La nostalgie est un sentiment-éponge qui se nourrit de lui-même: qui donc mange des éponges sinon l'éponge elle-même ? Mais au centre de l'éponge, un noyau dur, le hard disk, la mémoire vive, les souvenirs qu'on croyait ne pas avoir et qui viennent à marée haute, quelques heures durant, tout recouvrir. Le présent devient anecdotique, les heurts subis et malheurs vécus se dissolvent, tout ce que l'on ne peut raconter sans se répandre, l'espèce d'assymétrie entre tout ce que l'on a vécu ensemble et ce que l'on a pas vécu ensemble, l'espèce de solidarité qui ne repose plus sur des affinités mais un passé commun, la pointe immergée d'un vécu qui tire une ligne droite là où il n'y avait que des pointillés. On se souvient ensemble et s'enivre de l'illusion d'avoir les mêmes souvenirs. Seul compte l'ivresse, le parfum, la bouteille dans laquelle le raisin qui a mûri se bonifie au seul air du temps qui a passé.
Chacun se scrute sans en avoir l'air, l'air que rien n'a changé, que le temps est immobile, tout en sachant que personne n'est dupe et finalement, le vin aidant - ou pas - que cela n'a pas grande importance. En assemblée, on ne peut se dire grand chose, c'est la loi du genre, alors on se souvient ou l'on anecdoctise, on passe de l'un à l'autre. En somme, on picore, on picole, on pique-nique sur une table à tréteaux, verres en pied et assiettes cassables. Au fond, il y a tout simplement l'amitié, le plaisir sans chichi de se revoir, de se reconnaître, de se retrouver. Et là, qu'importent le temps passé, les non-dits et les on-dits.
Il y a évidemment les nouvelles têtes, les enfants qui se font des souvenirs sur notre dos mais pour l'heure, tout entiers plongés dans le bain de la vie immédiate. Celle-ci, c'est la fille de Christophe, l'aînée; ici, le petit Léandre, le petit dernier. Celles-là, ce sont les filles de Denis, Lisa la cadette, Marie l'aînée, la plus grande. Et puis les épouses qui ne connaissent personne ou si peu ou quelques uns seulement.
Marie apprend l'anglais et il y a là mon professeur d'anglais de seconde, première et terminale. Marie peine en mathématique et il y a là mon professeur de mathématique de quatrième. Elle préfère s'esquiver, je me souviens d'eux deux plus que de n'importe quel autre de mes professeurs. Et à table, il se trouve que je dis quelque chose que j'ai appris de Serge ce qu'au passage, il me fait remarquer. Je me souviens d'un problème de mathématique que Maurice posa à toute la classe et dont je trouvai la réponse avant tout le monde ce qui me remplit alors d'une fierté sans égale parce que j'étais tellement convaincu d'être en mathématique un vilain petit canard. Tant de choses dont on se convainc et qui finissent par devenir vrais, en grande partie parce qu'on a fini par s'en convaincre. Tant de choses dont on se convainc et qui s'avèrent être fausses, bien trop tard pour s'en convaincre tout à fait. C'est bien ce genre de réalités que l'on regarde en face quand le regard de ceux qui nous ont connus alors que rien n'était encore arrêté, que tout était possible, s'arrêtent à nouveau sur nous. Qui ai-je voulu être ? Qui suis-je ? Quelle distance entre les deux ? Lequel des deux est aujourd'hui le plus fantômatique des deux ? Quel est mon horizon aujourd'hui ? Comment garder de la hauteur, ne pas céder une fois pour toutes au mesquin, au minuscule, au médiocre ? Et puis au fond, à quoi sert la lucidité s'il n'y a la volonté ?
Le rapport exclusif d'un père, d'une mère avec ses enfants engage sa responsabilité bien au-delà du cercle des apprentissages. Les rendre exigeants avec eux-mêmes sans les harasser, sans les désespérer, apprendre l'ambition sans l'arrogance ou l'arrivisme, la sincérité sans la complaisance, l'optimisme sans béatitude, sans démission, le bonheur sans le renoncement, etc. Des choses qui pour être transmises doivent se trouver en soi, des ressources que l'on ne peut transmettre sans les avoir, quitte à décevoir. Comme lorsque Marie voulait que je participe au cross de son école, celui des adultes - trois adultes seulement finalement concourirent - et que je ne voulais pas - vague crainte d'être ridicule au milieu de tous ces enfants - et qu'elle fut si déçue qu'elle en pleura presque de rage. L'amour dont nous avons tant besoin, l'amour qui nous fait tant de mal, qui nous déçoit tant.

Bon, tout devient un peu trop grave. Alors, juste ces quelques photos des retrouvailles de mes parents avec quelques-uns de leurs amis les plus proches, avec des cousines qu'ils ne voient que rarement (même si mon père leur parle souvent au téléphone). C'est à l'initiative de mon frère qui a le don des surprises et l'esprit de famille (je l'ai moins développé que lui) que ce petit monde s'est retrouvé chez lui, un samedi 4 juin. La surprise fut totale pour mes parents qui ne s'attendaient qu'à un déjeuner au restaurant en famille restreinte aux enfants et petits-enfants.
Chacun se scrute sans en avoir l'air, l'air que rien n'a changé, que le temps est immobile, tout en sachant que personne n'est dupe et finalement, le vin aidant - ou pas - que cela n'a pas grande importance. En assemblée, on ne peut se dire grand chose, c'est la loi du genre, alors on se souvient ou l'on anecdoctise, on passe de l'un à l'autre. En somme, on picore, on picole, on pique-nique sur une table à tréteaux, verres en pied et assiettes cassables. Au fond, il y a tout simplement l'amitié, le plaisir sans chichi de se revoir, de se reconnaître, de se retrouver. Et là, qu'importent le temps passé, les non-dits et les on-dits.
Il y a évidemment les nouvelles têtes, les enfants qui se font des souvenirs sur notre dos mais pour l'heure, tout entiers plongés dans le bain de la vie immédiate. Celle-ci, c'est la fille de Christophe, l'aînée; ici, le petit Léandre, le petit dernier. Celles-là, ce sont les filles de Denis, Lisa la cadette, Marie l'aînée, la plus grande. Et puis les épouses qui ne connaissent personne ou si peu ou quelques uns seulement.
Marie apprend l'anglais et il y a là mon professeur d'anglais de seconde, première et terminale. Marie peine en mathématique et il y a là mon professeur de mathématique de quatrième. Elle préfère s'esquiver, je me souviens d'eux deux plus que de n'importe quel autre de mes professeurs. Et à table, il se trouve que je dis quelque chose que j'ai appris de Serge ce qu'au passage, il me fait remarquer. Je me souviens d'un problème de mathématique que Maurice posa à toute la classe et dont je trouvai la réponse avant tout le monde ce qui me remplit alors d'une fierté sans égale parce que j'étais tellement convaincu d'être en mathématique un vilain petit canard. Tant de choses dont on se convainc et qui finissent par devenir vrais, en grande partie parce qu'on a fini par s'en convaincre. Tant de choses dont on se convainc et qui s'avèrent être fausses, bien trop tard pour s'en convaincre tout à fait. C'est bien ce genre de réalités que l'on regarde en face quand le regard de ceux qui nous ont connus alors que rien n'était encore arrêté, que tout était possible, s'arrêtent à nouveau sur nous. Qui ai-je voulu être ? Qui suis-je ? Quelle distance entre les deux ? Lequel des deux est aujourd'hui le plus fantômatique des deux ? Quel est mon horizon aujourd'hui ? Comment garder de la hauteur, ne pas céder une fois pour toutes au mesquin, au minuscule, au médiocre ? Et puis au fond, à quoi sert la lucidité s'il n'y a la volonté ?Le rapport exclusif d'un père, d'une mère avec ses enfants engage sa responsabilité bien au-delà du cercle des apprentissages. Les rendre exigeants avec eux-mêmes sans les harasser, sans les désespérer, apprendre l'ambition sans l'arrogance ou l'arrivisme, la sincérité sans la complaisance, l'optimisme sans béatitude, sans démission, le bonheur sans le renoncement, etc. Des choses qui pour être transmises doivent se trouver en soi, des ressources que l'on ne peut transmettre sans les avoir, quitte à décevoir. Comme lorsque Marie voulait que je participe au cross de son école, celui des adultes - trois adultes seulement finalement concourirent - et que je ne voulais pas - vague crainte d'être ridicule au milieu de tous ces enfants - et qu'elle fut si déçue qu'elle en pleura presque de rage. L'amour dont nous avons tant besoin, l'amour qui nous fait tant de mal, qui nous déçoit tant.

Bon, tout devient un peu trop grave. Alors, juste ces quelques photos des retrouvailles de mes parents avec quelques-uns de leurs amis les plus proches, avec des cousines qu'ils ne voient que rarement (même si mon père leur parle souvent au téléphone). C'est à l'initiative de mon frère qui a le don des surprises et l'esprit de famille (je l'ai moins développé que lui) que ce petit monde s'est retrouvé chez lui, un samedi 4 juin. La surprise fut totale pour mes parents qui ne s'attendaient qu'à un déjeuner au restaurant en famille restreinte aux enfants et petits-enfants.




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