20 novembre 2018

Au pays des Indiens Haineux


Les « sisters » comme elles disent

Cela fait deux ans et demi que je n'ai plus rien écrit sur ce blog.

J’ai pourtant tenté à plusieurs reprises de reprendre le fil. Des textes ont été rédigés mais sont restés lettres mortes. Soudain, la démarche consistant à donner des nouvelles des siens, à laisser des traces de leurs plus jeunes années, m’a paru dérisoire au regard de ce qui se passait alors: la lente agonie de leur grand-père.

Je suis tombé sur ces textes il y a quelques semaines. Ils relatent moins qu’il ne ressassent le chemin de croix qui nous a mené d’un diagnostic fin novembre 2015 à la mort onze mois plus tard. Je pourrais les garder par-devers moi mais après quelques hésitations, j’ai pensé qu’il était préférable de les déposer ici. Le fait est qu’ils se chevauchent puisque chacun raconte cette histoire à partir d’une date différente, de sorte que l’accroche et la perspective sont à chaque fois légèrement différentes. Ici des détails sont donnés tandis que d’autres textes passent très vite sur ces mêmes détails. Les répétitions créent évidemment l’impression de ressassement et les relisant, j’en éprouve de la nausée. Je n’ai cependant pas le courage de couper, de corriger, d’élaguer; ces textes sont livrés tels quels. Je n’ai pas même essayé de les remettre dans le bon ordre. 

D’abord ce premier texte qui parait être le plus récent, le plus ramassé.

"Cette année-là, l’année 2016, mon père était malade mais en mars, il paraissait aller mieux. Il y avait de l'espoir. Le médicament faisait son effet. Et puis, parce que le poumon malade continuait inexplicablement de se remplir d'eau, il a fallu envisager une opération. Bénigne, nous disait-on. Elle ne létait pas puisqu'elle l'a emportée. En août, il était en chaise roulante, avait perdu près d’une dizaine de kilos, ayant quasiment cessé de s'alimenter. Tout début septembre, retour à l'hôpital où l'on nous annonce qu'il est condamné. Fin octobre, il rend son dernier souffle dans le petit appartement loué début septembre, à cent mètres de chez nous.
Ma mère décide d’abord de rester dans l’appartement, près de nous. Les deux premiers mois, j'y dors toutes les nuits, dans la chambre où mon père est mort, où elle ne veut plus dormir (elle dort dans le salon, d’abord dans le sofa puis dans un lit pliable que Christophe lui a trouvé sur internet). Les filles me relaient le week-end. Lisa passe chez elle presque tous les jours, après l’école.

Cela dure jusqu'en juillet de l'année suivante. À quatre, les enfants, ma mère et moi, nous prenons la doute destination Athènes. Nous faisons la traversée en ferry d'Italie en Grèce. Ma mère s’est finalement décidée ou résignée à y retourner, à y vivre. Sans mon père, la France s’éloigne d’elle et la Grèce se rapproche. L’appartement est spacieux, rempli de souvenirs, de bons souvenirs seulement, le climat évidemment meilleur. Nous passons le Noël suivant (comme le précédent) en famille, mais chez elle car Christophe, Isabelle et les enfants viennent tout juste de quitter leur maison de Kifissia pour une autre à Vrilissia, à quelques kilomètres de là.
Ma mère apprend à vivre seule et vivre seule, après tant d'années, c'est comme vivre sur un fil, en funambule. Elle s'accroche à ses souvenirs, à sa maison, aux voisines dont l'une est devenue plus proche qu'elle ne l'était auparavant. Christophe, Isabelle, les enfants, passent les week-ends; ce n'est pas facile, ils sont à quarante minutes de chez elle. Et elle refuse de sortir seule, par elle-même, de prendre un taxi. Elle se braque à la moindre injonction qui lui est faite de se changer les idées, de sortir, de faire de l’exercice (sur le vélo d’appartement de la terrasse), de franchir la porte de son appartement pour entrer dans le monde réel où la vie continue comme avant. Avec ou sans lui. Elle est hantée par sa présence, il est là, il va franchir la porte, elle l'attend, elle ne l'attend plus. Il ne viendra plus.

J'ai fait le rêve qu'il rentrait comme s'il s'était juste absenté pour une course. Il me fallait lui annoncer que nous avions fait le tri de ses affaires, que ses vêtements avaient été retirés des placards, des tiroirs, qu'il faudrait lui en acheter de nouveaux. 
Une autre année est passée. Ma mère s'habitue à vivre seule. Elle semble bien, mieux, mais je ne pense pas qu'elle le soit véritablement. Sous des airs dégagés, elle perd progressivement pied. Elle est de plus en plus confuse, se répète de plus en plus souvent, réclame de l'attention constamment et dès qu'elle croit percevoir une once d'inattention, se croit battue en froid. Alors, elle se recroqueville et c'est là qu'il est parfois difficile de garder son calme, pour Christophe comme pour moi. De tempérament plus conciliant, je parviens à joindre les deux bouts, si j'ose dire. Je la laisse en paix, je la laisse parler, je fais semblant d'entendre certaines anecdotes pour la première fois. Quand elle se replonge dans le passé, il arrive qu'elle dise des choses qu'elle n'avait jamais dites auparavant. Elle semble parfois redécouvrir ces choses non que le sujet ait été tabou ou délicat mais il était enfoui sous des couches d’évidences - ou plutôt des noeuds d'évidence qui, sur le moment, nous font juger sans intérêt des épisodes, des détails, des anecdotes. Je suis tenté parfois de lui tendre un micro, d'orienter ses souvenirs, de la mettre en condition d'en dire davantage, sans fioritures, sans approximations, avec la plus grande précision possible. Tout cela disparaîtra avec elle.
De sa génération, ici même en Grèce, il n'en reste plus que quelques uns, à Athènes et à Pyrgos, avec lesquels les rapports sont distendus. Elle s'en plaint mais ne fait pas elle-même l'effort d’aller vers eux. De tous, elle est la plus âgée. Elle pose dans le grand rôle de l'héritière d’une noble lignée. Elle attend qu’on vienne vers elle et cela ne se produit pas. Tant d’années ont passé, elle ne se rend pas compte de cela, elle saute les années avec des bottes de sept lieux et parle d’il y a cinquante ans comme d'hier. Elle s’indigne qu’ils aient pu oublier. Oublier les services rendus quand ils étaient enfants puis étudiants à Athènes, les vacances passées ensemble, un colis de victuailles reçu de sa mère et partagé avec ces indélicats à la mémoire défaillante. 
Mais quand enfin, il y a trois semaines de cela, elle a finalement revu le grand puis le petit Panos - comme on les appelait, cousins qui sont les fils de deux frères différents de ma grand-mère maternelle -, elle était terriblement émue; c'est comme si, les voyant apparaître devant elle, on lui avait tendu un miroir dans lequel elle se serait vue jeune fille entourée de père, mère et frère - dans la splendeur des temps anciens quand la solitude était exotique - et non la veuve « abandonnée » de tous qui cherche auprès de ses fils un peu de compréhension en même temps qu'un peu de son passé (comme si eux avaient déjà été là quand elle n'était pas encore en âge d'être leur mère) et qui entre-temps (tous ces entretemps où elle est désormais seule) se débat avec une lampe de chevet, un reste de poulet dans le frigidaire, un tuyau d'arrosage qui arrose de travers, des pots trop étroits pour les plantes qu'ils hébergent, les verres à vin de son père où elle boit de la bière du bout des lèvres, et tous ces détails qui la font vivre et la font déjà mourir un peu, dans le même souffle. »
Lisa à Paris, novembre 2018
Cet autre texte fut écrit quelques jours après la mort de mon père. Il raconte moins qu’il ne restitue le fouillis des émotions qui m’ont assailli les jours qui ont suivi la disparition de mon père. Il donne des détails qui peuvent paraître triviaux mais ce sont ces détails qui se sont imprimés profondément dans la mémoire. Parce que j’avais alors la sensation d’être hors du temps. Comme si j’avais été à distance pour assister à tout cela, que je n’étais pas tout à fait présent.  
« Les arbres déplumés, luisants sous la pluie, le soleil qui nous réchauffe encore un peu. 
Et puis la neige.
Il a levé les yeux au ciel. Le ciel, c’était le plafond. Il a laissé passer un dernier souffle d’air, en faisant de la tête un mouvement circulaire, comme s’il cherchait à embrasser du regard l’horizon. Ma mère lui avait donné un peu de café, il a écarté les lèvres, ça semblait lui faire du bien. 
Je suis arrivé précipitamment mais trop tard d’un instant. Quand j’ai posé la main sur sa poitrine, son cœur ne battait plus. 
Je lui ai fermé les yeux, j’ai pressé la mâchoire vers le haut. 
Je suis longtemps resté seul dans la chambre, assis sur le grand lit voisin où ma mère a dormi pendant toute la maladie, où elle n’a plus voulu dormir par la suite. Jamais avant lui je n’avais vu la mort en face, en vrai, en direct. Jamais.
Aucun des grands-parents. Partie la première, ma grand-mère paternelle : je n’ai jamais trop su de quoi elle était morte ce qui est étrange tout de même (elle perdait la tête, je m’en souviens, mais elle serait finalement morte d’un cancer) ; ensuite, ce fut mon grand-père maternel que j’ai presque toujours connu malade ; les dernières années, il ne quittait plus son pyjama ; puis ce fut mon autre grand-père, mort dans une confortable maison de retraite au sud de la France, d'une crise cardiaque semble-t-il, après ou pendant un dernier verre de Ricard. Tous sont morts pendant mon adolescence tandis que ma grand-mère maternelle est morte quand j’avais déjà trente-deux ans. C’est d’elle évidemment que j’ai gardé les souvenirs les plus vivaces. Et pour cette raison, sa mort m’a frappé davantage que celle des autres grands-parents. Mais aussi à cause des circonstances, du psychodrame qui l’a entourée. Une embolie cérébrale pendant la nuit. Son fils qui habitait deux étages plus haut ne l’a découverte qu’en début d’après-midi le lendemain. D’habitude, il passait chaque matin la voir. Mais la veille, il y eut une fâcherie et ce matin-là, il n’est pas passé. Elle a vécu encore un peu moins de deux ans mais dans un état quasi-végétatif, reconnaissant à peine les personnes autour d’elle. 
Poussées de larmes. Pensées confuses. Paroles proférées à voix haute, à voix basse. 
Le chagrin va et vient comme la marée. Il suffit d’une image, d’un sursaut de l’imagination.
Longs silences. 
J’ai tiré les rideaux, ouvert la fenêtre en grand. De son lit s’il avait pu se redresser, il aurait pu voir, derrière le marronnier qui perdait ses feuilles, le mont blanc tout ensoleillé, dressé tellement haut dans le ciel que lui seul prenait encore le soleil.
Un docteur a sonné. Tout débraillé comme tiré du lit, les cheveux blonds hérissés sur la tête, pas l’air docteur du tout, pas l’air docte du docteur qui vient dresser un constat comme d’autres autrefois donnaient l’extrême onction. 
D’un trait, il biffe l’intime sous l’officiel, accole les deux lettres « décès ». Les mots manquent. 
- vous connaissez tous les prénoms de votre papa ? –
Mon papa.
Je suis devant les grilles du collège d’une petite ville de haute montagne. Le premier poste de mon père dans l’administration d’un lycée. Son bureau est là-haut, juste au-dessus de la cour où je pénètre avec lui, ma main dans la sienne. 
-  Jacques ou Julien ? Je ne m’en souviens plus…
Et là, juste en dessous, il inscrit la date qui manquait : date de naissance, date de décès. 
D’un coup, d’un seul, tout est scellé. 
Dans la chambre, devant mon père endormi, il me demande de lui raconter toute l’histoire depuis le début. Je ne comprends pas trop ce qu’il veut dire par « toute l’histoire ». À quand remonter ? J’évoque la maladie, ce que j’en sais, l’opération, la dernière hospitalisation, le retour dans ce chez soi qui n’est pas son chez soi. Il opine de la tête, tout en écrivant dans un carnet. Il me semble qu’il n’écoute plus vraiment ou plutôt qu’il fait le tri, ne retient que les informations qu’il devra reporter dans le constat.
Puis installé à la table de la cuisine, il demande un stylo. Je lui en trouve un, il remplit le formulaire en double exemplaire. Ma mère est dans le canapé, les yeux dans le vide, hagarde, sonnée comme après un long combat qui vient de s'achever. La femme de ménage lui tient la main. Elle se trouvait là aujourd’hui. C’était son jour de passage. Elle est Philippine, parle Grec pour y avoir longtemps vécu avant d’obtenir un permis de travail en Suisse.
Le docteur signe le formulaire puis s'en va, avec un air consterné. Il nous présente ses condoléances. C’est la formule consacrée.
Une heure plus tôt, les infirmières aussi - celles qui avaient préparé le corps puis emporté à la hâte tout le matériel médical - nous avaient présenté leurs condoléances.  
Je contresigne l’acte de décès. Deux hommes se présentent à la porte. J’étais entretemps retourné dans la chambre. C’est Lydia qui leur a ouvert. Je redoutais leur arrivée, je voulais fixer tout au fond de moi quelque chose d’insondable, d’innommable, je ne savais quoi, et j’avais besoin de ces quelques instants encore avec lui, dans cette chambre, face au mont blanc, passé depuis peu dans l’ombre.
Une fois le corps prêt, allongé de tout son long, le visage droit, les infirmières avaient allumé une bougie, baissé les stores à moitié. 

Lydia a voulu elle aussi lui faire ses adieux. Elle est allée dans la chambre. Elle en est sortie en larmes, emportant avec elle l’oreiller où reposait la tête de mon père. Je n’y ai pas trop fait attention sur le moment. Je lui ai demandé plus tard. C’est une vieille coutume. Il faut emporter l’oreiller. 
Les hommes m’informent qu’ils sont venus pour la levée du corps, qu’ils vont s’occuper de tout. Il sont prévenants. Ma mère dans la cuisine est prise de tremblements. Mon frère au téléphone pleure. J’ai d’abord parlé à Isabelle qui a éclaté en sanglots. Je n’arrivais pas à joindre Christophe. C’est ce moment qu’a choisi le garagiste pour appeler : ma voiture était prête, je pouvais venir la récupérer quand je voulais.
L’un des deux hommes m’a fait remplir des formulaires, encore des formulaires, comme quoi il ne portait pas sur lui de bijoux ni d’habits précieux qu’il leur faudrait rapporter à la famille. J’ai mentionné la prothèse qu’il portait à la hanche.
Puis ils l’ont emmené.
L’homme nous a présenté ses condoléances. J’ai remarqué qu’il louchait (je devrais écrire que je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer qu’il louchait).  Son collègue l’attendait dans le couloir. Le corps était prêt, la chambre était vide, le jour tombait.
C’était le soir du jour de la mort de mon père et voilà qu’il allait passer sa première nuit tout seul. Dans je ne sais quel local sinistre, dans la seule compagnie des morts, des nouveaux morts comme lui. C’était absurde puisqu’il n’était plus là mais plus que toutes les autres pensées, cette pensée m'a cogné très fort, m’est restée dans le ventre toute la nuit.
Je m’attendais presque à ce que tout s’arrête, à ce qu’il n’y ait plus rien, à ce que mon cerveau cesse d’emmagasiner les milles vibrations et scories du réel, à ce que la réalité cesse. Cela me semble indécent, comme un manque de respect, comme une abomination, d’être là, au milieu de ce champ de bataille, et d’enregistrer les moindres faits et gestes. Cela semble vouloir dire : je suis là, je suis vivant et tout continue. Le garagiste m’appelle, des hommes, des femmes défilent dans cet appartement. Ils nous présentent leurs condoléances. On les leur prend des mains, des yeux, la vie continue – on ne dit pas encore cela, personne ne le dit encore mais cela ne saurait tarder, je le crains. Une grande tape dans le dos : « la vie continue… ». Quand on ne sait quoi dire devant la peine d’autrui, à court de phrases, on sort le petit bréviaire de sagesse élémentaire: « la vie continue, tu sais ». Non, je ne le savais pas. Justement, je ne le savais pas. 
Nous nous sommes avancés jusqu’au panneaux où étaient affichés les listes d’élèves. J’entrais en sixième. C’était un grand jour. Il a lâché ma main, il est monté dans son bureau. Dans la cour, je savais qu’il pouvait me voir de la fenêtre de son bureau. Il n’était pas affectueux; rares étaient les marques d’affection. Je le comprends, je suis comme lui, froid et bouillant à l’intérieur. Je ne sais pas si cela m’a manqué, ma mère elle-même n’a jamais été une mère affectueuse, aimante oui, affectueuse non. Pas moins que lui, elle n’aimait exprimer son affection. Peut-être est-ce une caractéristique de leur génération, eux-même n’ayant pas reçu de leurs parents des marques d'affection. Mais ce qui les différencie, c’est mon père, lui, était sentimental mais un sentimental bridé, raidi par l’habitude prise de ne jamais montrer ses émotions. Entendant cela, il nierait. C’est de bonne guerre. Moi aussi, je nierai.  
Sur la tombe d’un certain Jacques de Chabannes, seigneur de La Palice (ou La Palisse), était inscrit l’épitaphe « Hélas s'il n'était pas mort / Il ferait encore envie. » Une lecture erronée de la seconde ligne l'a transformée en « Il serait encore en vie ». Le sieur la Palisse n’était pas donc l’idiot que je m’imaginais, serinant des évidences à son entourage consterné, passant à la postérité pour la bêtise de ce triste constat. Il n’eut pas de chance, le sieur Jacques de Chabannes. Par la suite, une chanson populaire scella le malentendu.  « Un quart d'heure avant sa mort », disait la chanson, « il était encore en vie ». C’en était fait de la réputation du seigneur de La Palisse.
Et pourtant là, cette évidence me stupéfie. J’en ai le souffle coupé. 
Plus que la mort, ce qui me désole, c’est la maladie, qu’il ait eu à l’endurer une année durant avec son ballet d’angoisses incessantes (balloté entre médecins, infirmières, ambulances, hôpitaux, salles d’attente, scanners, etc), lui qui me semblait être l’incarnation même du « bien portant », qui, même âgé, gardait une silhouette juvénile, de la prestance. Ce qui me désole, oui, c’est la déchéance physique causée par la maladie. Il n’a pas exprimé de dernière volonté mais souvent, par le passé, il avait exprimé celle de mourir très vite, d’un coup, sans histoire. Cela ne lui a pas été accordé et c’est cela qui me fait de la peine.
J’en arrive presque à penser que je suis soulagé, que là, à son chevet, ce que j’éprouve, l’émotion qui prend le dessus sur toutes les autres, c’est le soulagement. 
Débarqué ici l’année dernière en octobre dans cette région qu’il ne connaissait pas, pour laquelle il n’éprouvait aucun attachement, n’y ayant jamais vécu jusqu’à sa mort. Dans un appartement anonyme, dans une ville inconnue. Cela fait réfléchir.
La date de décès inscrite par le jeune docteur sur le formulaire officiel est le 28 octobre 2016. 
Le 28 octobre, c’est l’anniversaire de son petit-fils qui, apprenant la nouvelle, s’est écrié : « le jour de mon anniversaire»,  sous-entendant « comment a-t-il pu me faire ça ? ». 
C’est aussi le jour du Non, l’une des deux fêtes nationales grecques, qui marque le rejet de l'ultimatum italien du 28 octobre 1940 par le dictateur grec Metaxas. 
Et c’est le nom de la rue où habitait ma grand-mère à Tripolis, le nom de la rue où nous avons passé tous nos étés, le nom de la rue que nous apercevions à chaque arrivée, après deux ou trois jours de route, affiché en lettres et chiffres jaunes sur fond bleu (il me semble). Comment pouvait-il se douter que cette date sur laquelle il venait buter chaque été était celle du jour de sa mort ? 
Lisa soutient qu’il est au paradis et qu’au paradis, il y a plein de livres et qu’il sera content parce qu’il pourra lire autant qu’il voudra.
Pourquoi vouloir contredire les enfants ? Le paradis ? Quand on ne croit en rien, il n’y a rien à expliquer. Rien à dire donc. On ne parle pas du vide, on se tait.
Je n’ai pas le courage de faire des phrases, de donner dans un genre, de dresser une nécrologie. J’abrège. Mais c’est déjà trop tard. »


Lisa à Paris, novembre 2018
Quelques mois plus tôt, ceci :
« Son généraliste ne détecte rien. Il ne l’ausculte pas. Pour traiter un mal de dos, il prescrit un décontractant. La douleur est violente, l’empêche de dormir. On change de généraliste. Première consultation : il décèle une anomalie au niveau du poumon droit. Radio, scanner, l’engrenage est enclenché. Au téléphone, il me prévient du risque : derrière la pleurésie, pourrait bien être embusquée une tumeur. Les analyses le confirment. Le pneumologue nous donne un espoir, celui d’un traitement hormonal, ciblé sur la tumeur, sans les effets secondaires dévastateurs de la chimiothérapie classique. Entre Noël et Nouvel An, survient l’AVC. Hospitalisation d’urgence à la sortie de la consultation chez le pneumologue. Elle durera plus de quinze jours. 
L’angoisse suinte de partout. La veille de chaque consultation, de chaque examen, dans l’attente des résultats, dans l’attente d’une raison de ne pas désespérer. Un scanner tous les deux mois puis, si tout va bien, un tous les trois mois. Le poumon continue de se remplir de liquide. Le traitement fait son effet mais l’épanchement demeure ce qui laisse le pneumologue perplexe. De chaque consultation, nous ressortons incertains. 
Je fais l’autruche, je ne pose pas les questions qui fâchent, les questions qui tuent. Mon père non plus. Nous confrontons ensemble les docteurs mais ensemble nous nous neutralisons et le docteur n’est pas loquace sauf quant il s’agit de nous accabler d’explications techniques que nous ne pouvons pas comprendre. 
Seule une intervention chirurgicale semble pouvoir fermer ce robinet qui, à l’intérieur de la cage d’eau où se débat le poumon malade, n’en finit pas de ronger l’organisme de mon père. Une, deux, trois ponctions sont pratiquées mais loin de diminuer, la quantité de liquide augmente et l’intervalle entre les ponctions diminue et quand l’attente avant la prochaine ponction est trop longue, des douleurs abdominales ressurgissent. Et la couleur du liquide inquiète le docteur. L’opération, un talcage de la plèvre, est prévue en juillet. Elle ne réussira pas. Le chirurgien laissera tout de même mon père sortir de l’hôpital et ensuite commence le calvaire. Son état se dégrade, il perd du poids, dix, quinze kilos, ne peut plus marcher, se lever, tenir sur ses jambes. 
Nous passons l’été dans l’illusion qu’il est encore possible de remonter la pente. En août, une hospitalisation à domicile est mise en place. En septembre, il faut l’hospitaliser de nouveau. Désormais, tous les déplacements se font en ambulance. Une infirmière libérale passe chaque matin pour la piqûre, suivie de collègues qui lui font la toilette, l’examine, ajuste les traitements.
Ils louent un meublé à cent mètres de chez nous. Je l’emmène en chaises roulantes à travers la résidence pour rejoindre le nouvel appartement où vient d’être installé un lit médicalisé. Sa dernière sortie.
Ce qui me tire des larmes, ce n’est pas sa mort mais sa maladie, la déchéance physique qui va avec. »  
Plus tôt encore, j’écris ceci. Je ne sais même plus comment ces bouts de texte s’emboîtent les uns dans les autres.
« Alors voilà, le printemps est passé, un printemps pluvieux, puis l’été est venu. Avec retard. Mais il est là tout de même. A souffler le chaud.
L’école est finie. Une école fermée, ça fait bizarre, songe tout haut Lisa. Elle passe devant l’école en haussant les épaules. Le dernier jour, c’était mardi. Pour Marie, presque dix jours plus tôt, vu que le collège était tout aux épreuves du brevet et les autres classes dispensées de cours.  Marie change d’école. Elle passe en Suisse. L’école internationale. Ecole de privilégiés mais nous étions tellement déçus par l’école française où les méthodes d’enseignement me paraissent trop conventionnelles, tellement axés sur l’ordre, la discipline, les notes que ça en devient exaspérant. Rien n’est fait pour faire prendre confiance aux enfants. Officiellement, la participation en  cours est valorisée mais dans les faits, on attend que les élèves participent de leur propre initiative et on les note sur cette participation. Ce qui ne les incite pas à participer. Sauf les plus téméraires et les meilleurs élèves - qui sont parfois les mêmes. Marie est timide, ne participe pas beaucoup, on me le répète sans cesse (on disait la même chose à mon père à mon sujet), elle n’a pas confiance en elle et rien de concret n’est fait pour y remédier. On nous le serine comme s’il suffisait de le constater pour y changer quoi que ce soit, comme si c’était à elle de faire l’effort pour trouver cette confiance. Alors, oui, l’école internationale où sont appliquées les méthodes anglo-saxonnes, davantage axées sur la prise de confiance et la valorisation des élèves, nous a paru la seule alternative. À tort, nous le constaterons.     
Les filles ont pris l’avion tôt ce matin, destination Vancouver où Olga vit depuis déjà près de deux ans. Le 23 juillet, elle épousera Marc (que nous avons connu au printemps dernier), un Canadien originaire d'Edmonton. Je ne suis pas du voyage et n’assisterai donc pas au mariage. Mon père sera opéré mercredi prochain à Annecy. Une petite intervention mais qui nécessitera tout de même trois, quatre jours d’hospitalisation.
Le store de la chambre à coucher ne se remonte plus. Je l’ai calé avec un bout de bois. Derrière, le ciel est bleu, il fait déjà plus de vingt degrés, le chien dort dans le canapé et le cochon-dinde grignote sa salade matinale. 
Avant-hier et hier, j’ai emmené Lisa chez un hygiéniste (des dents) et un dentiste respectivement. Le dentiste lui a soigné une carie. Il a endormi la gencive. Lisa était fascinée par la sensation de ne plus avoir qu’une moitié de bouche. Le cabinet est dans le centre ville. Nous avons marché le long du lac. Des centaines de baigneurs se partageaient une plage aménagée avec du vrai sable et un vrai soleil de plomb. Devant nous, l’immense torche d’eau vacillait entre les gouttes. Nous avons mangé une glace, acheté quelques livres. Lisa a trouvé des « Lili » qui lui manquaient. Marie qui n’aime toujours pas lire va râler. Comment savoir ce qui se lit à son âge ? Il existe toute une littérature pour ados (« chick-lit »), essentiellement des romans de gare (comme on disait avant l’ère numérique, du temps où les voyageurs lisaient dans les trains) écrits par des spécialistes du genre, anglo-saxons pour la plupart (parmi eux « nos étoiles contraires » d’un certain Green que Marie a lu sans difficulté pour le coup). 
J’ai l’impression d’être vieux jeu, trop exigeant, trop sermonneur, trop enquiquinant, trop « intello », trop moralisateur, trop collet monté, trop je ne sais quoi encore. Trop ou pas assez. J’aimerais qu’elle lise des classiques, ce que moi-même j’ai lu à son âge. Mais à quel âge ai-je lu « Michel Strogoff » ? A quel âge ai-je lu « le dernier des mohicans » ou les « les trois mousquetaires » ? Ce sont des lectures pour garçons, m’a-t-on dit. Les filles ne lisent pas Jules Verne. Et pas davantage Alexandre Dumas. Les filles sont donc condamnées aux princesses et aux princes charmants. Des princesses un rien délurées certes et des princes charmants de boys’ bands. Mais l’idée est la même. A la limite, dans le meilleur des cas, passer directement de Cendrillon à la Chartreuse de Parme. Laisser « guerre et paix » aux garçons, concéder un vague intérêt pour les tourments d’Anna Karénine. Lydia, petite, avait adoré Alexandre Dumas, surtout « les trois mousquetaires ». Mais petite à quel point ? Je m’embrouille. Et pourquoi pas le « comte de Monte Christo » ? Sa copine Giula projetait de lire « les misérables » cet été. Crâneuse, non ? Enfin, c’est plutôt ses parents qui le projetaient pour elle, me semble-t-il. Lydia a acheté pour Marie «  des souris et des hommes » de Steinbeck que je n’ai jamais lu (hé, oui).
D’ailleurs, je n’ai jamais lu « les misérables », je connaissais l’histoire, ça ne m’intéressait plus. Trop rabâché. Et Victor Hugo n’a jamais été parmi mes auteurs de prédilection. Ai-je tort ? On vit parfois assis sur des idées que l’on n’a jamais pris la peine d’examiner à fond. Un moment, un coup de sang décide d’un goût, on est déjà passé à autre chose, la vie n’est pas assez longue pour les reconsidérations.
Moi-même, je projette, un jour ou l’autre, d’entreprendre la lecture d’ « à la recherche du temps perdu ». Combien de temps me faudra-t-il ? Bien plus qu’un été.
Je suis seul donc. La maison me semble bien vide. J’irais tout à l’heure déjeuner chez les parents. 
En août, nous irons en Grèce. En avion cette année. Christophe a loué la même maison que l’été dernier.
Selon la chirurgienne, il faut compter  pas moins de trois semaines entre l’opération et le voyage en avion ».
Masi en août, nous ne sommes pas allés en Grèce. L’opération a échoué. L’agonie a commencé. Comment pouvais-je être aussi optimiste ? Maintenant que je me remémore certains moments, certaines conversations, je me rends compte que mon père n’avait jamais cessé d’espérer, qu’il était incrédule devant une telle accumulation de malchances. Il était sonné et ne disait rien, de peur que ce soit vrai. Et c’était vrai et jusqu’au bout, il n’a pas voulu le voir. Il n’y a pas eu de dernières volontés, de derniers mots. 
Il racontait que pris dans une embuscade en Algérie, il s’était jeté à terre avec ses hommes (il était sous-lieutenant) pour échapper aux tirs. Une fois à terre, après quelques instants, il s’est aperçu que son voisin immédiat avait pris une balle en plein front. Peut-être, depuis lors, pensait-il qu'une bonne étoile veillait sur lui. »
Remise des brevets, 12 novembre 2018
Voici un autre texte qui date sans doute de la fin août 2016 :
« L’opération s’est bien passé, nous disait-on, mais elle avait échoué, apprendrait-on plus tard, une semaine après l’opération, au rendez-vous fixé par le chirurgien pour examiner le drain. « Elle n’avait pas eu le résultat escompté », ce sont les mots exacts. 
Mon père ne pouvait plus marcher. Cloué au lit, ayant perdu tout appétit. On avait songé à commander une ambulance mais finalement, je suis allé seul au rendez-vous et j’en suis sorti angoissé.
Il n’y a pas de solution, dit-il. Et il m’a laissé sur ces mots.
Puis tout est allé très vite même si, sur le moment, chaque journée, chaque nuit paraissait une éternité. Il a perdu du poids, beaucoup de poids en quelques semaines et refusait toute nourriture. 
J’ai ramené de la pharmacie une chaise roulante. Et c’est ainsi qu’il allait de la chambre au salon. Il n’y restait pas longtemps.   
Il n’était évidemment plus question de prendre l’avion le 3 août. Je l’ai pris seul avec les filles le 6, Christophe ayant pris mon relais auprès de nos parents. Je suis rentré le 12, jour de l’anniversaire de mon père. 
Quatre-vingt-trois ans.
Nous avons vécu les uns sur les autres pendant tout un mois jusqu’au 31 août où mes parents ont emménagé dans un appartement de la résidence, à cent mètres de chez nous.
J’y ai emmené mon père en chaise roulante. L’appartement est agréable, plus spacieux que leur appartement de Divonne que nous avons commencé à vider au fil d’allées venues entre Ferney et Divonne.
La santé de mon père a continué de se décliner. Il souffrait de dysphagie qui se manifeste par des « fausses routes », c’est à dire que la nourriture ingérée va vers le larynx au lieu de passer par l’œsophage vers l’estomac. Il a dû être hospitalisé à peine entré dans le nouvel appartement. J’ai cherché mon frère à l’aéroport ; il a déposé son bagage dans le vestibule et dix minutes plus tard, il  était assis à l’arrière de l’ambulance qui emmenait mon père à l’hôpital.
Il y est resté plus de deux semaines. Nous y avons appris qu’il allait mourir, qu’il n’y avait plus d'espoir. Nous en voulions aux docteurs de ne pas l’avoir suivi à sa sortie d’hôpital en juillet, de nous avoir laissés nous débrouiller tout seuls dans une situation critique et même plus critique que nous le pensions, désespérée. Je m’en voulais de ne pas avoir fait plus, de ne pas avoir bousculé les uns et les autres, d’avoir été trop passif, trop conciliant, de ne pas avoir rué dans les brancards quand le chirurgien m’annonçait que l’opération avait échoué, qu’il n’y avait pas de solution. Dans le couloir de l’hôpital, Christophe a eu une altercation avec le pneumologue qui s’emmêlait dans des explications que nous ne parvenions plus à écouter jusqu’au bout. Ce qui nous exaspérait, c’est qu’on se rendait bien compte que tous finalement savaient dès le début du mois d’août, quand l’hospitalisation à domicile a été enclenchée, que c’était fini, qu’il était en « fin de vie », comme ils disent. Et nous, nous continuions à croire qu’avec du temps et des soins adéquats, il surmonterait ce nouvel épisode, qu’il s'en remettrait comme il s’était remis de son AVC. Qu’il recommencerait à manger, qu’il se retrouverait ses jambes. Parce que personne ne nous a dit que c’est comme ça que le cancer tue. par derrière, en traître. Il semble ne plus être là, on l’a mis à la porte, croit-on (la tumeur solide était réduite, annihilée) mais il revient par la fenêtre (le liquide dans le poumon) et il tue à petits feux. Et puis là, la pneumologue de l’hôpital nous convoque pour nous annoncer qu’il va mourir, que c’est une question de jours.

« Est-ce que votre maman veut rester dormir cette nuit dans la chambre ? » demande-elle pour conclure. 
Ma mère, chaque jour, passait sept à huit heures au chevet de mon père qui tantôt ne réagissait plus à rien, ne parlait pas, se laissait aller, tantôt de ressaisissait et semblait vouloir reprendre langue et vie. Au passage de son pneumologue, quelques jours avant sa sortie d’hôpital, il avait l’air tellement mieux que c’en était troublant. Cela faisait déjà une dizaine de jours que nous savions sa fin imminente et cette fin ne venait pas et loin de se faire sentir, s’éloignait au fur et à mesure que nous en approchions. Ma mère, en particulier, pour laquelle le choc de la nouvelle avait été rude, était désemparée. Elle finissait par croire qu’il ne pouvait pas mourir, que ce n’était pas possible. 
Les enfants sont venus lui rendre visite à trois reprises. Lisa lui a confectionné un de ces bracelets magiques qu’il a porté pendant quelques jours. 
Les enfants rendent la mort naturelle. C’est étrange à dire. Dire qu’ils n’en ont pas peur serait vite dit et ce n’est pas vraiment cela. Seulement, ils passent sans cesse à autre chose ce qui est la définition même, l’essence même de la vie. Ils apportent la vie sur un plateau et la rapportent là où bon leur semble. Ils tournent les pages, leurs pages, nos pages.
Mais Dieda est toujours là, deux semaines après sa sortie d’hôpital. Déjà en août, lorsque ce qu’on appelle l’hospitalisation à domicile a été enclenchée, un lit médicalisé ainsi que tout un attirail médical avaient été installés dans l’appartement. Dieda ne quitte plus ce lit. Des équipes d’infirmières se relaient deux fois par jour pour lui faire sa toilette, s’assurer de son confort, lui administrer les traitements prescrits qui consistent essentiellement à lui éviter de souffrir. Et il ne souffre pas. Sauf qu’à force de perdre du poids, à se désincarner littéralement, il est devenu très sensible aux palpations, aux manipulations. Il ne mange que des miettes de repas, pommes de terre écrasées, gelées, compotes. Il réclame sans cesse à boire mais il fait souvent ce qu’on appelle des « fausses routes » qui lui causent des quintes de toux. Mais cela, malgré les injonctions des infirmières que ma mère ne respecte que rarement à la lettre, ne le décourage pas de réessayer. Et à quoi bon le priver ? Le soir de son retour dans l’appartement – qu’il ne connaissait pas, il faut bien dire, n’y ayant vécu que couché et confiné dans le chambre à coucher -, il a mangé des crevettes, bu du champagne, et le lendemain, du jambon blanc à l’os et du pain frais qu’il avait réclamés avec insistance.
Du jambon blanc à l’os. À la boucherie, j’en avais les larmes aux yeux. »
J’ai aussi retrouvé une série de paragraphes.
« Novembre (2015)
Ils ont planté des piquets rouges le long des routes qui devaient servir de repères aux chasse-neige en cas d’enneigement mais il n’a pas neigé. Il n’a pas neigé jusqu’à hier. Mais hier, c’est déjà il y a longtemps parce que j’ai laissé ces notes en suspens pendant des semaines. 
Jusqu’à cet hier d’il y a quelques semaines, c’était le printemps et l’automne était comme suspendue dans les airs, au-dessus des arbres, et si malgré tout les feuilles tombaient, c’est parce qu’il le fallait bien. Elles tombaient donc mais sans conviction. J’en ai ramassées, j’en ai transporté des sacs entiers à la déchetterie et puis hier (d’il y a quelques semaines), la neige est tombée par dessus les feuilles du boulot, celles que je n’ai pas eu le temps de ramasser. Et de novembre, nous sommes tombés en décembre, à deux doigts de sortir le calendrier de l’Avent qu’affectionne tant Lisa. Mais encore huit jours nous séparent, nous séparaient, du premier jour du mois officiel de décembre. Lisa devra attendre encore un peu. La neige n’a pas tenu.
Du temps qu’il fait au temps qui fond, voir défiler des têtes connus que l’on avait plus revues depuis des lustres et s’étonner qu’elles aient vieillies, comme si le temps ne passait que sous nos yeux et qu’il suffisait de se cacher pour l’arrêter.
Le vocabulaire du temps qui passe n’existe pas chez les enfants. Pour eux, le temps est toujours une promesse. Il ne passe pas, il ne fait que passer, il est d’une discrétion parfaite. 
Marie voudrait toujours savoir ce que je pense à propos de ceci ou de cela. Elle me demande de répéter ce que je viens de dire même si je ne l’ai que marmonné, gardé rien que pour moi. Elle veut connaître mes pensées et, parmi elles, mes opinions sur tout mais je n’ai pas d’opinions sur tout, de même que je n’ai pas de préférences à propos de tout. Si parfois je n’en pense rien, ce qui arrive souvent, comme à propos de ce chanteur que je n’apprécie pas mais que je me refuse, ainsi à l’emporte-pièce, à vouer aux enfers de la débilité, elle se braque, elle ne me traite pas de vieux con bien sûr, ce n’est pas encore dans ses cordes (elle est bien élevée, elle dit « punaise » au lieu de « pu… »), mais elle a du mal à se faire à l’idée que je pourrais ne pas la comprendre ou, pire encore, qu’elle pourrait me décevoir.
Elle compose des poèmes qu’elle ne me fait pas lire, qu’elle écrit directement sur son smartphone. Elle a un compte Instagram où elle en publié quelques uns, les meilleurs, dit-elle.
Décembre (2015).
Lisa a écrit une lettre au père Noël. Elle s’acharne à y croire encore. Chez Arthur, ils ont préparé des lettres qu’ils sont allés poster. Elle sait ce qu’elle veut. Elle m’a montré dans un magazine. Une ferme playmobile avec les vaches, les veaux, la fermière et le fermier, le beurre et l’argent du beurre.
Avec un enfant, il faut toujours tout remettre sur l’ouvrage, reprendre au premier fil, sans argument d’autorité. Mais les enfants en demandent, de l’autorité. Ils veulent des réponses aux questions. Ils veulent des affirmations, du péremptoire, du définitif. Inutile de finasser, de louvoyer. Ils sont des Socrate qui savent ne rien savoir (même s’il faut être majeur pour socratiser, conscience ou hypocrisie oblige). Cela ne les empêche pas d’aimer la fable, l’élucubration, le loufoque sous toutes ses coutures. Mais c’est autre chose. La vérité n’est pas incompatible avec l’imaginaire. 
Apprendre à douter est la plus grande affaire de la vie. Mais sans snobisme et c’est là la difficulté. Parce que beaucoup doutent avec coquetterie.
Apprendre à lire, disait Goethe à 80 ans. Mais Marie ne lit que du bout des lèvres, les yeux distraits, par dessus les pages, l’œil rivé aux écrans. Les téléphones intelligents ont le dessus. L’intelligence factice des machines, messageries et applications. 
Elle me demande de lui expliquer la différence entre la droite et la gauche, puis entre la droite et l’extrême droite, puis entre la gauche et l’extrême gauche. Gageure. Je louvoie, ne sachant trouver les bons mots, les mots simples. Dire que la gauche est du côté des plus démunis (pauvres) et la droite du côté des plus fortunés (riches) est évidemment caricatural de nos jours (même si…). Dire que la gauche est pour plus de justice sociale (c’est quoi ?) tandis que la droite fait prévaloir le souci de l’ordre (comment définir l’ordre ? Plus facile tout de même que justice sociale) n’est pas plus subtil (quand bien même…). Surtout que les discours sont brouillés depuis quelque temps et que rares sont ceux qui disent encore ce qu’ils pensent ou qui pensent encore ce qu’ils disent. Sans compter que les non-dits rivalisent avec la bien-pensance ambiante. Expliquer cela à un enfant. Et sans compter (ça fait beaucoup de calculs à faire) que les différences se sont amenuisées au fil du temps, dans les faits encore davantage que dans les discours. Alors, je m’en tiendrais à ceci : dans les gradins de l’assemblée nationale (tu sais ce que c’est l’assemblée nationale ?), la droite est assise à droite et la gauche à gauche. C’est comme ça depuis la Révolution. 
La droite veut que les choses restent comme elles sont, même si c’est injuste et que les gens ne sont pas égaux et la gauche, au contraire, voudrait que les choses changent, que les gens soient égaux. La droite, c’est forcément pour les vieux et la gauche pour les jeunes. Mais on peut rester jeune très tard. Du moins, il faut espérer.
Evidemment, si on lui présente les choses ainsi, un enfant ne peut être que de gauche. C’est une maladie infantile dont il ne faut jamais (tout à fait) guérir.
Cela dit en passant, ce qui m’empêche d’être (tout à fait) de gauche, ce sont les gens de gauche. Enfin, ceux qui prétendent incarner la gauche et pensent que tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont nécessairement « fascistes » ou « réactionnaires ». Et puis il me semble difficile d’être de gauche quand on est soi-même privilégié – ce qui est mon cas.
Mais tout ça, il ne faut pas chercher à l’expliquer à un enfant, ni même à certains adultes. 
Penser tout de même à lui expliquer la Révolution.  
Ca me rappelle cette boutade de Robert Soulat qui dirigeait la collection de la Série Noire à Gallimard : « Si les enfants naissaient adultes, il y en aurait vraisemblablement un peu moins ».
Lisa, à son tour, me demande ce que c’est que la démocratie. Ce n’est pas mon jour. Bon, la démocratie c’est…
..d’abord un mot à tiroirs, deux tiroirs : « demos » et « cratos ». Le pouvoir du peuple. 
Et c’est quoi le pouvoir du peuple ? D’abord le peuple ? Le peuple, ce sont les gens, tous les gens.
Les gens ? m’interrompt Lisa, sourcilleuse.
Oui…Bon…reprenons (j’étais distrait, encore empêtré dans les méandres de la conversation précédente).
Les gens, c’est tout le monde. Les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes, les enfants. Enfin, tout le monde, sans exception. 
C’est fou ce que le plus simple, le plus évident n’est pas nécessairement le plus concret. Il me faut développer, partir dans des directions imprévues, tenter de revenir au sujet. C’est abstrait « les gens », le « peuple ». Et ces gens vivent dans un pays. Un pays, c’est un territoire, une terre, un espace séparé des autres pays par sa langue par des frontières…
Ca devient embrouillé. Lisa fait des gros yeux. Chaque définition contient un mot qui appelle une autre définition et ainsi de suite.
 …non, les frontières ne sont pas tracées à la craie sur le sol. On sait où elles sont sans avoir besoin de les tracer sur le sol. Il y a des cartes pour cela… 
…normalement, il n’y a pas de barrières ou de barbelés, enfin parfois oui. On se fait confiance. Tant qu’on ne se fait la guerre…et puis il y a les douaniers, des gens en uniforme comme des policiers qui veillent à que les gens ne passent pas les frontières aussi facilement que s’ils ouvraient une porte pour aller d’une pièce à une autre…oui, c’est leur métier de surveiller les frontières…
Le vote maintenant. Seuls les gens qui ont plus de dix huit ans peuvent voter, c’est à dire choisir qui va devenir leur chef (ne compliquons pas inutilement). 
Pourquoi ? Parce que tant que tu n’as pas 18 ans, tu es un enfant et tu n’es pas…assez mûre…pour bien choisir. Oui, c’est ça, il faut d’abord apprendre à lire, à écrire mais aussi à penser ce qui prend du temps, surtout « penser ». Pourvu qu’elle ne me demande ce que ça veut dire, « penser ». 
Après dix huit ans, les gens sont tous intelligents, oui, c’est ça. Enfin presque.
Marie précise tout de même qu’on peut être grand et bête. D’expérience, Lisa acquiesce.  
Pour voter, il y a des urnes, tu m’as déjà vu faire, non ? Ce sont des boîtes avec une fente au-dessus pour que tu puisses y glisser un petit bout de papier avec inscrit dessus, un nom, le nom que tu auras choisi parmi d’autres noms. Et le nom qui aura remporté le plus grand nombre de petits bouts de papier sera élu, c’est à dire qu’il sera le chef, si tu veux.
Il pourra faire tout ce qu’il veut ? Pas tout à fait…mais presque…et pas pour trop longtemps…Comment ça ? En France, c’est 5 ans. Pour le Président, c’est 5 ans. Et après ? Après, on recommence. On vote pour élire un nouveau chef. On ne vote pas seulement pour le Président mais aussi pour le maire, c’est à dire le chef de la ville.
Et pour la famille, il y a un chef.
Oui mais il n’est pas élu.
Elle ne sait pas si je suis sérieux. Je ne sais pas si elle l’est. Qui est le plus dupe ? « Alors, c’est toi le chef ? ». « Bien sûr ! » Dis-je.
« Non, c’est maman. » décrète-t-elle sérieusement. 
« Ah, bon ».
Elle va chercher une boîte, elle découpe une fente dans la boîte et décrète qu’il faudra en passer par une élection en bonne et due forme. Mais le temps que maman rentre à la maison, elle oublie la boîte, l’élection, les gens, le peuple et tout le reste.  
Lisa, plus tard, me demande : pourquoi on vote dans les écoles si les enfants ne peuvent pas voter ?
Dieda est malade. Les mauvaises nouvelles se sont enchaînées tout au long de ces trois derniers mois. 
D’abord, depuis la fin septembre, un mal de dos, côté droit, lancinant puis de plus en plus douloureux, l’empêchant de dormir couché, des semaines entières, sans qu’on ne sache trop quoi faire. (…)
Noël chez nous donc et Nouvel An à l’hôpital. Tirer la galette des rois dans une chambre d’hôpital et ma mère, reine par trois fois, et même une quatrième fois, puisque nous avons recommencé, acheté autant de galettes que nécessaire comme pour conjurer le mauvais sort. Faire notre épiphanie familiale.
Les fèves sont alignées sur le buffet.
Dans ce climat angoissant, les enfants, eux, insouciants, se seront bien amusés. Ils n’auront pas les mêmes souvenirs que les adultes. Les cousines Lisa et Mélina, le cousin Léandre et Marie ont dormi, tantôt tous dans la même chambre, tantôt certains dans une, les autres dans l’autre. Pour la plus grande, Marie, tout ne fut pas toujours rose. Maîtresse des jeux par moments, martyre à d’autres moments.
Reste évidemment le chien.
Non, une chienne que nous avons adoptée en octobre juste avant notre petite escapade en Normandie. Je ne voulais pas de chien, pas d’animal domestique, sachant la charge que cela représente. Lydia hésitait mais devant les larmes des enfants, après deux années de résistance, nous avons fini par céder.  
Nous lui avons donné le nom de Laïka. C’était l’année des noms commençant par « L ». C’est un jack russel
Les premiers jours, elle était prostrée dans sa litière, craintive, découvrant avec prudence son nouvel environnement et recevant les marques d’affection des enfants avec circonspection. A peine l’avions-nous à domicile qu’il nous a fallu la laisser cinq jours à la garde des parents d’Odyna, une amie de Lisa. Nous avions prévu depuis déjà quelques semaines une escapade dans les pays de la Loire et en Normandie : Saint Malo, le Mont-Saint-Michel, les châteaux de Chambord et de Blois. 
Elle est née en juillet, elle aussi, comme les enfants, et semble, à ce titre ou à un autre, se prendre pour l’un d’entre eux. Je suis le seul à faire preuve d’autorité. Les enfants y voient plutôt de la brutalité. Le fait est qu’à la chienne, le salon sert encore trop souvent de « petit coin ». Il est arrivé déjà quelquefois à Lydia comme à moi de marcher dans une crotte encore fumante ce qui de bon matin, quelle que soit la chance que ce mauvais pas serait censé apporter, a le don de m’exaspérer. Enfin, surtout moi. 
Impossible dehors de lui retirer la laisse. Elle n’obéit pas, il faut user de ruse pour la faire revenir. 
Chaque matin, elle nous accompagne Lisa et moi jusqu’à l’école. Ou plutôt nous accompagnons Lisa. Nous c’est à dire Laïka et moi et me voilà donc en laisse sur le chemin du retour, attaché par une corde de plus au foyer.
Les filles l’avaient rêvé ; pendant les premières semaines, émerveillées, elles avaient du mal à croire que ce n’était plus un rêve, que leur vœu le plus cher avait été exaucé. Parfois, Lisa s’endort le soir sur le canapé, joue contre museau. 
Elle n’est pas encore habituée aux laisses, elle tire à droite, à gauche, se braque, refuse d’avancer, se laisse traîner, repart au pas, se braque à nouveau. Dès qu’un enfant s’approche, ce qui ne manque pas d’arriver, elle se dresse sur ses pattes arrière, s’agrippe aux jambes, passe entre elles, ne demande qu’à dispenser des coups de langue aux visages réjouis qui l’entourent.
Janvier (2016)
L’hiver ne veut pas prendre. Une espèce de printemps paradoxal, sans les odeurs. 
Le lundi de la rentrée, Mélina et Léandre retournés en Grèce, Lisa ne voulut pas aller à l’école. Elle dit avoir froid, si froid qu’elle ne pouvait sortir, pleurnichait-elle. Comme elle n’avait pas de fièvre, j’insistais et c’est seulement devant le portail de l’école, parce qu’elle n’avait pas cessé de pleurer depuis la maison, que je cédais de guerre lasse et la ramenais chez nous.
Quand la neige enfin fut là, Marie manqua à son tour deux jours de classe, puis y retourna. La neige, depuis, a fondu, même dans les hauteurs du Jura.
Les cinquièmes recevront des tablettes numériques d’ici une ou deux semaines. C’est un projet pilote. Une réunion d’information est prévue pour les parents ce lundi. Je n’y suis pas allé. 
Février (2016)
La neige est retombée. Jusqu’en fin d’après-midi, nous avons dévalé en ski des pistes bleues, rouges et même noires du Jura. Une petite station de ski nichée à 1300 mètres, la plus proche de chez nous. Lisa pleurniche dans la voiture. Elle a tellement soif,  elle n’en peut plus. L’amie de Marie qui nous accompagne tente de la réconforter mais rien à faire, elle s’arque-boute, boude, laisse échapper des larmes de dépit. Dans un virage de la route en lacets qui nous ramène dans la plaine, se trouve une fontaine où Napoléon se serait désaltéré alors qu’il remontait vers Paris y déloger le gros Bourbon - avant d’être lui-même expédié, cent jours plus tard, sur une île lointaine. Je la leur montre au passage, trop rapidement pour pouvoir lire l’inscription au fronton de la fontaine. Lisa hausse les épaules : « il en avait de la chance, lui ! ». « Pourquoi ? » Demande Marie. « Parce qu’il a pu boire ».  
Christophe et les siens louent cette semaine un appartement dont le balcon donne sur les pistes mais dès le premier jour, quelques heures seulement après sa première leçon de ski, Mélina s’est fracturée l’humérus. Le lendemain, elle est venue chez nous avec Christophe et y a retrouvé Lisa, enchantée bien sûr. Et mercredi, elles se sont retrouvées une nouvelle fois mais chez les grands parents cette fois.   
Nous voici donc aujourd’hui. Il pleut de la neige. Elle fond à peine a-t-elle touché le sol. En Grèce, la saison des bains de mer a repris. Ici, je ne regrette pas d’avoir loué des skis pour la saison. En altitude, Christophe et les siens croulent sous la neige et se demandent comment redescendre de là-haut. Il faudra peut-être mettre des chaînes.
Parfois, le soleil se faufile entre les nuages comme un intrus. Il est si pâle qu’on dirait la lune.
Je suis allé en Tunisie pour des consultations sur la réforme électorale, une fois encore bâclée, et j’y retourne la semaine prochaine. Pour la Commission européenne, j’ai rédigé des commentaires sur la loi électorale d’un lointain pays d’Afrique et corrigé un texte sur la liberté religieuse qu’avait rédigé un juriste Pakistanais. J’enfile les petits contrats qui ne m’obligent pas à voyager ou seulement quelques jours. Et je continue, dès que je le peux, à écrire des poèmes et des nouvelles. Je me suis promis de faire publier cette année un recueil de poésie. J’ai de la matière pour plusieurs recueils mais je suis tellement tatillon que je ne me décide pas, que je reste sur ma faim, convaincu de pouvoir faire mieux, ne me trouvant jamais ou rarement dans la disposition d’esprit adéquate. L’écriture doit répondre à une urgence, à une nécessité. 
Être père au foyer, c’est l’assurance de se trouver - dans les cours d’école, sous l’auvent des kermesses de fin d’année, sur les marchés aux stands à pâtisseries faites maison - parmi une assemblée de mères au foyer qui vous observent d’un œil mi- soupçonneux, mi- attendri. Moins rare qu’autrefois, le père au foyer reste tout de même insolite, décalé. Les stéréotypes ont la vie dure. Je vois cependant de plus en plus de pères au foyer vivre leur condition d’être-au-foyer de manière décomplexée, n’hésitant pas à se mêler à l’aéropage des mères au foyer, à se lancer avec elles dans des conversations de sortie d’école, les small talks d’usage, comme on dit en anglais. Mais d’autres se cherchent une raison d’être au delà de l’être-au-foyer. Ils ont l’air de s’excuser d’être là et si leurs enfants pouvaient s’échapper de l’école par une porte dérobée, ils s’en trouveraient mieux. Ils ne se laissent pas aisément abordés et pour peu que vous les connaissiez et donc les reconnaissiez, ils seraient tentés de vous détromper. Les enfants à peine sortis, ils ne s’attardent pas, prennent la poudre d’escampette, claquent les portières derrière eux ou filent au ras des murs sans un mot pour leur progéniture qui les suit de loin. Pour être honnête, certaines femmes hors foyer se comportent également de la sorte. 
J’en connais un de ces pères au foyer, Néo-zélandais, fort bougon, mal rasé, ayant, comme moi, mis de côté depuis quelques années chemises et costumes, cravates et pantalons coupe droite, qui ne jure que par sa détestation bon enfant de la France ; il ne rêve que de départs, a mis sa maison en vente, ne l’a toujours pas vendu, la faute à ces maudits Français qui ne l’achètent pas. 
Demain, compétition d’escrime, après quoi j’emmène Lisa dans l’appartement que louent Isabelle et Christophe dans le Jura. Elle y passera la nuit avec sa cousine, l’avant-dernière, car demain tous redescendent chez nous pour leur dernière nuit avant le retour en Grèce. Il neige à nouveau, des grumeaux cristallins virevoltant entre les arbres qui croyaient pouvoir bourgeonner en paix. 
Nous attendons le printemps. Pour que mon père puisse marcher plus souvent, pour que la vie reprenne. A chaque jour sa fève.
Que penser des parents qui ne jouent qu’avec les enfants des autres ?
Ceux qui disent les aimer, d’autres qui disent les éduquer. Les deux ne tiennent pas ensemble, disent-ils encore.
Suis-je assez dur avec moi-même ?
29 élèves dans la classe de Marie, 24 dans celle de Lisa.
Se pourrait-il que la prof préférée de Marie soit la prof de latin ?
C’est quoi ton animal préféré ? C’est quoi ton chanteur préféré ? C’est quoi ta couleur préférée ? 
Quand Marie est née, je me suis dit, j’ai pensé, que, dans le rôle du père, j’étais forcément un imposteur, que tout père était un imposteur par vocation, par nature. Puisqu’il ne l’avait pas eu dans sa chair, cet enfant, l’enfant, son fils, sa fille, ma fille.
Sur la route qui longe la résidence, au-dessus de chez nous, la circulation qui est de plus en plus dense. Un dos d’âne serait le bienvenu. Et quelques ânes aussi, ajoute-t-elle. 
« Souriez, c’est la rentrée ! » s’écrient des voix d’enfants sur les ondes. Les filles ricanent. Elles ne sourient pas.
Dans le club de gym, l’homme chauve qui parle à l’homme nus pieds dans des mocassins blancs, qui essaie de le convaincre que les migrants, ça ne s’intègre pas ou très mal. « Et puis ce sont des musulmans tout de même ! », assène-t-il, sur un ton définitif. « On ne peut pas partout construire des mosquées, manger halal, etc. ». « Et la photo de l’enfant mort, ça ne fera plus pleurer personne, l’opinion publique va basculer quand explosera la première bombe, quand l’un d’entre eux videra son chargeur sur la foule, quand le premier de nos enfants tombera. Aylan, Charlie, Gavroche…et comment s’appelait-il celui du Thalys ? ».  « Il n’y avait pas d’enfants dans le train ! », rétorque l’homme en mocassins blancs. « Non, ce n’est pas ce que je voulais dire… » mais à ce moment-là, il semble se rendre compte qu’ils ne sont pas seuls, qu’on pourrait les entendre, alors, il baisse la voix et je n’entends pas la suite. Je me demande pourquoi il a dit « Gavroche ». 
En Suisse, on dit « sachet » pour « sac en plastique ». En Suisse mais aussi du côté français, dans l’Ain, peut-être aussi en Savoie.
Le directeur du centre qui referme derrière lui le portail de l’école, va s’éloigner mais me voyant m’approcher, hésite, s’arrête un instant, se penche au-dessus du portail, tend l’oreille alors que je n’ai encore rien dit. « Je suis le père de Lisa », dis-je finalement « et je m’étonne de ne pas la voir sortir… ». Elle n’est pas au centre. Une dame m’assure qu’elle n’était pas en TAP (de 15h45 à 16h30). Le directeur du centre – François, qu’il s’appelle, me dira Lisa plus tard – inspecte les environs de l’école. Pas de Lisa. C’est alors que je l’aperçois derrière la grille de la résidence. Elle m’explique que T. l’a poussée, qu’elle s’est retrouvée dans la mauvaise file, celle des enfants qui ne vont pas en TAP, qui quittent l’école dès 15h45. Alors, elle est restée là, sous l’abribus, à attendre seule devant l’école puis elle a marché jusqu’à la maison, elle a laissé son cartable sur la terrasse, n’a pas frappé à la porte-fenêtre (alors que j’étais à l’intérieur), est retournée jusqu’à la limite de la résidence, du côté qui donne sur l’école, là où je l’ai vue.
Son cartable sur la terrasse, j’étais tombé dessus juste avant de partir pour l’école, en ouvrant la porte-fenêtre. Je me suis dit : comment a-t-elle pu l’oublier là ? Comment a-t-il pu se retrouver là, sur la terrasse ?
Elle a dû être punie, ai-je pensé. 
Mais tout s’explique maintenant (pour le cartable).
Elle a versé quelques larmes, le directeur du centre et moi lui ont doucement expliqué qu’elle aurait dû retourner dans l’école, qu’elle ne devait pas rester seule en dehors de l’école, que la prochaine fois...
Les habitants de la Savoie sont des Savoyards mais comment appelle-ton les habitants de l’Ain ? Il n’y a pas de nom, de gentilé. Ce serait l'un des deux seuls départements français, avec la Loire-Atlantique, sans gentilé. Certains prétendent qu’il faudrait dire les Iniste, d’autres les Aineu, d’autres encore les Aindien. Les Indiens Haineux, en somme. 
La mère, seule, me semblait vraie, réelle, pas le père. Puisque cela avait travaillé en elle, puisque l’enfant était dans sa chair, de sa chair. 
Pour devenir père, il faut des preuves, elles viennent plus tard, à petites doses. Comme si après sa venue au monde, l’enfant rentrait en soi. 
La voici aujourd’hui rêveuse, végétarienne, qui s’habille en leggins, qui fait du latin, qui pleurniche sur ses cahiers de math, qui se gave d’oréos et de sushis, et que je dépose chaque matin devant un collège.
La voici qui, chaque soir – mais aussi en journée, sur le chemin de l’école par exemple- me demande de faire parler Renardeau, le petit renard en peluche, qui comme elle fait de l’équitation.
Les Suisses qui viennent faire leurs courses en France. Les hypermarchés qui s’alignent le long de la frontière. La viande en Suisse empaquetée comme un produit de luxe. Tout y est luxe, tout y est calme, seule manque la volupté. Clichés. Au classement mondial du bonheur, établi par les Nations Unies, la Suisse vient en tête.
« Comment peut-on être Suisse ? » disent les envieux. Et les Suisses, condescendants : « comment peut-on être Français ? »
Qui, aux toilettes, y trouvant le temps long, y feuillette des magazines, placés dans un petit panier. Lisa, je viens de le remarquer, y a glissé des livres, les siens, des « Lili et Max ».
Rares sont les photos sans les enfants. Cela fait sourire Lydia, tous ces couples français qui déclarent à qui veulent les entendre qu’ils vont passer un week-end en amoureux, sans les enfants. Alors j’ai cherché des photos de nous deux, en amoureux, sans les enfants.  
Lisa qui déclare qu’elle ne croit plus en dieu. Alors, elle dit « quand je croyais en dieu… ». Le passé commence à se faire un peu de place : « tu te souviens de Varsovie, de ta nounou ukrainienne ? » Non. Mais de dieu, oui.
La principale adjointe qui m’appelle de bonne heure pour savoir s’il y aura un pot de bienvenue en ouverture de l’assemblée générale des parents d’élèves qui aura lieu demain soir.
L’herbe du jardin qui n’est plus que de la mauvaise herbe, l’été ayant calciné tout ce qu’il y avait encore de bon, de sain. Les deux arbres du jardin, un bouleau et une charmille, qui devront être émondés cet hiver.
Le soleil qui a perdu de sa superbe, les intérieurs qui se refroidissent, « la bohème » de Rimbaud expliqué à Marie. Un autre de Raymond Queneau, puis deux exercices de math. Des cahiers à signer, Lydia qui, dans des fait-tout, fait cuire des confitures de prunes et de mûres puis les met en pots, alignés sur le buffet de la cuisine. Marie qui prépare des brownies, Lisa qui quémande une tablette puis, le soir, nous laisse à la maison pour aller au grand cirque de Genève avec Arthur, ses parents, sa petite sœur.
Lydia qui offre un pot de confiture de mûres à la mère d’Arthur, rentrée déposer Lisa vers minuit.   
Le premier devoir maison en math. 
La soirée du mardi passée chez le nouveau président de l’association des parents d’élèves. Fasciné par la transformation qui s’opère dans le comportement de cet homme, râblé, corpulent. Il devient, sous mes yeux, sous nos yeux, le Président. A sa gauche, sa secrétaire. Qui le tutoie. Qui doit le connaître d’une autre vie où lui était président et elle secrétaire. Elle prend note, il refait le point, je me tiens coi, les autres aussi, à part l’ancienne vice-présidente, en verve mais à laquelle il coupe la parole, l’air de rien, pour s’imposer. 
« Sirop », « ruisseau », « autant », « aussitôt », sortie », « beau » et quelques autres : ce sont les mots du jour (pour Lisa). Dimanche soir, elle recopie le poème qu’elle doit apprendre par cœur. Elle commence un dessin, ne le termine pas. Le termine le dimanche suivant. Apprend le poème, le récite à Lydia (dans sa chambre) puis à moi (dans le salon).
Mercredi, première leçon de tennis. Lisa qui n’est pas sur la liste des inscrits, qui y est rajoutée par un homme chauve qui coordonne les quatre moniteurs. Son moniteur qui s’appelle Paolo et leur apprend à jouer avec de grosses balles en mousse. Il fait chaud. L’été s’en va, s’en vient, l’automne pareillement. Le mercredi suivant, il pleut.
Des feuilles qui sont tombées, en Suisse comme en France, de chaque côté de la frontière, comme par inadvertance. Bientôt, tout cela sera prémédité. Et les gardiens de pelouse viendront avec leurs râteaux gratter la terre et l’herbe par dessus pour faire des tas et brûler les feuilles et répandre dans l’air la brûlure de l’automne, saison des fins dernières.
G. qui a passé la nuit chez nous. Elles ont regardé des films sur l’écran d’un ordinateur. Lisa s’est incrustée dans la chambre de Marie. Des paquets de chips au vinaigre et des nachos sur un pouf en osier. Le lendemain, dimanche, Marie a voulu accompagner son amie à l’église, pensions-nous, avant de comprendre qu’il s’agissait plutôt d’assister à une séance de groupe pour jeunes ados organisée par un groupe évangélique de la mouvance protestante. La mère nous l’a expliquée dans le vestibule. Marie est revenue avec un exemplaire illustré du Nouveau Testament, heureusement pas trop impressionnée. »
Ces textes ressassent ad nauseam les circonstances du décès de mon père. Je ne les relis plus. Mais les effacer, je ne peux pas. Je les dépose ici. Et puis voilà tout. Il faut passer à la suite. Deux ans ont passé, même davantage. Marie a 15 ans depuis juillet. Lisa, 11 ans.
Marie est au lycée, l’un des plus grands de France, a déclaré le proviseur devant les centaines de parents d’élèves de seconde rassemblés dans le réfectoire. Onze classes de seconde avec une moyenne supérieure à trente élèves par classe. Lisa a rejoint le collège que Marie a quitté. Ils sont moins de trente par classe. Elle a beaucoup d’amies - trop, selon Marie qui n'en a que quelques-uns (ayant perdu Giulia qui habite maintenant en Belgique d’où son père est originaire)-; elle s’éloigne un peu d’Arthur, son meilleur ami de la petite enfance qui trouve désormais plus d’agrément à se frotter aux amis garçons. Mais ils se retrouvent deux fois par semaine au volley. Lisa a laissé le tennis (à mon grand regret), l’équitation (en septembre dernier, suivie en cela par Marie) et s’est lancée à corps perdu dans l’apprentissage du volley.  
Lisa se réveille toute seule, prend une douche, s’habille et s’administre sa ration matinale d’Harry Potter. Marie part la première, par le jardin. Les cours commencent à 8h00. Elle prend le bus Y qui passe au-dessus de la résidence. Le lycée est presque plus près de chez nous que le collège. Lisa, elle, prend le bus scolaire. Il part de l’école primaire et donc chaque matin, dix minutes après Marie, elle prend seule le chemin de son ancienne école. Je ne l’accompagne plus au grand dam de Laïka, privée de sa promenade matinale à heure fixe. Lydia est à Tachkent depuis mercredi dernier. Pour le travail mais c’est aussi l’occasion de revoir sa mère qu’elle n’a plus revue depuis l’été 2017. En l’absence de Lydia, je me rends compte que les filles n’ont plus besoin de moi pour se préparer à partir à l’école. De mon lit, j’entends Lisa qui prend sa douche, Marie qui entre la première dans la cuisine, rejointe par Lisa quelques instants plus tard, le son de la télévision, le ronronnement du micro-onde. Mais je les rejoins et je prépare à Lisa des crêpes, histoire de ne pas perdre totalement la face, tandis que Marie est déjà prête.  
Ma mère, mamie vit en Grèce depuis plus d’un an et demi. Dire que tout se passe bien serait exagéré mais le contraire, tout autant. Elle doit apprendre à vivre avec la solitude. Comme elle ne sort pas seule et que rares sont les occasions pour d’autres de l’accompagner, ses journées ne sont pas palpitantes, du moins c’est ce que je m’imagine. Elle dit avoir repris la peinture sur soie (ou sur verre) mais elle passe beaucoup de temps au téléphone avec ses amis de Grèce ou d’ailleurs. Sa voisine de palier est une présence rassurante, quasi quotidienne. Elle fait ses courses par téléphone et de temps en temps, se fait livrer des repas. Je soupçonne qu’elle ne mange pas assez, qu’elle ne dort pas très bien. Chaque pièce de l’appartement est placardée de photos de mon père, de ses parents, des enfants, des petits-enfants. Elle est en contact régulier avec sa cousine, enfin la cousine de mon père, Marie-Laure, qui est venue lui rendre visite au printemps dernier et qui lui est très dévouée.
C’est aujourd’hui le premier jour de neige. Je n’ai pas encore fait monter les pneus neige sur la Peugeot. Il se pourrait que demain, les routes ne soient plus bloquées par les « gilets jaunes » (même ici le mouvement se limita au blocage pendant quelques heures d’un rond-point) mais par la neige. Les filles sont au lit depuis plus d’une heure. C’est mon tour.
été 2018, lac de Vouliagmeni

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