En fait.
En fait, Marie commence toutes ses explications par ces mots
« en fait ».
L’autre jour, m’écoutant parler dans le téléphone, j’entends
« en fait » revenir à plusieurs reprises dans mes phrases.
Après « quand même », voici donc « en
fait ». C’est comme si elle et moi
nous dévisagions dans le miroir des mots. Pour parler comme Plotin : sa
statue, encore sommaire, est un décalque de la mienne, ce que trahissent les mots
au-delà même de leur sens concret.
Depuis quelques semaines, une lettre ouverte du Ministre de
l’Education Nationale est placardée sur un panneau à l’entrée de l’école. Le but
était de désamorcer la polémique au sujet d’une prétendue « théorie du
genre » que les enseignants seraient tenus d’enseigner à l’école. La
rumeur n’a pas prise ici. J’ai tout de même été frappé par son ampleur sur le
plan national.
« L’enfant n’appartient
pas à ses parents. » ai-je entendu dire. C’était maladroit, ambigu, facile
à exploiter ce qui n’a pas manqué d’arriver. Qui approuverait des parents qui
prétendraient le contraire ? Ceci dit, aimer et éduquer ses enfants exige le
don d’ubiquité et personne ne l’ayant, il faut tout de même faire comme si. Car
sans amour, l’éducation est une impossibilité et sans éducation, l’amour une
imposture.
Impossible de ne pas voir dans le miroir ce double ou cette
extension de soi qui n’est pourtant pas soi ni à soi. En fait, sommes-nous sûrs
de ne pas appartenir à nos enfants (l’enfant est le père de l’homme, aurait
dit Freud) ? Quand un mot est hors sujet, on peut lui faire dire ce que l’on
veut. « Appartenir » est hors sujet. Ici, ça ne vient rien dire.
Rien n’est jamais neutre et l’école pas davantage. Au lieu de
se refugier derrière des mots-tiroir comme « laïcité » - qui
finalement piège ceux-là même qui s’en réclament -, il faudrait peut-être admettre
tout simplement que des valeurs fondent l’école, parmi lesquelles l’égalité
entre filles et garçons et, plus tard, entre femmes et hommes. La différence
entre les genres n’est pas une valeur mais un fait mais est une valeur le
rejet des différences de statut et de traitement que certains pourraient en
déduire. Il faut s’arrêter là, sans aller chercher plus loin ou plus en deçà,
dans le tréfonds des âmes. Rien ne peut être forcé, c’est un travail de fond
qui ne dit pas son nom, qui n’a pas nécessairement à se revendiquer comme tel.
Est-ce naïf ?
Sans doute.
Lisa aurait aimé jouer avec Arthur pendant la récréation.
Arthur jouait au ballon. Alors elle aussi aurait voulu y jouer. Mais dans la
cour de récréation, un petit garçon s’interposa : les filles, ça ne joue
pas au ballon ! Décréta-t-il. Que peut l’école contre ça ? Le
surveillant, c'est-à-dire l’enseignant(e), va-t-il obliger les garçons à
accepter Lisa dans leurs équipes ? Et le petit garçon si péremptoire, appartient-il
à ses parents qui lui auraient inculqué qu’entre filles et garçons passe une
ligne rouge infranchissable, les garçons étant toujours au centre du jeu, les
filles toujours sur la touche (un « e » entre parenthèses - voir
ci-dessus) ? Faut-il que l’école, à son tour, s’interpose entre parents et
enfants ? Ou faut-il seulement espérer que par imprégnation, il apprenne,
sans même s’en rendre compte, à ne pas voir les choses comme ses parents les
voient (ou les lui montrent - par des mots et/ou par l’exemple).
L’autre jour, je me surpris à expliquer à Marie que dans
tous les pays, en France comme ailleurs, les femmes sont presque toujours moins
bien payées que les hommes. Je ne parvins pas à lui expliquer pourquoi. Mais il
n’y avait pas d’explication à cela et que cela défie son entendement autant que
le mien, fut une réponse à une autre question que je me posais, celle-là même
qui m’avait amené à lui parler de ça. Par curiosité, elle aurait voulu savoir à
combien s’élevait précisément la différence de salaire : un euro, cent euros
ou mille ? Comme souvent, elle m’a entraîné dans des considérations qui n’avaient
plus grand-chose à voir avec notre point de départ. Ce qui rend les
conversations avec Marie parfois difficiles. Mais comme au fond, les
chiffres ne l’intéressent pas, l’élément moral de la question (l’injustice) prit
rapidement le dessus et la ramena finalement là où je voulais qu’elle reste.
D’habitude, j’essaie d’éviter les sermons. Je préfère être
celui que je suis, celui qui se trahit ou se montre par sa conduite, au jour le
jour, hors du cercle des mots, souvent tentés de la supplanter ou du moins de l’interpréter
à leur façon – parfois aussi par les vertus de ce qu’on appelle en Anglais le « wishful
thinking » (prendre ses désirs pour des réalités). En fait, je ne devrais
pas dire « je préfère» : je suis celui qu’elle voit au jour le jour
se comporter de telle façon et dont elle s’imprègne sans qu’elle ni moi,
aujourd’hui, n’y puissent rien. Cela m’effraie parfois. D’être en double ou
doublé, copié me fait réfléchir davantage sur l’original et j’en viens à me demander
qui je suis mais d’une manière très concrète, très terre-à-terre, scrutant mes actes
au plus près (les pensées prenant souvent trop de place dans ce genre de
questionnement) et cherchant les miroirs où les enfants seuls nous dévisagent.
Peu à peu, elle deviendra une autre mais sa mère comme son
père seront toujours là, dans les fondations (de plus en plus figés avec le
temps), leurs dénégations, justifiées ou pas, n’y faisant rien.
« En fait » ne relève pas de l’explication ou pas
seulement. Il connote un esprit enclin à toujours tout ou presque remettre sur
le métier. En fait, rien n’est tout à fait comme je l’avais cru au premier
regard, au premier mot. Il faut rectifier, sans cesse préciser, reconsidérer.
Marie use et abuse du « en fait » alors qu’à l'inverse, elle
cherche des certitudes, des points d’appui, du définitif. Son « en fait »,
c’est plutôt : « je suis sûr au moins de cela ».
Et pour aujourd’hui, c’est là que tout commence. Et cela suffira.
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