Chaque enfant est un mystère. Le mystère, à la différence des secrets, ne s'éclaircit pas avec des réponses: nous sommes des points d'exclamation qui restent suspendus en l'air, le temps d'une vie.
Regardant les enfants grandir, je discerne en eux l'ombre qui grandit avec eux et que je reconnais comme se reconnait un visage familier que l'on n'avait plus revu depuis de longues années. Je suis assis sur un banc à l'école. Lisa et ses nattes entrent dans la classe dans une robe verte à capuche. La maîtresse la dirige vers le panneau divisé en quatre colonnes, une couleur pour chacune, un groupe d'enfants pour chaque couleur. Lisa est dans le groupe rouge. Sa carte est rouge, suspendue à l'entrée: elle la décroche et on attend d'elle qu'elle la place dans la colonne rouge. Son prénom est écrit sur la carte. C'est sa première carte d'identité. Elle sait qu'elle est Lisa mais elle ne sait pas parler d'elle à la première personne du singulier. "Je est une autre", disait l'un, "deviens ce que tu es", disait l'autre. Qui répondait à qui ? Difficile de le dire.
Ma propre existence soudain m'apparaît pas bien différente de ce qu'un enfant en perçoit quand il n'a pas encore de "je" au centre de lui. Cet autre en moi qui me juge, par où le sujet et le verbe sont une même et seule chose, un seul et même état, cet autre n'a pas le choix. La durée épouse ses actes, les étouffe et à l'autre bout de sa vie, se retournant sur cet "il" au centre du "je", il trouve un être désincarné qu'il ne reconnaît plus, une ombre qui accomplit ce qu'elle avait à faire. Adolescent, je m'imaginais des mondes, je croyais Rimbaud qui croyait que le monde - et donc moi y compris - pouvait être sauvé par la beauté. J'observe Lisa de là où je suis, sur ce banc de classe. Je l'observe devenir Lisa. La beauté est dans l'innocence, quand il n'y a que le monde et la vie, à peine de quoi constituer un être à part qui serait un "moi", un "ego" sur une carte d'identité.
Nous quittons le bâtiment. De l'extérieur, par les baies vitrées, nous voyons les enfants dans leur classe qui se mettent en rond autour des tables et eux aussi nous voient. Nous échangeons des signes de la main, marchant à reculons jusqu'en haut de la pente puis nous disparaissons à l'angle de la cantine. Le couvert est déjà mis. Je dépose Lydia à la station de bus, je passe prendre le courrier, essentiellement des publicités et je rentre chez nous où ronronne un chat dit de compagnie sous le meuble de la télévision. Dans la bibliothèque de l'ordinateur, je fais le tri des photos récemment prises dont celle-ci. Puis, je me replonge dans Descartes.
Dans la première des Méditations Métaphysiques, Descartes se propose de douter de tout dans l’espoir de refonder tout l’édifice du savoir à partir de rien ou presque rien puisque ne reste qu'une certitude, la seule sans doute, celle que j’existe: ce que je pense peut être faux mais il est absolument certain que je ne peux penser sans être. Descartes parle d'un malin génie dont il faut se garder: « qu’il me trompe autant qu’il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien tant que je penserai être quelque chose ». S'il y a moi, c'est par la pensée de soi, la conscience de soi. Dans la Troisième Méditation, Descartes se rend compte qu’il n’a pu douter du monde et de soi que parce qu'il était déjà là, constitué, car pourquoi douter s'il n'y a pas entre soi et le monde, comme intercalé et reliant l'un à l'autre, la conscience de soi-au-monde ? On ne saurait douter sans conscience, il faut commencer par la conscience pour arriver au doute. L'enfant, lui, ne doute pas: la vie le happe, il est happé par la vie, il est dans la vie, il est la vie même. Pour douter, il faut déjà avoir douté, le doute est antérieur à la conscience. Il n'y a pas de cheminement du doute à la conscience mais le doute criblant la conscience de ses interrogations. On ne doute pas une fois dans sa vie, une fois pour toutes, on ne cesse pas de douter. Descartes voyait dans le doute la conscience d'une imperfection un peu comme si être conscient, c'était avant tout percevoir ses limites, déceler ses imperfections, traquer ses failles, ses défauts, ses impuissances: la perfection ne se pense qu'à partir de sa négation, de ses négations. Tandis que l'enfant, immergé dans la vie, est nécessairement dans un état de béatitude. Il pleure, il rit, ses chagrins et ses fous rires sont transparents. Il est parfait au sens où être ainsi, sans conscience, est un état de gràce, de perfection. Descartes supposait que la conscience de nos imperfections supposait qu'il existât en chacun de nous l'idée d'une perfection infinie qu'il appelait Dieu et de là, que Dieu est donc présent au cœur du « je ». La perfection, il me semble, n'est pas tant infinie (n'est-ce pas une tautologie ?) que multiple: un enfant en est une manifestations. Si je croyais, je dirais qu'il est Dieu ou que Dieu est en chaque enfant. Et plus, nous autres, parents, simples humains, nous prenons à douter, plus le spectacle d'un enfant nous étonne, nous ravit et nous remplit d'une joie profonde. Une joie qui ressemble à ce que d'autres appellent la foi.
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