
Les agents de police tiennent le compte des passants qui passent. Dans un calepin, ils notent les moindres faits et gestes de ceux et celles qui croisent leur chemin. Revêtus de leurs combinaisons jaune fluorescent, ils prennent note, ils inventorient, ils répertorient. A chaque coin de rue, ils font halte, sortent de leur large poche un calepin et notent ce qu’ils ont vu.
Que notent-ils ? Leurs impressions, des renseignements, des numéros de plaque numérologiques, le temps qu’il fait, le nombre de feuilles tombées depuis la veille, les noms des passants, tout ce qui se passe d’anormal dans le périmètre qui leur a été assigné ? Et s’il ne se passe rien d’anormal, ils inventent, ils composent une autre réalité, ils deviennent poètes au lieu de policiers.
Lisa se réveille chaque jour à six heures et demie. Ce matin, je l’ai trouvée, les jambes coincées entre les barreaux de son lit, un grand sourire aux lèvres dès qu’elle m’a vu. Torchée, changée, elle s’est transportée par mes bras interposés jusque sur le tapis du salon. J’ai changé les piles d’un ballon en mousse qui émet des sons de chevaux au galop, de rires aux éclats, de sirènes de train. Et des chansons aussi : tapis rouge, tapis gris, une souris qui nous file entre les pattes.
Les agents de police font demi-tour et retournent dans la cabine en plexiglas devant l’ambassade de Hongrie. Ils ont rengainé leurs calepins. Les passants se font rares. C’est la fin de la journée. Le parking diplomatique se vide de ses voitures à plaques bleues. Chaque jour, Les arbres s’alourdissent d’une poignée de feuilles et comme il a plu, la cadence s’accélère. Quand on prend l’allée qui longe l’immeuble jusqu’au parking, on doit maintenant se baisser pour passer sous les branches du marronnier. Les policiers attendent la relève. Un minibus bleu nuit s’engage dans la rue Chopin.
Marie me demande comment on fait pour acheter une maison et l’amener ici où nous habitons. Je ne comprends pas la question. Elle répète : comment on fait pour amener la maison qu’on a achetée ici ? Dans quelle sorte de magasin on trouve des maisons comme la nôtre et comment on fait pour la transporter ici ? Les maisons ne s’achètent pas dans les magasins. Elles s’achètent sur pied, déjà construites. Tu vois, ces murs, dessous, il y a des briques, tu as déjà vu des briques, c’est comme des cubes, on les empile, on met de la colle entre eux pour qu’ils tiennent ensemble et comme ça, on a des murs, on peint en blanc par-dessus et on a des murs comme ceux que tu vois aux quatre coins de ta chambre. Alors, il y avait des gens qui étaient ici avant nous ? Oui. Et maintenant, ce sera nous toute la vie ? Non, un jour, on s’en ira, on ira dans une autre maison. Maintenant, on dort, Marie. Elle ferme les yeux, les ouvre à nouveau : et pourquoi, on ne pourrait pas l’amener avec nous ? Quoi ? La maison.
Les agents de poésie s’assoupissent. Ils ont pris note des dernières allées et venues et ils se sont assoupis. Demain, il fera beau. Au ciel viennent des étoiles et les nuages s’étirent avant de prendre le large. En pleine nuit, un minibus s’engage dans la rue Chopin. Deux hommes en sortent, deux hommes y prennent place. Les calepins des nouveaux venus sont vierges de tout renseignement, de toute information, de tout numéro. Le quartier leur appartient, ils n’ont qu’à le parcourir en tout sens et là, au coin de la rue Chopin et de l’avenue Ujazdowskie, ouvrir leurs calepins à la première page, sortir de la poche revolver un stylo-bic, le pointer à la surface rêche du papier et y tracer les premiers signes.
Deux escargots gravissaient la treille du jardin. Marie est allée chercher son tabouret bleu, celui dont elle se sert pour décrocher lunes et autres planètes mais même juchée sur le tabouret, elle ne pouvait atteindre les deux compères qui peinaient dans leur ascension, inconscients du danger. Je fus appelé à la rescousse et décrochais les deux coquilles. Marie promettait d’en prendre le plus grand soin. Ils furent transbordés sur la terrasse, tout contre le pas de la porte-fenêtre. Là, Marie les déposa sur un amas d’herbes arrachées à la hâte du jardin. L’un des deux restait lové dans sa coquille tandis que l’autre tendait le cou et les antennes dans un effort désespéré pour s’éloigner de sa prédatrice attentionnée. On les oublia là quelques heures et au retour d’une course en ville, ils n’avaient toujours pas décampé. L’un des deux se prélassait goulûment dans le fagot d’herbes fraîches ; l’autre avait gravi la vitre jusqu’à la croisée. Le soir, en ouvrant la fenêtre pour rabattre la grille et la fermer à clé, j’entendis un craquement. C’était la coquille de l’escargot qui, s’écartant de son tas d’herbes, s’était malencontreusement hissé sur le pas de la porte. Peut-être cherchait-il à rejoindre son compagnon, toujours scotché à la croisée de la fenêtre, un mètre plus haut. Toujours est-il que sa coquille s’était brisée net. Le lendemain matin, Marie découvrit la scène du crime. L’escargot gisait sur le carrelage, des débris de coquille autour de lui. Elle le plaignit puis s’en retourna dans le jardin et y dénicha deux autres escargots fringants neufs, eux aussi amarrés à la treille. Elle les déposa sur la vitre de la fenêtre où elle les observa longuement. De temps à autre, elle se saisissait de l’un d’eux, lui touchait délicatement les antennes pour les voir se rétracter puis le reposait. Je l’entendis leur annoncer que leur maman était morte et qu’il ne fallait pas pleurer parce qu’elle allait s’occuper d'eux désormais.
Je ne sais toujours pas ce que notent dans leurs calepins les agents de police. Personne ne le sait. Lisa a déchiré le dessin de Marie et Marie pleurniche. Lisa rampe comme un escargot. Ensuite, ce fut l’heure de sa première sieste, celle du matin. Le silence est revenu. Marie est retournée au jardin. Un timide rayon de soleil s’est arraché au massif nuageux. Les escargots aussi font dodo. Marie demande quand Lisa se réveillera. Elle me demande si nous aussi, on pourrait faire comme les escargots, transporter notre maison avec nous au lieu de la laisser ici et d’en prendre une autre. Oui mais tu vois, lui dis-je, l’escargot meurt si sa maison casse ; il ne peut pas vivre sans sa maison tandis que nous, notre maison peut casser, on en trouvera une autre et on continuera à vivre. Elle me regarde, perplexe, puis surenchérit : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?
L’agent de police s’est assis sur un banc. Sur son calepin, on peut lire les mots suivants : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?
Que notent-ils ? Leurs impressions, des renseignements, des numéros de plaque numérologiques, le temps qu’il fait, le nombre de feuilles tombées depuis la veille, les noms des passants, tout ce qui se passe d’anormal dans le périmètre qui leur a été assigné ? Et s’il ne se passe rien d’anormal, ils inventent, ils composent une autre réalité, ils deviennent poètes au lieu de policiers.
Lisa se réveille chaque jour à six heures et demie. Ce matin, je l’ai trouvée, les jambes coincées entre les barreaux de son lit, un grand sourire aux lèvres dès qu’elle m’a vu. Torchée, changée, elle s’est transportée par mes bras interposés jusque sur le tapis du salon. J’ai changé les piles d’un ballon en mousse qui émet des sons de chevaux au galop, de rires aux éclats, de sirènes de train. Et des chansons aussi : tapis rouge, tapis gris, une souris qui nous file entre les pattes.
Les agents de police font demi-tour et retournent dans la cabine en plexiglas devant l’ambassade de Hongrie. Ils ont rengainé leurs calepins. Les passants se font rares. C’est la fin de la journée. Le parking diplomatique se vide de ses voitures à plaques bleues. Chaque jour, Les arbres s’alourdissent d’une poignée de feuilles et comme il a plu, la cadence s’accélère. Quand on prend l’allée qui longe l’immeuble jusqu’au parking, on doit maintenant se baisser pour passer sous les branches du marronnier. Les policiers attendent la relève. Un minibus bleu nuit s’engage dans la rue Chopin.
Marie me demande comment on fait pour acheter une maison et l’amener ici où nous habitons. Je ne comprends pas la question. Elle répète : comment on fait pour amener la maison qu’on a achetée ici ? Dans quelle sorte de magasin on trouve des maisons comme la nôtre et comment on fait pour la transporter ici ? Les maisons ne s’achètent pas dans les magasins. Elles s’achètent sur pied, déjà construites. Tu vois, ces murs, dessous, il y a des briques, tu as déjà vu des briques, c’est comme des cubes, on les empile, on met de la colle entre eux pour qu’ils tiennent ensemble et comme ça, on a des murs, on peint en blanc par-dessus et on a des murs comme ceux que tu vois aux quatre coins de ta chambre. Alors, il y avait des gens qui étaient ici avant nous ? Oui. Et maintenant, ce sera nous toute la vie ? Non, un jour, on s’en ira, on ira dans une autre maison. Maintenant, on dort, Marie. Elle ferme les yeux, les ouvre à nouveau : et pourquoi, on ne pourrait pas l’amener avec nous ? Quoi ? La maison.
Les agents de poésie s’assoupissent. Ils ont pris note des dernières allées et venues et ils se sont assoupis. Demain, il fera beau. Au ciel viennent des étoiles et les nuages s’étirent avant de prendre le large. En pleine nuit, un minibus s’engage dans la rue Chopin. Deux hommes en sortent, deux hommes y prennent place. Les calepins des nouveaux venus sont vierges de tout renseignement, de toute information, de tout numéro. Le quartier leur appartient, ils n’ont qu’à le parcourir en tout sens et là, au coin de la rue Chopin et de l’avenue Ujazdowskie, ouvrir leurs calepins à la première page, sortir de la poche revolver un stylo-bic, le pointer à la surface rêche du papier et y tracer les premiers signes.
Deux escargots gravissaient la treille du jardin. Marie est allée chercher son tabouret bleu, celui dont elle se sert pour décrocher lunes et autres planètes mais même juchée sur le tabouret, elle ne pouvait atteindre les deux compères qui peinaient dans leur ascension, inconscients du danger. Je fus appelé à la rescousse et décrochais les deux coquilles. Marie promettait d’en prendre le plus grand soin. Ils furent transbordés sur la terrasse, tout contre le pas de la porte-fenêtre. Là, Marie les déposa sur un amas d’herbes arrachées à la hâte du jardin. L’un des deux restait lové dans sa coquille tandis que l’autre tendait le cou et les antennes dans un effort désespéré pour s’éloigner de sa prédatrice attentionnée. On les oublia là quelques heures et au retour d’une course en ville, ils n’avaient toujours pas décampé. L’un des deux se prélassait goulûment dans le fagot d’herbes fraîches ; l’autre avait gravi la vitre jusqu’à la croisée. Le soir, en ouvrant la fenêtre pour rabattre la grille et la fermer à clé, j’entendis un craquement. C’était la coquille de l’escargot qui, s’écartant de son tas d’herbes, s’était malencontreusement hissé sur le pas de la porte. Peut-être cherchait-il à rejoindre son compagnon, toujours scotché à la croisée de la fenêtre, un mètre plus haut. Toujours est-il que sa coquille s’était brisée net. Le lendemain matin, Marie découvrit la scène du crime. L’escargot gisait sur le carrelage, des débris de coquille autour de lui. Elle le plaignit puis s’en retourna dans le jardin et y dénicha deux autres escargots fringants neufs, eux aussi amarrés à la treille. Elle les déposa sur la vitre de la fenêtre où elle les observa longuement. De temps à autre, elle se saisissait de l’un d’eux, lui touchait délicatement les antennes pour les voir se rétracter puis le reposait. Je l’entendis leur annoncer que leur maman était morte et qu’il ne fallait pas pleurer parce qu’elle allait s’occuper d'eux désormais.
Je ne sais toujours pas ce que notent dans leurs calepins les agents de police. Personne ne le sait. Lisa a déchiré le dessin de Marie et Marie pleurniche. Lisa rampe comme un escargot. Ensuite, ce fut l’heure de sa première sieste, celle du matin. Le silence est revenu. Marie est retournée au jardin. Un timide rayon de soleil s’est arraché au massif nuageux. Les escargots aussi font dodo. Marie demande quand Lisa se réveillera. Elle me demande si nous aussi, on pourrait faire comme les escargots, transporter notre maison avec nous au lieu de la laisser ici et d’en prendre une autre. Oui mais tu vois, lui dis-je, l’escargot meurt si sa maison casse ; il ne peut pas vivre sans sa maison tandis que nous, notre maison peut casser, on en trouvera une autre et on continuera à vivre. Elle me regarde, perplexe, puis surenchérit : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?
L’agent de police s’est assis sur un banc. Sur son calepin, on peut lire les mots suivants : papa, pourquoi il y a les escargots et pourquoi il y a les limaces ? papa, est-ce que nous, on est des limaces ?
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