Nous sommes en mars et je n’ai plus
écrit (sur ce blog) depuis septembre. Ci-après je reprends telles quelles des notes prises au fil des semaines depuis octobre dernier.
Novembre.
Ils ont planté des piquets rouges le long des
routes qui devaient servir de repères aux chasse-neige en cas d’enneigement
mais il n’a pas neigé. Il n’a pas neigé jusqu’à hier. Mais hier, c’est déjà il
y a longtemps parce que j’ai laissé ces notes en suspens pendant des semaines.
Jusqu’à cet hier d’il y a quelques semaines,
c’était le printemps et l’automne était comme suspendue dans les airs,
au-dessus des arbres, et si malgré tout les feuilles tombaient, c’est parce
qu’il le fallait bien. Elles tombaient donc mais sans conviction. J’en ai
ramassées, j’en ai transporté des sacs entiers à la déchetterie et puis hier
(d’il y a quelques semaines), la neige est tombée par dessus les feuilles du
bouleau, celles que je n’ai pas eu le temps de ramasser. Et de novembre, nous
sommes tombés en décembre, à deux doigts de sortir le calendrier de l’Avent
qu’affectionne tant Lisa. Mais encore huit jours nous séparent, nous
séparaient, du premier jour du mois officiel de décembre. Lisa devra attendre encore
un peu. La neige n’a pas tenu.
| Une soirée à la patinoire |
Du temps qu’il fait au temps qui fond, voir
défiler des têtes connus que l’on n'avait plus revues depuis des lustres et
s’étonner qu’elles aient vieillies, comme si le temps ne passait que sous nos
yeux et qu’il suffisait de se cacher pour l’arrêter.
Le vocabulaire du temps qui passe n’existe pas
chez les enfants. Pour eux, le temps est toujours une promesse. Il ne passe
pas, il ne fait que passer.
Marie voudrait toujours savoir ce que je pense à
propos de ceci ou de cela. Elle me demande de répéter ce que je viens de dire
même si je ne l’ai que marmonné, gardé rien que pour moi. Elle veut connaître
mes pensées et, parmi elles, mes opinions sur tout mais je n’ai pas d’opinions
sur tout, de même que je n’ai pas de préférences à propos de tout. Si parfois
je n’en pense rien, ce qui arrive souvent, comme à propos de ce chanteur que je
n’apprécie pas mais que je me refuse, ainsi à l’emporte-pièce, à vouer aux
enfers de la débilité, elle se braque, elle ne me traite pas de vieux con bien
sûr, ce n’est pas encore dans ses cordes (elle est bien élevée, elle dit
« punaise » au lieu de « pu… »), mais elle a du mal à se
faire à l’idée que je pourrais ne pas la comprendre ou, pire encore, qu’elle
pourrait me décevoir.
Elle compose des poèmes qu’elle ne me fait pas
lire, qu’elle écrit directement sur son smartphone. Elle a un compte Instagram où elle en a publié quelques
uns, les meilleurs, dit-elle. Il y a quelques jours, elle m'en a envoyé un par Whatsap.
Décembre.
Lisa, quant à elle, a écrit une lettre au père Noël. Elle
s’acharne à y croire encore. Chez Arthur, ils ont préparé des lettres qu’ils
sont allés poster. Elle sait ce qu’elle veut. Elle m’a montré dans un magazine.
Une ferme playmobile avec les vaches, les veaux, la fermière et le fermier, le
beurre et l’argent du beurre.
Avec un enfant, il faut toujours tout remettre
sur l’ouvrage, reprendre au premier fil, sans argument d’autorité. Mais les
enfants en demandent, de l’autorité. Ils veulent des réponses aux questions. Il
veulent des affirmations, du péremptoire, du définitif. Inutile de finasser, de
louvoyer. Ils sont des Socrate qui savent ne rien savoir (même s’il faut être
majeur pour socratiser, conscience ou hypocrisie oblige). Cela ne les empêche
pas d’aimer la fable, l’élucubration, le loufoque sous toutes ses coutures.
Mais c’est autre chose. La vérité n’est pas incompatible avec l’imaginaire.
Apprendre à douter est la plus grande affaire de
la vie. Mais sans snobisme et c’est là la difficulté.
Apprendre à lire, disait Goethe à 80 ans. Mais
Marie ne lit que du bout des lèvres, les yeux distraits, par dessus les pages,
l’œil rivé aux écrans. Les téléphones intelligents ont le dessus.
L’intelligence factice des machines, messageries et applications.
Elle me demande de lui expliquer la différence
entre la droite et la gauche, puis entre la droite et l’extrême droite, puis
entre la gauche et l’extrême gauche. Gageure. Je louvoie, ne sachant
trouver les bons mots, les mots simples. Dire que la gauche est du côté des
plus démunis (pauvres) et la droite du côté des plus fortunés (riches) est
évidemment caricatural de nos jours (même si…). Dire que la gauche est pour
plus de justice sociale (c’est quoi ?) tandis que la droite fait prévaloir
le souci de l’ordre (comment définir l’ordre ? Plus facile tout de même
que justice sociale) n’est pas plus subtil (quand bien même…). Surtout que les
discours sont brouillés depuis quelque temps et que rares sont ceux qui disent
encore ce qu’ils pensent ou qui pensent encore ce qu’ils disent. Sans compter
que les non-dits rivalisent avec la bien-pensance ambiante. Expliquer cela à un
enfant. Et sans compter (ça fait beaucoup de calculs à faire) que les différences
se sont amenuisées au fil du temps, dans les faits encore davantage que dans
les discours. Alors, je m’en tiendrais à ceci : dans les gradins de
l’assemblée nationale (tu sais ce que c’est l’assemblée nationale ?), la
droite est assise à droite et la gauche à gauche. C’est comme ça depuis la
Révolution.
La droite veut que les choses restent comme
elles sont, même si c’est injuste et que les gens ne sont pas égaux et la
gauche, au contraire, voudrait que les choses changent, que les gens soient
égaux.
Evidemment, si on lui présente les choses ainsi,
un enfant ne peut être que de gauche. C’est une maladie infantile dont il ne
faut jamais (tout à fait) guérir.
Cela dit en passant, ce qui m’empêche d’être (tout à fait) de gauche, ce sont les gens de gauche. Enfin, ceux qui prétendent incarner la gauche et pensent que tous ceux qui ne partagent pas leurs opinions sont nécessairement « fascistes » ou « réactionnaires ». Et puis il me semble difficile d’être de gauche quand on est soi-même privilégié – ce qui est mon cas.
Mais tout ça, il ne faut pas chercher à
l’expliquer à un enfant, ni même à certains adultes.
Penser tout de même à lui expliquer la
Révolution.
Ca me rappelle cette boutade de Robert Soulat
qui dirigeait la collection de la Série Noire à Gallimard : « Si les
enfants naissaient adultes, il y en aurait vraisemblablement un peu
moins ».
Lisa, à son tour, me demande ce que c’est que la
démocratie. Ce n’est pas mon jour. Bon, la démocratie c’est…
...d’abord un mot à tiroirs, deux tiroirs :
« demos » et « cratos ». Le pouvoir du peuple.
Et c’est quoi le pouvoir du peuple ? D’abord
le peuple. Le peuple, ce sont les gens, tous les gens.
Les gens ? m’interrompt Lisa, sourcilleuse.
Oui…Bon…reprenons (j’étais distrait, encore
empêtré dans les méandres de la conversation précédente).
Les gens, c’est tout le monde. Les hommes, les
femmes, les vieux, les jeunes, les enfants. Enfin, tout le monde, sans exception.
C’est fou ce que le plus simple, le plus évident
n’est pas nécessairement le plus concret. Il me faut développer, partir dans
des directions imprévues, tenter de revenir au sujet. C’est abstrait « les
gens », le « peuple ». Et ces gens vivent dans un pays. Un pays,
c’est un territoire, une terre, un espace séparé des autres pays par des frontières…
Ca devient embrouillé. Lisa est déjà ailleurs.
…non, les frontières ne sont pas tracées à la
craie sur le sol. On sait où elle sont sans avoir besoin de les tracer sur le
sol. Il y a des cartes pour cela…
…normalement, il n’y a pas de barrières ou de
barbelés, enfin parfois oui. On se fait confiance. Tant qu’on ne se fait pas la
guerre…et puis il y a les douaniers (tu en vois tous les jours...), des gens en uniforme comme les policiers qui
veillent à que les gens ne passent par les frontières aussi facilement que
s’ils ouvraient une porte pour aller d’une pièce à une autre…oui, c’est leur
métier de surveiller les frontières…
Le vote maintenant. Seuls les gens qui ont plus
de dix huit ans peuvent voter, c’est à dire choisir qui va devenir leur chef
(ne compliquons pas inutilement). Pourquoi ? Parce que tant que tu n'as pas dix-huit ans, tu es un enfant (ou presque) et donc pas assez...mûr...intelligent si tu veux...pour bine choisir. Après dix-huit ans, tu sais pour qui voter. Tu es devenu raisonnable. Oui, du jour au lendemain. Oui, c'est ça...ou presque.
Marie précise tout de même qu’on peut être grand
et bête. D’expérience, Lisa acquiesce.
Pour voter, il y a des urnes, tu m’as déjà vu
faire, non ? Ce sont des boîtes avec une fente au-dessus pour que tu
puisses y glisser un petit bout de papier avec inscrit dessus, un nom, le nom
que tu auras choisi parmi d’autres noms. Et le nom qui aura remporté le plus
grande nombre de petits bouts de papier sera élu, c’est à dire qu’il sera le
chef, si tu veux.
Il pourra faire tout ce qu’il veut ? Pas
tout à fait…mais presque…et pas pour trop longtemps…Comment ça ? En
France, c’est 5 ans. Et après ? Après, on recommence. On vote pour élire
un nouveau chef. On vote pas seulement pour le Président mais aussi pour le
maire, c’est à dire le chef de la ville.
Et pour la famille, il y a un chef ?
Oui mais il n’est pas élu.
Elle ne sait pas si je suis sérieux. Je ne sais
pas si elle l’est. « Alors, c’est toi le chef ? ». « Bien
sûr ! » dis-je en riant.
« Non, c’est maman. » décrète-t-elle
sérieusement, sentencieusement.
« Ah, bon ».
Elle va chercher une boîte, elle découpe une
fente dans la boîte et décrète qu’il faudra en passer par une élection en bonne
et due forme. Mais le temps que maman rentre à la maison, elle oublie la boîte,
l’élection, les gens, le peuple et tout le reste.
Lisa, plus tard, me demande : pourquoi on
vote dans les écoles si les enfants ne peuvent pas voter ?
| Les frères et leurs épouses le lendemain de Noël autour de quelques huîtres |
Dieda est malade. Les mauvaises nouvelles se
sont enchaînées tout au long de ces trois derniers mois.
D’abord, depuis la fin septembre, un mal de dos,
côté droit, lancinant puis de plus en plus douloureux, l’empêchant de dormir
couché, des semaines entières, sans qu’on ne sache trop quoi faire. L’ostéopathe
se déclare impuissant et le renvoie chez un acupuncteur qui soulage à peine la
douleur. Le généraliste aux abonnés absents, n’ayant diagnostiqué rien de plus
qu’une contraction musculaire, il a fallu en trouver un autre qui, lui, l’ausculte
(le premier ne l’avait pas fait), décèle une anomalie au poumon droit. La radio
révèle une masse opaque. Des examens supplémentaires révéleront que le poumon
droit est rempli d’un liquide qui contient des cellules cancéreuses. Pleurésie
donc mais qui masquait bien pire. La nouvelle nous assomme mais une semaine après
nous l’avoir servie de manière assez abrupte (mais y a-t-il une manière douce
d’annoncer cela ?), le pneumologue nous parle d’un traitement quasi
miraculeux.
Le cancer a ceci de particulier qu’il a pour cause une anomalie
moléculaire et dans ce cas précis, il existe un traitement ciblé, découvert
récemment mais qui a déjà fait ses preuves. Il suffit de prendre un cachet
matin et soir.
Cependant, mon père n’a pas encore commencé à prendre ces cachets qu’il fait un AVC. Il doit être hospitalisé en urgence. Il restera 14 jours à l’hôpital. Depuis, il se remet doucement, il a toute sa tête et retrouve progressivement le sens de l’orientation, une vision plus claire de l’espace autour de lui, un meilleur équilibre sur ses jambes et l’appétit qui lui permet de retrouver des forces. Il s’essouffle vite, ne marche pas toujours très droit mais il le fait désormais seul, sans aide, et envisage de bientôt sortir seul. Les progrès accomplis depuis sa sortie d’hôpital sont spectaculaires. Il a repris du poids.
Cependant, mon père n’a pas encore commencé à prendre ces cachets qu’il fait un AVC. Il doit être hospitalisé en urgence. Il restera 14 jours à l’hôpital. Depuis, il se remet doucement, il a toute sa tête et retrouve progressivement le sens de l’orientation, une vision plus claire de l’espace autour de lui, un meilleur équilibre sur ses jambes et l’appétit qui lui permet de retrouver des forces. Il s’essouffle vite, ne marche pas toujours très droit mais il le fait désormais seul, sans aide, et envisage de bientôt sortir seul. Les progrès accomplis depuis sa sortie d’hôpital sont spectaculaires. Il a repris du poids.
Noël chez nous donc et Nouvel An à l’hôpital.
Tirer la galette des rois dans une chambre d’hôpital et ma mère, reine par
trois fois, et même une quatrième fois, puisque nous avons recommencé, acheté
autant de galettes que nécessaire comme pour conjurer le mauvais sort. Faire
notre épiphanie familiale.
Les fèves sont alignées sur le buffet.
Dans ce climat angoissant, les enfants, eux, insouciants,
se seront bien amusés. Ils n’auront pas les mêmes souvenirs que les adultes. Les
cousines Lisa et Mélina, le cousin Léandre et Marie ont dormi, tantôt tous dans
la même chambre, tantôt certains dans une, les autres dans l’autre. Pour la
plus grande, Marie, tout ne fut pas toujours rose. Maîtresse des jeux par
moments, martyre à d’autres moments.
Reste évidemment le chien.
Non, une chienne que nous avons adoptée en
octobre juste avant notre petite escapade en Normandie. Je ne voulais pas de
chien, pas d’animal domestique, sachant la charge que cela représente. Lydia
hésitait mais devant les larmes des enfants, après deux années de résistance,
nous avons fini par céder.
Nous lui avons donné le nom de Laïka. C’est un jack russel.
Les premiers jours, elle était prostrée dans sa
litière, craintive, découvrant avec prudence son nouvel environnement et recevant
les marques d’affection des enfants avec circonspection. A peine l’avions-nous
à domicile qu’il nous a fallu la laisser cinq jours à la garde des parents
d’Odyna, une amie de Lisa. Nous avions prévu depuis déjà quelques semaines une
escapade dans les pays de la Loire et en Normandie : Saint Malo, le
Mont-Saint-Michel, les châteaux de Chambord et de Blois.
Elle est née en juillet, elle aussi, comme les
enfants, et semble, à ce titre ou à un autre, se prendre pour l’un d’entre eux.
Je suis le seul à faire preuve d’autorité. Les enfants y voient plutôt de la
brutalité. Le fait est qu’à la chienne, le salon sert encore trop souvent de
toilettes. Il est arrivé déjà quelquefois à Lydia comme à moi de marcher dans
une crotte encore fumante ce qui de bon matin, quelle que soit la chance que ce
mauvais pas serait censé apporter, a le don de m’exaspérer.
Impossible dehors de lui retirer la laisse. Elle
n’obéit pas, il faut user de ruse pour la faire revenir.
Chaque matin, elle nous accompagne Lisa et moi
jusqu’à l’école. Ou plutôt nous accompagnons Lisa. Nous c’est à dire Laïka et
moi. Me voilà donc en laisse sur le chemin du retour, attaché par une corde
de plus au foyer.
Les filles l’avaient rêvé ; pendant les
premières semaines, émerveillées, elles avaient du mal à croire que ce n’était
plus un rêve, que leur vœu le plus cher avait été exaucé. Parfois le soir, Lisa
s’endort sur le canapé, joue contre joue avec Laïka.
Elle n’est pas encore habituée aux laisses, elle
tire à droite, à gauche, se braque, refuse d’avancer, se laisse traîner, repart
au pas, se braque à nouveau. Dès qu’un enfant s’approche, ce qui ne manque pas
d’arriver, elle se dresse sur ses pattes arrière, s’agrippe aux jambes, passe
entre elles, ne demande qu’à dispenser des coups de langue aux visages réjouis
qui l’entourent.
Janvier
L’hiver ne veut pas prendre. Une espèce de
printemps paradoxal, sans les odeurs.
Le lundi de la rentrée, Mélina et Léandre retournés
en Grèce, Lisa ne voulut pas aller à l’école. Elle dit avoir froid, si froid qu’elle
ne pouvait sortir, pleurnichait-elle. Comme elle n’avait pas de fièvre,
j’insistais et c’est seulement devant le portail de l’école, parce qu’elle
n’avait pas cessé de pleurer depuis la maison, que je cédai de guerre lasse et
la ramenai chez nous.
| Lisa, Marie et Mélina |
Quand la neige enfin fut là, Marie manqua à son
tour deux jours de classe, puis y retourna. La neige, depuis, a fondu, même
dans les hauteurs du Jura.
Les cinquièmes recevront des tablettes numériques
d’ici une à deux semaines. C’est un projet pilote. Une réunion d’information
est prévue pour les parents ce lundi.
Je n’y suis pas allé.
Je n’y suis pas allé.
Février
La neige est retombée. Jusqu’en fin
d’après-midi, nous avons dévalé en ski des pistes bleus, rouges et même noir du
Jura. Une petite station de ski nichée à 1300 mètres, la plus proche de chez
nous. Lisa pleurniche dans la voiture. Elle a tellement soif, elle n’en peut plus. L’amie de Marie qui nous
accompagne tente de la réconforter mais rien à faire, elle s’arque-boute,
boude, laisse échapper des larmes de dépit. Dans un virage de la route en
lacets qui nous ramène dans la plaine, se trouve une fontaine où Napoléon se
serait désaltéré alors qu’il remontait vers Paris y déloger le gros Bourbon - avant
d’être lui-même expédié, cent jours plus tard, sur une île lointaine. Je la
leur montre au passage, trop rapide pour pouvoir lire l’inscription au fronton
de la fontaine. Lisa hausse les épaules : « il en avait de la chance,
lui ! ». « Pourquoi ? » demande Marie. « Parce
qu’il a pu boire ».
Christophe et les siens louent cette semaine un
appartement dont le balcon donne sur les pistes mais dès le premier jour,
quelques heures seulement après sa première leçon de ski, Mélina s’est
fracturée l’humérus. Le lendemain, elle est venue chez nous avec Christophe et
y a retrouvé Lisa, enchantée bien sûr. Et mercredi, elles se sont retrouvées
une nouvelle fois mais chez les grands parents cette fois.
Nous voici donc aujourd’hui. Il pleut de la
neige. Elle fond à peine a-t-elle touché le sol. En Grèce, la saison des bains
de mer a repris. Ici, je ne regrette pas d’avoir loué des skis pour la saison.
En altitude, Christophe et les siens croulent sous la neige et se demandent
comment redescendre de là-haut. Il faudra peut-être mettre des chaînes.
Parfois, le soleil se faufile entre les nuages
comme un intrus. Il est pâle qu’on dirait la lune.
Je suis allé en Tunisie pour des consultations
sur la réforme électorale, une fois encore bâclée, et j’y retourne la semaine
prochaine. Pour la Commission européenne, j’ai rédigé des commentaires sur la
loi électorale d’un lointain pays d’Afrique et corrigé un texte sur la liberté
religieuse qu’avait rédigé un juriste Pakistanais. J’enfile les petits contrats
qui ne m’obligent pas à voyager ou seulement quelques jours. Et je continue,
dès que je le peux, à écrire des poèmes et des nouvelles. Je me suis promis de
faire publier cette année un recueil de poésie. J’ai de la matière pour
plusieurs recueils mais je suis tellement tatillon que je ne me décide pas, que
je reste sur ma faim, convaincu de pouvoir faire mieux, ne me trouvant jamais
ou rarement dans la disposition d’esprit adéquate. L’écriture doit répondre à
une urgence, à une nécessité. Or, bien heureusement, je ne vis pas dans la
nécessité. Et la seul urgence que m’ait affligé dernièrement est l’inquiétude
pour mon père. Ce n’est pas cette urgence-là qui fait écrire et si elle le
fait, son fruit est vicié d’office.
| Le Parlement Tunisien |
Être père au foyer, c’est l’assurance de se
trouver - dans les cours d’école, sous l’auvent des kermesses de fin d’année, sur
les marchés aux stands à pâtisseries faites maison - parmi une assemblée de
mères au foyer qui vous observent d’un œil mi- soupçonneux, mi- attendri. Moins
rare qu’autrefois, le père au foyer reste tout de même insolite, décalé. Les
stéréotypes ont la vie dure. Je vois cependant de plus en plus de pères au
foyer vivre leur condition d’être-au-foyer de manière décomplexée, n’hésitant
pas à se mêler à l’aéropage des mères au foyer, à se lancer avec elles dans des
conversations de sortie d’école, les small
talks d’usage, comme on dit en anglais. Mais d’autres se cherchent une
raison d’être au delà de l’être-au-foyer.
Ils ont l’air de s’excuser d’être là et si leurs enfants pouvaient s’échapper
de l’école par une porte dérobée, ils s’en trouveraient mieux. Ils ne se
laissent pas aisément abordés et pour peu que vous les connaissiez et donc les
reconnaissiez, ils seraient tentés de vous détromper. Les enfants à peine
sortis, ils ne s’attardent pas, prennent la poudre d’escampette, claquent les
portières derrière eux ou filent au ras des murs sans un mot pour leur
progéniture qui les suit de loin. Pour être honnête, certaines femmes hors
foyer se comportent également de la sorte, soucieuses de ne pas être mises au
banc de leurs congénères au foyer.
J’en connais un de ces pères au foyer, Néo-zélandais,
fort bougon, mal rasé, ayant, comme moi, mis de côté depuis quelques années
chemises et costumes, cravates et pantalons coupe droite, qui ne jure que par sa
détestation bon enfant de la France ; il ne rêve que de départs, a mis sa
maison en vente, ne l’a toujours pas vendu, la faute à ces maudits Français qui
ne l’achètent pas.
Demain, compétition d’escrime, après quoi j’emmène
Lisa dans l’appartement que louent Isabelle et Christophe dans le Jura. Elle y
passera la nuit avec sa cousine, l’avant-dernière, car demain tous redescendent
chez nous pour leur dernière nuit avant le retour en Grèce. Il neige à nouveau,
des grumeaux cristallins virevoltant entre les arbres qui croyaient pouvoir bourgeonner
en paix.
Nous attendons le printemps. Pour que mon père
puisse marcher plus souvent, pour que la vie reprenne. A chaque jour sa fève.
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