèce et que Marie avait tenu à inclure dans le cercle familial. Marius ne se montre jamais mais il est bien là, en chair, en os et surtout en poils. En Grèce, il loge dans la cave ; sur le bateau, à fond de cale et à Paris, nous l’aurions bien vu se balancer à la tour Eiffel. Revenus avec nous à Varsovie, on lui a fait une petite place au sous-sol mais en l’absence d’Olga, il insiste pour regagner le grenier et y passer ses nuits.


Pendant ce temps, Lisa monte sur ses jambes comme sur des échasses. On la chausse et elle s’élance à travers les vastes espaces qui s’ouvrent devant elle. Chutes et chagrins s’enchaînent, sans répit de l’une à l’autre. Non seulement, elle est déterminée à prendre ses jambes à ses pieds, en dépit de la gravité, mais elle tient aussi, dans le même mouvement toujours vers l’avant, à jouer de ses mains pour s’accaparer de tout ce qui lui tombe sous la main. Deux cibles favorites : le petit tabouret bleu dont Marie se sert depuis des lustres pour accéder aux éviers et le landau pour poupée qu’elle aimerait transformer en bolide propulsé à la vitesse de ses yeux. Elle pousse le tabouret devant elle mais déséquilibrée par la main qui empoigne l’objet, l’autre restant accrochée à la mienne, elle tourne en rond, improvise un tourniquet avec moi pour centre de gravité.

De quoi se souviendra Marie plus tard ? Des vaches qui nous ont chassés de leur près ? Du coq en bermuda ? De l’âne aux yeux infestés de mouches ? Peut-être bien de Marius le singe qui ne se sera jamais montré mais qui aura su se faire désirer plus que tout autre.