24 mars 2014

En fait...


 
En fait.

En fait, Marie commence toutes ses explications par ces mots « en fait ».

L’autre jour, m’écoutant parler dans le téléphone, j’entends « en fait » revenir à plusieurs reprises dans mes phrases.

Après « quand même », voici donc « en fait ».  C’est comme si elle et moi nous dévisagions dans le miroir des mots. Pour parler comme Plotin : sa statue, encore sommaire, est un décalque de la mienne, ce que trahissent les mots au-delà même de leur sens concret.

Depuis quelques semaines, une lettre ouverte du Ministre de l’Education Nationale est placardée sur un panneau à l’entrée de l’école. Le but était de désamorcer la polémique au sujet d’une prétendue « théorie du genre » que les enseignants seraient tenus d’enseigner à l’école. La rumeur n’a pas prise ici. J’ai tout de même été frappé par son ampleur sur le plan national.

« L’enfant n’appartient pas à ses parents. » ai-je entendu dire. C’était maladroit, ambigu, facile à exploiter ce qui n’a pas manqué d’arriver. Qui approuverait des parents qui prétendraient le contraire ? Ceci dit, aimer et éduquer ses enfants exige le don d’ubiquité et personne ne l’ayant, il faut tout de même faire comme si. Car sans amour, l’éducation est une impossibilité et sans éducation, l’amour une imposture.

Impossible de ne pas voir dans le miroir ce double ou cette extension de soi qui n’est pourtant pas soi ni à soi. En fait, sommes-nous sûrs de ne pas appartenir à nos enfants (l’enfant est le père de l’homme, aurait dit Freud) ? Quand un mot est hors sujet, on peut lui faire dire ce que l’on veut. « Appartenir » est hors sujet. Ici, ça ne vient rien dire.

Rien n’est jamais neutre et l’école pas davantage. Au lieu de se refugier derrière des mots-tiroir comme « laïcité » - qui finalement piège ceux-là même qui s’en réclament -, il faudrait peut-être admettre tout simplement que des valeurs fondent l’école, parmi lesquelles l’égalité entre filles et garçons et, plus tard, entre femmes et hommes. La différence entre les genres n’est pas une valeur mais un fait mais est une valeur le rejet des différences de statut et de traitement que certains pourraient en déduire. Il faut s’arrêter là, sans aller chercher plus loin ou plus en deçà, dans le tréfonds des âmes. Rien ne peut être forcé, c’est un travail de fond qui ne dit pas son nom, qui n’a pas nécessairement à se revendiquer comme tel.

Est-ce naïf ?

Sans doute.

Lisa aurait aimé jouer avec Arthur pendant la récréation. Arthur jouait au ballon. Alors elle aussi aurait voulu y jouer. Mais dans la cour de récréation, un petit garçon s’interposa : les filles, ça ne joue pas au ballon ! Décréta-t-il. Que peut l’école contre ça ? Le surveillant, c'est-à-dire l’enseignant(e), va-t-il obliger les garçons à accepter Lisa dans leurs équipes ? Et le petit garçon si péremptoire, appartient-il à ses parents qui lui auraient inculqué qu’entre filles et garçons passe une ligne rouge infranchissable, les garçons étant toujours au centre du jeu, les filles toujours sur la touche (un « e » entre parenthèses - voir ci-dessus) ? Faut-il que l’école, à son tour, s’interpose entre parents et enfants ? Ou faut-il seulement espérer que par imprégnation, il apprenne, sans même s’en rendre compte, à ne pas voir les choses comme ses parents les voient (ou les lui montrent - par des mots et/ou par l’exemple).

L’autre jour, je me surpris à expliquer à Marie que dans tous les pays, en France comme ailleurs, les femmes sont presque toujours moins bien payées que les hommes. Je ne parvins pas à lui expliquer pourquoi. Mais il n’y avait pas d’explication à cela et que cela défie son entendement autant que le mien, fut une réponse à une autre question que je me posais, celle-là même qui m’avait amené à lui parler de ça. Par curiosité, elle aurait voulu savoir à combien s’élevait précisément la différence de salaire : un euro, cent euros ou mille ? Comme souvent, elle m’a entraîné dans des considérations qui n’avaient plus grand-chose à voir avec notre point de départ. Ce qui rend les conversations avec Marie parfois difficiles. Mais comme au fond, les chiffres ne l’intéressent pas, l’élément moral de la question (l’injustice) prit rapidement le dessus et la ramena finalement là où je voulais qu’elle reste.

D’habitude, j’essaie d’éviter les sermons. Je préfère être celui que je suis, celui qui se trahit ou se montre par sa conduite, au jour le jour, hors du cercle des mots, souvent tentés de la supplanter ou du moins de l’interpréter à leur façon – parfois aussi par les vertus de ce qu’on appelle en Anglais le « wishful thinking » (prendre ses désirs pour des réalités). En fait, je ne devrais pas dire « je préfère» : je suis celui qu’elle voit au jour le jour se comporter de telle façon et dont elle s’imprègne sans qu’elle ni moi, aujourd’hui, n’y puissent rien. Cela m’effraie parfois. D’être en double ou doublé, copié me fait réfléchir davantage sur l’original et j’en viens à me demander qui je suis mais d’une manière très concrète, très terre-à-terre, scrutant mes actes au plus près (les pensées prenant souvent trop de place dans ce genre de questionnement) et cherchant les miroirs où les enfants seuls nous dévisagent.

Peu à peu, elle deviendra une autre mais sa mère comme son père seront toujours là, dans les fondations (de plus en plus figés avec le temps), leurs dénégations, justifiées ou pas, n’y faisant rien.

« En fait » ne relève pas de l’explication ou pas seulement. Il connote un esprit enclin à toujours tout ou presque remettre sur le métier. En fait, rien n’est tout à fait comme je l’avais cru au premier regard, au premier mot. Il faut rectifier, sans cesse préciser, reconsidérer.

Marie use et abuse du « en fait » alors qu’à l'inverse, elle cherche des certitudes, des points d’appui, du définitif. Son « en fait », c’est plutôt : « je suis sûr au moins de cela ».

Et pour aujourd’hui, c’est là que tout commence. Et cela suffira.

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