26 mai 2008

Marius et nous

Autrefois, cela aurait été le sujet d’une rédaction : « racontez vos dernières vacances ».

Nous partîmes un beau matin, le coffre plein, le cœur léger. Nous prîmes la route de Patras que nous atteignîmes au bout de trois heures et demie de route. Le ciel s’était entretemps couvert et il menaçait de pleuvoir. A Patras, nous avons embarqué sur un paquebot de taille titanesque (à entendre ici par référence au Titanic, le naufrage en moins). Nous avons parqué la voiture dans le ventre du paquebot et de là, avons gagné les étages supérieurs. A la réception, on nous a donné des cartes magnétiques et un groom nous a conduits jusqu’à notre cabine.

J’avais des souvenirs d’enfance pleins la tête. Autrefois, c’est chaque été que nous prenions le ferry pour traverser l’adriatique et rejoindre la Grèce puis, au retour, l’Italie. A l’aller, nous embarquions soit à Ancona soit à Brindisi ; une seule fois, si je me souviens bien, nous prîmes la mer dans le port de Gênes. Ces traversées étaient grisantes pour des enfants. Mon frère et moi déambulions à perdre haleine dans le dédale des couloirs, cages d’escalier, ponts et passerelles. Nous mettions un point d’honneur à ne laisser aucun recoin inexploré : bars, restaurants, piscines, casinos, boutiques duty-free, plate-forme supérieure d’où l’on a une vue à trois cent soixante degrés sur l’immensité de la mer. En ce temps-là, le restaurant avait de la classe ; les repas étaient servis sur des nappes blanches avec des couverts clinquants et par des serveurs en grande tenue, tablier blancs sur pantalons noirs. J’ai aussi le souvenir des files de voitures à l’arrêt sur le quai, leurs passagers patientant pendant de longues heures sous le soleil torride de juillet ou d’août. L’attente elle-même était mythique. Mon frère et moi nous faufilions entre les voitures, cherchant d’éventuels complices parmi l’armada d’enfants de toutes les nations qui, comme nous, se morfondaient à l’ombre des voitures. On était à des années lumière de l’ère Schengen ; mon père faisait la queue ici et là, passeports et billets en main. Aujourd’hui, le contrôle des tickets s’effectue de la portière, au pied du pont-levis. Il prend moins d’une minute.

Une fois à bord, le repérage des lieux a pris l’allure d’un pèlerinage. Marie s’est laissée prendre au jeu mais encore un peu trop petite pour en saisir tout le piquant, elle s’est vite orientée vers des jeux terrestres, bien connus d’elle, qui se jouent dans le périmètre matelassé d’un parc d’enfants, encagé dans des filets multicolores. Le bateau a fait escale à Igoumenitsa. Nous y avons jeté l’ancre une heure à peine avant le dimanche de Pâques et nous n'en sommes repartis qu’un quart d’heure après que toutes les cloches de la ville, les sirènes de bateau et les klaxons des poids lourds parqués dans le port ont annoncé bruyamment la résurrection du Christ. Les passagers qui le désiraient étaient autorisés à quitter le bateau pour aller à l’église. De l’arrière du bateau où nous assistions à cet étrange ballet, nous vîmes des membres de l’équipage se répartir en deux voitures qui filèrent aussitôt hors de l’enceinte du port pour n’en revenir qu’une demi-heure plus tard, chaque passager tenant un cierge allumé à la main. Pendant ce temps, d’autres membres de l’équipage, restés à quai, jetaient des pétards à tour de bras. Interloquée, Marie s’était bouché les oreilles puis elle demanda à grimper sur mes épaules et le temps de la porter de mes épaules à la cabine où son grand-père dormait déjà, le bateau avait déjà repris la mer.

Le bateau tanguait, balancé par la houle. En haute mer, le mouvement s’accentua. Marie qui avait ingurgité un plat de spaghettis en dégurgita une bonne partie durant la nuit. Elle ne s’endormit pour de bon qu’au petit matin. Sa grand-mère n’était pas non plus dans son assiette qu’elle aussi avait trop remplie la veille à la cafétaria. Occupé que j’étais avec Marie, je ne sentis rien. Le soleil avait refait surface; par le hublot, la mer défilait, une bande d’écume blanche au ras de la coque. Nous retournâmes dans le bar où nous avions passé une bonne partie de la soirée. Marie oublia vite ses déboires nocturnes. Comme la veille, des groupes s’étaient formés à chaque coin de la salle où des postes de télévision diffusaient des feuilletons ou des émissions de variété. La côte italienne émergea des brumes en début d’après-midi. La mer laissa le bleu profond du grand large pour le vert émeraude de plages riantes. Dans l’enceinte du port d’Ancona, des volées de mouettes s’abattirent dans les tourbillons qui se formaient dans le sillage du bateau. Un petit remorqueur accosta le bateau par l’arrière et d’une large enjambée, le pilote prit pied à son bord par une petite porte qu’on aurait dit découpée au chalumeau dans la coque juste pour l’occasion.

D’Ancona, nous prîmes la route de Milan pour ensuite bifurquer en direction de Bologne. Nous n’avions pas imaginé tomber sur des embouteillages. Toute l’Italie s’en revenait de vacances. Nous roulâmes au pas pendant une grande partie du trajet en direction de Parme où mon père avait réservé un hôtel. Les aires de repos étaient bondées mais à la différence du Français, l’Italien tend à faire bonne figure contre mauvaise fortune. Tout ce petit monde s’ébrouait gentiment, dans la bonne humeur. Les hommes allaient pisser derrière la haie des arbres qui séparait l’aire de repos de la campagne environnante. Les femmes ne disposaient pas des mêmes facilités et devaient patienter à la queue-leu-leu devant la petite bâtisse des toilettes publiques. Une cohue s’agitait sous le chapiteau de la station service, cherchant à se faufiler à l’intérieur du magasin où l’on vendait sandwichs, boissons, biscuits et autres denrées.

De Parme, nous filâmes vers les Alpes sous lesquelles, via le tunnel de Fréjus, nous passâmes d’Italie en France. C’est au château de Salornay, en Saône-et-Loire, non loin de Mâcons, que nous passâmes la nuit suivante. Nous y arrivâmes sous une pluie battante mais le lendemain matin, un grand soleil faisait scintiller les verts profonds et frais de la campagne environnante. Mes parents occupaient la chambre des mariés, dans une tour carrée, à la base de laquelle se trouvait autrefois le pont-levis donnant sur la basse-cour, aujourd’hui simple près percé d’une mare à canards. La chambre était éclairée par trois hautes fenêtres à meneau, l’une, face au lit, donnant sur la plaine de Mâcons en contrebas, les monts du Beaujolais à l’horizon, celle de droite sur la ferme avec sa rangée de porches, celle de gauche enfin sur la cour intérieure du château. Avec Marie, nous avons été à la rencontre d’un troupeau de vaches charolaises qui nous ont d’abord accueillis avec indifférence. Mais comme nous approchions, l’une d’elles s’est écartée du troupeau et s’est dirigé vers nous, d’abord lentement, puis en pressant le pas. Nous avons rebroussé le chemin illico mais comme la vache s’approchait, nous avons enjambé le filin électrifié délimitant le champ. Elle s’est arrêtée, nous nous sommes éloignés. Marie a essuyé ses larmes. Les semelles de nos chaussures étaient redoublées d’une semelle de boue. Il a fallu les passer longtemps sous l’eau du robinet puis les laisser sécher au soleil.

A la course aux charolaises succéda une visite moins mouvementée au poulailler où Marie put s’extasier à la vue d’un magnifique coq en bermuda et de poussins enchaînés par un fil invisible à leurs génitrices en état de panique. En contrebas, juste devant nous, un pigeonnier agrémenté d’une mare aux canards. Plus loin, l’allée bordée de marronniers qui menait des grilles grandes ouvertes du château à la cour intérieure.

Nous déjeunâmes à Mâcons sous des platanes émondés de près et passâmes une seconde nuit au château. Nous fîmes d’une traite les derniers quatre cent kilomètres qui nous séparaient de Paris. Le temps s’était remis au gris. Les vacances n’étaient pas finies. Nous passâmes la journée suivante chez Christophe à Palaiseau. Marie retrouva sa cousine Mélina et lui soutira des rires en rafales. Dans les sous-bois, nous traquâmes le renard, toujours accompagnés du singe Marius, personnage inventé par Dieda à notre départ de Grèce et que Marie avait tenu à inclure dans le cercle familial. Marius ne se montre jamais mais il est bien là, en chair, en os et surtout en poils. En Grèce, il loge dans la cave ; sur le bateau, à fond de cale et à Paris, nous l’aurions bien vu se balancer à la tour Eiffel. Revenus avec nous à Varsovie, on lui a fait une petite place au sous-sol mais en l’absence d’Olga, il insiste pour regagner le grenier et y passer ses nuits.


Pendant ce temps, Lisa monte sur ses jambes comme sur des échasses. On la chausse et elle s’élance à travers les vastes espaces qui s’ouvrent devant elle. Chutes et chagrins s’enchaînent, sans répit de l’une à l’autre. Non seulement, elle est déterminée à prendre ses jambes à ses pieds, en dépit de la gravité, mais elle tient aussi, dans le même mouvement toujours vers l’avant, à jouer de ses mains pour s’accaparer de tout ce qui lui tombe sous la main. Deux cibles favorites : le petit tabouret bleu dont Marie se sert depuis des lustres pour accéder aux éviers et le landau pour poupée qu’elle aimerait transformer en bolide propulsé à la vitesse de ses yeux. Elle pousse le tabouret devant elle mais déséquilibrée par la main qui empoigne l’objet, l’autre restant accrochée à la mienne, elle tourne en rond, improvise un tourniquet avec moi pour centre de gravité.

De quoi se souviendra Marie plus tard ? Des vaches qui nous ont chassés de leur près ? Du coq en bermuda ? De l’âne aux yeux infestés de mouches ? Peut-être bien de Marius le singe qui ne se sera jamais montré mais qui aura su se faire désirer plus que tout autre.


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