Le monsieur Anglais du premier est décédé il y a une semaine. Quelques mois plus tôt, on lui avait diagnostiqué un cancer. Je ne l’ai jamais rencontré. Il ne sortait pas souvent. Je ne connaissais de lui que sa rover bleu nuit stationnée dans l’entrée. On me dit que c’était un homme élégant, distingué, discret, polyglotte. Avant de prendre sa retraite en Grèce, il avait été le directeur d’une banque américaine en Egypte. Sa femme qui travaille encore en Angleterre est venue ainsi que sa fille qui habite à Madrid. Et puis, voilà, c’est fini. Marie dit que lorsque l’on est mort, c’est pour toute la vie. Ce disant, elle parlait d’un hanneton trouvé mort dans l’allée qui mène à l’entrée. Des fourmis commençaient à le grignoter comme un vulgaire épi de maïs. Elle s’en est indignée et du pied, a rejeté l’insecte plus loin, hors de portée des fourmis.
Nous avons marché jusqu’à la mer. On voit la mer sitôt qu’on s’engage dans la rue qui longe le stade et descend vers la mairie et l’église. Aujourd’hui est vendredi saint et l’on sonne le glas. A intervalles réguliers, le tintement de la cloche. Un seul coup. On rentre dans l’église où chacun leur tour, les fidèles baisent la croix et sortent aussitôt par une autre porte que celle par laquelle ils sont entrés. Je ne suis de mauvaise humeur à cause d’un entretien de travail qui s’est mal passé. Je rumine, je ressasse, je m’en veux et sur ces entrefaites, Marie me demande ce que font tous ces gens. Il y a des gens qui croient en dieu et d’autres qui ne croient pas en dieu, lui dis-je, poussé par je ne sais quel besoin de l’intriguer. A sa question - c’est qui, dieu ? -, je réponds que c’est quelqu’un qui est au ciel, ce à quoi, après un moment de réflexion, elle répond par cette nouvelle et définitive question : et pourquoi il reste au ciel et ne descend pas ici ?
Dimanche, ce sera Pâque. Sur la plage, des couples languissent au soleil. Deux chiens des rues surgissent de nulle part et nous suivent jusqu’à la marina. Dans le jardin d’enfants, Marie tourne en rond. J’apprends qu’Olga est arrivée à Varsovie. Elle a dû prendre le train au lieu de l’avion parce que son passeport n’était pas encore prêt. Pour une question d’assurance, même à l’intérieur de la zone Schengen, un ressortissant d’un pays non membre de la zone Schengen voyageant à l’intérieur de la zone Schengen et possesseur d’un titre de résidence dans l’un des pays membres de cette zone Schengen ne peut prendre l’avion sans passeport.
Avec Marie, la conversation ne s’est pas arrêtée là. Je lui explique que je ne crois pas en dieu, que je ne crois pas que dieu existe. Elle me demande pourquoi. Je ne sais quoi répondre. J’ai sa main dans la mienne. Le petit homme rouge passe au vert. Nous traversons le boulevard de la mer. La plage est devant nous. Elle change de sujet et me demande si le bateau sur lequel nous monterons demain sera aussi grand que celui-ci qu’elle me désigne du doigt. Il s’agit d’un bateau de pêche, à peine plus grand qu’une caïque. A l’horizon se détachent les côtes de l’île d’Egine. Demain, nous roulerons jusqu’à Patras et le soir même, embarquerons à bord d’un ferry pour traverser l’adriatique. Nous serons à Ancona après demain en début d’après-midi.
Le monsieur Anglais, je l’imagine comme une sorte de lord chétif et souffreteux, engoncé dans des habits trop grands pour lui, le teint pâle, les lèvres fines. Mes parents parfois me parlaient de lui. Une nuit, déjà malade, il est tombé de son lit. Sa femme qui veillait sur lui est venue demander de l’aide à mon père. Un soir, des mois plus tôt, il était venu sonner à notre porte. Une pétition qu’il rapportait après l’avoir signée. La dernière réunion de copropriétaires avait donné lieu à des échauffourées. Certains refusaient de signer. Il a simplement expliqué à ma mère que lui préférait se tenir à l’écart, que les choses en avaient toujours été ainsi, qu'elles ne changeraient probablement pas. En particulier, le grec américain du dernier étage qui n’est jamais là et refuse par principe d’engager la moindre dépense autre que d’entretien. A cause de cela, on ne peut s’accorder sur rien et le jardinier Albanais que l’on voulait remplacer est resté. Il faut dire qu’il travaillait au noir.
J’imagine encore que l’Anglais, il était du genre à fréquenter un club, à porter le chapeau colonial d’une main, un cigare de l’autre. Désormais sans lui, la vie continue jusqu’à la prochaine réunion de copropriété. Les fourmis sont à la besogne. Marie mange une glace devant un dessin animé japonais. Il reste la parabole à son balcon. La voiture n’est plus là. Marie me prend le téléphone des mains. Elle grimpe sur un tabouret pour se laver les dents. Après s'y être reprise à deux fois, elle s’endort, sa poupée polonaise à ses côtés, son papa français de l'autre.
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