04 mars 2016

Epiphanie



Nous sommes en mars et je n’ai plus écrit (sur ce blog) depuis septembre. Ci-après je reprends telles quelles des notes prises au fil des semaines depuis octobre dernier.

Novembre.

Ils ont planté des piquets rouges le long des routes qui devaient servir de repères aux chasse-neige en cas d’enneigement mais il n’a pas neigé. Il n’a pas neigé jusqu’à hier. Mais hier, c’est déjà il y a longtemps parce que j’ai laissé ces notes en suspens pendant des semaines.

Jusqu’à cet hier d’il y a quelques semaines, c’était le printemps et l’automne était comme suspendue dans les airs, au-dessus des arbres, et si malgré tout les feuilles tombaient, c’est parce qu’il le fallait bien. Elles tombaient donc mais sans conviction. J’en ai ramassées, j’en ai transporté des sacs entiers à la déchetterie et puis hier (d’il y a quelques semaines), la neige est tombée par dessus les feuilles du bouleau, celles que je n’ai pas eu le temps de ramasser. Et de novembre, nous sommes tombés en décembre, à deux doigts de sortir le calendrier de l’Avent qu’affectionne tant Lisa. Mais encore huit jours nous séparent, nous séparaient, du premier jour du mois officiel de décembre. Lisa devra attendre encore un peu. La neige n’a pas tenu.
Une soirée à la patinoire
Du temps qu’il fait au temps qui fond, voir défiler des têtes connus que l’on n'avait plus revues depuis des lustres et s’étonner qu’elles aient vieillies, comme si le temps ne passait que sous nos yeux et qu’il suffisait de se cacher pour l’arrêter.

Le vocabulaire du temps qui passe n’existe pas chez les enfants. Pour eux, le temps est toujours une promesse. Il ne passe pas, il ne fait que passer.

Marie voudrait toujours savoir ce que je pense à propos de ceci ou de cela. Elle me demande de répéter ce que je viens de dire même si je ne l’ai que marmonné, gardé rien que pour moi. Elle veut connaître mes pensées et, parmi elles, mes opinions sur tout mais je n’ai pas d’opinions sur tout, de même que je n’ai pas de préférences à propos de tout. Si parfois je n’en pense rien, ce qui arrive souvent, comme à propos de ce chanteur que je n’apprécie pas mais que je me refuse, ainsi à l’emporte-pièce, à vouer aux enfers de la débilité, elle se braque, elle ne me traite pas de vieux con bien sûr, ce n’est pas encore dans ses cordes (elle est bien élevée, elle dit « punaise » au lieu de « pu… »), mais elle a du mal à se faire à l’idée que je pourrais ne pas la comprendre ou, pire encore, qu’elle pourrait me décevoir.

Elle compose des poèmes qu’elle ne me fait pas lire, qu’elle écrit directement sur son smartphone. Elle a un compte Instagram où elle en a publié quelques uns, les meilleurs, dit-elle. Il y a quelques jours, elle m'en a envoyé un par Whatsap.

Décembre.

Lisa, quant à elle, a écrit une lettre au père Noël. Elle s’acharne à y croire encore. Chez Arthur, ils ont préparé des lettres qu’ils sont allés poster. Elle sait ce qu’elle veut. Elle m’a montré dans un magazine. Une ferme playmobile avec les vaches, les veaux, la fermière et le fermier, le beurre et l’argent du beurre.

Avec un enfant, il faut toujours tout remettre sur l’ouvrage, reprendre au premier fil, sans argument d’autorité. Mais les enfants en demandent, de l’autorité. Ils veulent des réponses aux questions. Il veulent des affirmations, du péremptoire, du définitif. Inutile de finasser, de louvoyer. Ils sont des Socrate qui savent ne rien savoir (même s’il faut être majeur pour socratiser, conscience ou hypocrisie oblige). Cela ne les empêche pas d’aimer la fable, l’élucubration, le loufoque sous toutes ses coutures. Mais c’est autre chose. La vérité n’est pas incompatible avec l’imaginaire.

Apprendre à douter est la plus grande affaire de la vie. Mais sans snobisme et c’est là la difficulté.

Apprendre à lire, disait Goethe à 80 ans. Mais Marie ne lit que du bout des lèvres, les yeux distraits, par dessus les pages, l’œil rivé aux écrans. Les téléphones intelligents ont le dessus. L’intelligence factice des machines, messageries et applications.

Elle me demande de lui expliquer la différence entre la droite et la gauche, puis entre la droite et l’extrême droite, puis entre la gauche et l’extrême gauche. Gageure. Je louvoie, ne sachant trouver les bons mots, les mots simples. Dire que la gauche est du côté des plus démunis (pauvres) et la droite du côté des plus fortunés (riches) est évidemment caricatural de nos jours (même si…). Dire que la gauche est pour plus de justice sociale (c’est quoi ?) tandis que la droite fait prévaloir le souci de l’ordre (comment définir l’ordre ? Plus facile tout de même que justice sociale) n’est pas plus subtil (quand bien même…). Surtout que les discours sont brouillés depuis quelque temps et que rares sont ceux qui disent encore ce qu’ils pensent ou qui pensent encore ce qu’ils disent. Sans compter que les non-dits rivalisent avec la bien-pensance ambiante. Expliquer cela à un enfant. Et sans compter (ça fait beaucoup de calculs à faire) que les différences se sont amenuisées au fil du temps, dans les faits encore davantage que dans les discours. Alors, je m’en tiendrais à ceci : dans les gradins de l’assemblée nationale (tu sais ce que c’est l’assemblée nationale ?), la droite est assise à droite et la gauche à gauche. C’est comme ça depuis la Révolution.

La droite veut que les choses restent comme elles sont, même si c’est injuste et que les gens ne sont pas égaux et la gauche, au contraire, voudrait que les choses changent, que les gens soient égaux.

Evidemment, si on lui présente les choses ainsi, un enfant ne peut être que de gauche. C’est une maladie infantile dont il ne faut jamais (tout à fait) guérir.

Cela dit en passant, ce qui m’empêche d’être (tout à fait) de gauche, ce sont les gens de gauche. Enfin, ceux qui prétendent incarner la gauche et pensent que tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont nécessairement « fascistes » ou « réactionnaires ». Et puis il me semble difficile d’être de gauche quand on est soi-même privilégié – ce qui est mon cas.

Mais tout ça, il ne faut pas chercher à l’expliquer à un enfant, ni même à certains adultes.

Penser tout de même à lui expliquer la Révolution.  

Ca me rappelle cette boutade de Robert Soulat qui dirigeait la collection de la Série Noire à Gallimard : « Si les enfants naissaient adultes, il y en aurait vraisemblablement un peu moins ».

Lisa, à son tour, me demande ce que c’est que la démocratie. Ce n’est pas mon jour. Bon, la démocratie c’est…

...d’abord un mot à tiroirs, deux tiroirs : « demos » et « cratos ». Le pouvoir du peuple.

Et c’est quoi le pouvoir du peuple ? D’abord le peuple. Le peuple, ce sont les gens, tous les gens.

Les gens ? m’interrompt Lisa, sourcilleuse.

Oui…Bon…reprenons (j’étais distrait, encore empêtré dans les méandres de la conversation précédente).

Les gens, c’est tout le monde. Les hommes, les femmes, les vieux, les jeunes, les enfants. Enfin, tout le monde, sans exception.

C’est fou ce que le plus simple, le plus évident n’est pas nécessairement le plus concret. Il me faut développer, partir dans des directions imprévues, tenter de revenir au sujet. C’est abstrait « les gens », le « peuple ». Et ces gens vivent dans un pays. Un pays, c’est un territoire, une terre, un espace séparé des autres pays par des frontières…

Ca devient embrouillé. Lisa est déjà ailleurs.

…non, les frontières ne sont pas tracées à la craie sur le sol. On sait où elle sont sans avoir besoin de les tracer sur le sol. Il y a des cartes pour cela…

…normalement, il n’y a pas de barrières ou de barbelés, enfin parfois oui. On se fait confiance. Tant qu’on ne se fait pas la guerre…et puis il y a les douaniers (tu en vois tous les jours...), des gens en uniforme comme les policiers qui veillent à que les gens ne passent par les frontières aussi facilement que s’ils ouvraient une porte pour aller d’une pièce à une autre…oui, c’est leur métier de surveiller les frontières…

Le vote maintenant. Seuls les gens qui ont plus de dix huit ans peuvent voter, c’est à dire choisir qui va devenir leur chef (ne compliquons pas inutilement). Pourquoi ? Parce que tant que tu n'as pas dix-huit ans, tu es un enfant (ou presque) et donc pas assez...mûr...intelligent si tu veux...pour bine choisir. Après dix-huit ans, tu sais pour qui voter. Tu es devenu raisonnable. Oui, du jour au lendemain. Oui, c'est ça...ou presque.

Marie précise tout de même qu’on peut être grand et bête. D’expérience, Lisa acquiesce. 

Pour voter, il y a des urnes, tu m’as déjà vu faire, non ? Ce sont des boîtes avec une fente au-dessus pour que tu puisses y glisser un petit bout de papier avec inscrit dessus, un nom, le nom que tu auras choisi parmi d’autres noms. Et le nom qui aura remporté le plus grande nombre de petits bouts de papier sera élu, c’est à dire qu’il sera le chef, si tu veux.

Il pourra faire tout ce qu’il veut ? Pas tout à fait…mais presque…et pas pour trop longtemps…Comment ça ? En France, c’est 5 ans. Et après ? Après, on recommence. On vote pour élire un nouveau chef. On vote pas seulement pour le Président mais aussi pour le maire, c’est à dire le chef de la ville.

Et pour la famille, il y a un chef ?

Oui mais il n’est pas élu.

Elle ne sait pas si je suis sérieux. Je ne sais pas si elle l’est. « Alors, c’est toi le chef ? ». « Bien sûr ! » dis-je en riant.

« Non, c’est maman. » décrète-t-elle sérieusement, sentencieusement. 

« Ah, bon ».

Elle va chercher une boîte, elle découpe une fente dans la boîte et décrète qu’il faudra en passer par une élection en bonne et due forme. Mais le temps que maman rentre à la maison, elle oublie la boîte, l’élection, les gens, le peuple et tout le reste. 

Lisa, plus tard, me demande : pourquoi on vote dans les écoles si les enfants ne peuvent pas voter ?
Les frères et leurs épouses le lendemain de Noël autour de quelques huîtres
Dieda est malade. Les mauvaises nouvelles se sont enchaînées tout au long de ces trois derniers mois.

D’abord, depuis la fin septembre, un mal de dos, côté droit, lancinant puis de plus en plus douloureux, l’empêchant de dormir couché, des semaines entières, sans qu’on ne sache trop quoi faire. L’ostéopathe se déclare impuissant et le renvoie chez un acupuncteur qui soulage à peine la douleur. Le généraliste aux abonnés absents, n’ayant diagnostiqué rien de plus qu’une contraction musculaire, il a fallu en trouver un autre qui, lui, l’ausculte (le premier ne l’avait pas fait), décèle une anomalie au poumon droit. La radio révèle une masse opaque. Des examens supplémentaires révéleront que le poumon droit est rempli d’un liquide qui contient des cellules cancéreuses. Pleurésie donc mais qui masquait bien pire. La nouvelle nous assomme mais une semaine après nous l’avoir servie de manière assez abrupte (mais y a-t-il une manière douce d’annoncer cela ?), le pneumologue nous parle d’un traitement quasi miraculeux. 

Le cancer a ceci de particulier qu’il a pour cause une anomalie moléculaire et dans ce cas précis, il existe un traitement ciblé, découvert récemment mais qui a déjà fait ses preuves. Il suffit de prendre un cachet matin et soir. 

Cependant, mon père n’a pas encore commencé à prendre ces cachets qu’il fait un AVC. Il doit être hospitalisé en urgence. Il restera 14 jours à l’hôpital. Depuis, il se remet doucement, il a toute sa tête et retrouve progressivement le sens de l’orientation, une vision plus claire de l’espace autour de lui, un meilleur équilibre sur ses jambes et l’appétit qui lui permet de retrouver des forces. Il s’essouffle vite, ne marche pas toujours très droit mais il le fait désormais seul, sans aide, et envisage de bientôt sortir seul. Les progrès accomplis depuis sa sortie d’hôpital sont spectaculaires. Il a repris du poids.

Noël chez nous donc et Nouvel An à l’hôpital. Tirer la galette des rois dans une chambre d’hôpital et ma mère, reine par trois fois, et même une quatrième fois, puisque nous avons recommencé, acheté autant de galettes que nécessaire comme pour conjurer le mauvais sort. Faire notre épiphanie familiale.

Les fèves sont alignées sur le buffet.


Dans ce climat angoissant, les enfants, eux, insouciants, se seront bien amusés. Ils n’auront pas les mêmes souvenirs que les adultes. Les cousines Lisa et Mélina, le cousin Léandre et Marie ont dormi, tantôt tous dans la même chambre, tantôt certains dans une, les autres dans l’autre. Pour la plus grande, Marie, tout ne fut pas toujours rose. Maîtresse des jeux par moments, martyre à d’autres moments.

Reste évidemment le chien.

Non, une chienne que nous avons adoptée en octobre juste avant notre petite escapade en Normandie. Je ne voulais pas de chien, pas d’animal domestique, sachant la charge que cela représente. Lydia hésitait mais devant les larmes des enfants, après deux années de résistance, nous avons fini par céder. 

Nous lui avons donné le nom de Laïka. C’est un jack russel.


Les premiers jours, elle était prostrée dans sa litière, craintive, découvrant avec prudence son nouvel environnement et recevant les marques d’affection des enfants avec circonspection. A peine l’avions-nous à domicile qu’il nous a fallu la laisser cinq jours à la garde des parents d’Odyna, une amie de Lisa. Nous avions prévu depuis déjà quelques semaines une escapade dans les pays de la Loire et en Normandie : Saint Malo, le Mont-Saint-Michel, les châteaux de Chambord et de Blois.

Elle est née en juillet, elle aussi, comme les enfants, et semble, à ce titre ou à un autre, se prendre pour l’un d’entre eux. Je suis le seul à faire preuve d’autorité. Les enfants y voient plutôt de la brutalité. Le fait est qu’à la chienne, le salon sert encore trop souvent de toilettes. Il est arrivé déjà quelquefois à Lydia comme à moi de marcher dans une crotte encore fumante ce qui de bon matin, quelle que soit la chance que ce mauvais pas serait censé apporter, a le don de m’exaspérer.

Impossible dehors de lui retirer la laisse. Elle n’obéit pas, il faut user de ruse pour la faire revenir.

Chaque matin, elle nous accompagne Lisa et moi jusqu’à l’école. Ou plutôt nous accompagnons Lisa. Nous c’est à dire Laïka et moi. Me voilà donc en laisse sur le chemin du retour, attaché par une corde de plus au foyer.

Les filles l’avaient rêvé ; pendant les premières semaines, émerveillées, elles avaient du mal à croire que ce n’était plus un rêve, que leur vœu le plus cher avait été exaucé. Parfois le soir, Lisa s’endort sur le canapé, joue contre joue avec Laïka.

Elle n’est pas encore habituée aux laisses, elle tire à droite, à gauche, se braque, refuse d’avancer, se laisse traîner, repart au pas, se braque à nouveau. Dès qu’un enfant s’approche, ce qui ne manque pas d’arriver, elle se dresse sur ses pattes arrière, s’agrippe aux jambes, passe entre elles, ne demande qu’à dispenser des coups de langue aux visages réjouis qui l’entourent.


Janvier

L’hiver ne veut pas prendre. Une espèce de printemps paradoxal, sans les odeurs.

Le lundi de la rentrée, Mélina et Léandre retournés en Grèce, Lisa ne voulut pas aller à l’école. Elle dit avoir froid, si froid qu’elle ne pouvait sortir, pleurnichait-elle. Comme elle n’avait pas de fièvre, j’insistais et c’est seulement devant le portail de l’école, parce qu’elle n’avait pas cessé de pleurer depuis la maison, que je cédai de guerre lasse et la ramenai chez nous.

Lisa, Marie et Mélina

Quand la neige enfin fut là, Marie manqua à son tour deux jours de classe, puis y retourna. La neige, depuis, a fondu, même dans les hauteurs du Jura.

Les cinquièmes recevront des tablettes numériques d’ici une à deux semaines. C’est un projet pilote. Une réunion d’information est prévue pour les parents ce lundi. 

Je n’y suis pas allé.

Février

La neige est retombée. Jusqu’en fin d’après-midi, nous avons dévalé en ski des pistes bleus, rouges et même noir du Jura. Une petite station de ski nichée à 1300 mètres, la plus proche de chez nous. Lisa pleurniche dans la voiture. Elle a tellement soif,  elle n’en peut plus. L’amie de Marie qui nous accompagne tente de la réconforter mais rien à faire, elle s’arque-boute, boude, laisse échapper des larmes de dépit. Dans un virage de la route en lacets qui nous ramène dans la plaine, se trouve une fontaine où Napoléon se serait désaltéré alors qu’il remontait vers Paris y déloger le gros Bourbon - avant d’être lui-même expédié, cent jours plus tard, sur une île lointaine. Je la leur montre au passage, trop rapide pour pouvoir lire l’inscription au fronton de la fontaine. Lisa hausse les épaules : « il en avait de la chance, lui ! ». « Pourquoi ? » demande Marie. « Parce qu’il a pu boire ». 

Christophe et les siens louent cette semaine un appartement dont le balcon donne sur les pistes mais dès le premier jour, quelques heures seulement après sa première leçon de ski, Mélina s’est fracturée l’humérus. Le lendemain, elle est venue chez nous avec Christophe et y a retrouvé Lisa, enchantée bien sûr. Et mercredi, elles se sont retrouvées une nouvelle fois mais chez les grands parents cette fois.  

Nous voici donc aujourd’hui. Il pleut de la neige. Elle fond à peine a-t-elle touché le sol. En Grèce, la saison des bains de mer a repris. Ici, je ne regrette pas d’avoir loué des skis pour la saison. En altitude, Christophe et les siens croulent sous la neige et se demandent comment redescendre de là-haut. Il faudra peut-être mettre des chaînes.

Parfois, le soleil se faufile entre les nuages comme un intrus. Il est pâle qu’on dirait la lune.

Je suis allé en Tunisie pour des consultations sur la réforme électorale, une fois encore bâclée, et j’y retourne la semaine prochaine. Pour la Commission européenne, j’ai rédigé des commentaires sur la loi électorale d’un lointain pays d’Afrique et corrigé un texte sur la liberté religieuse qu’avait rédigé un juriste Pakistanais. J’enfile les petits contrats qui ne m’obligent pas à voyager ou seulement quelques jours. Et je continue, dès que je le peux, à écrire des poèmes et des nouvelles. Je me suis promis de faire publier cette année un recueil de poésie. J’ai de la matière pour plusieurs recueils mais je suis tellement tatillon que je ne me décide pas, que je reste sur ma faim, convaincu de pouvoir faire mieux, ne me trouvant jamais ou rarement dans la disposition d’esprit adéquate. L’écriture doit répondre à une urgence, à une nécessité. Or, bien heureusement, je ne vis pas dans la nécessité. Et la seul urgence que m’ait affligé dernièrement est l’inquiétude pour mon père. Ce n’est pas cette urgence-là qui fait écrire et si elle le fait, son fruit est vicié d’office.
Le Parlement Tunisien
Être père au foyer, c’est l’assurance de se trouver - dans les cours d’école, sous l’auvent des kermesses de fin d’année, sur les marchés aux stands à pâtisseries faites maison - parmi une assemblée de mères au foyer qui vous observent d’un œil mi- soupçonneux, mi- attendri. Moins rare qu’autrefois, le père au foyer reste tout de même insolite, décalé. Les stéréotypes ont la vie dure. Je vois cependant de plus en plus de pères au foyer vivre leur condition d’être-au-foyer de manière décomplexée, n’hésitant pas à se mêler à l’aéropage des mères au foyer, à se lancer avec elles dans des conversations de sortie d’école, les small talks d’usage, comme on dit en anglais. Mais d’autres se cherchent une raison d’être au delà de l’être-au-foyer. Ils ont l’air de s’excuser d’être là et si leurs enfants pouvaient s’échapper de l’école par une porte dérobée, ils s’en trouveraient mieux. Ils ne se laissent pas aisément abordés et pour peu que vous les connaissiez et donc les reconnaissiez, ils seraient tentés de vous détromper. Les enfants à peine sortis, ils ne s’attardent pas, prennent la poudre d’escampette, claquent les portières derrière eux ou filent au ras des murs sans un mot pour leur progéniture qui les suit de loin. Pour être honnête, certaines femmes hors foyer se comportent également de la sorte, soucieuses de ne pas être mises au banc de leurs congénères au foyer.

J’en connais un de ces pères au foyer, Néo-zélandais, fort bougon, mal rasé, ayant, comme moi, mis de côté depuis quelques années chemises et costumes, cravates et pantalons coupe droite, qui ne jure que par sa détestation bon enfant de la France ; il ne rêve que de départs, a mis sa maison en vente, ne l’a toujours pas vendu, la faute à ces maudits Français qui ne l’achètent pas.

Demain, compétition d’escrime, après quoi j’emmène Lisa dans l’appartement que louent Isabelle et Christophe dans le Jura. Elle y passera la nuit avec sa cousine, l’avant-dernière, car demain tous redescendent chez nous pour leur dernière nuit avant le retour en Grèce. Il neige à nouveau, des grumeaux cristallins virevoltant entre les arbres qui croyaient pouvoir bourgeonner en paix.


Nous attendons le printemps. Pour que mon père puisse marcher plus souvent, pour que la vie reprenne. A chaque jour sa fève.

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