| Lisa, Giulia, Marie |
A quel âge commence l’adolescence ?
Enfants, ils nous réclament puis un jour la porte de leur
chambre se referme derrière eux – et nous voilà de l’autre côté de la porte, à
nous demander ce que nous n’avons pas fait pour mériter cela.La porte de Marie est souvent fermée mais fermée à Lisa. Les parents, elle les laisse, elle les fait entrer volontiers dans sa chambre pour leur montrer les figurines et autres objets qu’elle confectionne des heures durant sur son établi, sous le lit en mezzanine que nous venons tout juste d’installer. Le soir, elle les, elle nous enlace à tour de rôle, en leur, en nous souhaitant bonne nuit et de faire de beaux rêves. Oui, elle est encore une enfant et nous, des adultes occupés ailleurs, qui ne vont pas souvent, pas longtemps dans sa chambre (encore que Lydia ait l’excuse de longues journées de bureau).
Elle a son caractère comme on dit. Si l’on entend par là « mauvais caractère » (elle va protester en lisant cela) et qu’on associe « mauvaise caractère » à l’adolescence, alors déjà quand elle avait deux ans, quand elle maugréait, grognait, râlait, sans parler encore, simplement parce que je ne venais pas m’asseoir suffisamment vite à ses côtés, sur la table basse (j’ai encore en tête l’image de cette scène anodine), elle était une adolescente.
A la piscine, nous avons partagé une cabine à trois. Lisa se moque d’être nue devant moi et rit qu’un grand garçon comme son père puisse l’être devant elle. Avec Marie, c’est autre chose : nous avons enfilé nos maillots de bain dos à dos, sans se retourner. Je me suis dit que la prochaine fois, je l’enverrai se changer seule dans une autre cabine. Comment n’y avais-je pensé ? Je me sentais presque gêné soudain, pour la première fois sans doute. A ma décharge, notre dernière séance de piscine (sans Lydia) remontait à pas mal de temps.
Ensuite, je les ai envoyées se doucher côté femmes, leur
demandant de m’attendre à la sortie; une dizaine de minutes plus tard, une
femme, sortant du couloir des douches, s’est approché de moi et m’a murmuré
comme si personne ne devait entendre ses paroles : « ce sont vos filles là-bas ? Elles vous
appellent, elles vous cherchent ». Elles m’attendaient au mauvais
endroit, du côté des vestiaires, grelottantes après la douche.
Les vacances de février sont tombées pour nous en mars au
cours duquel le printemps nous est tombé dessus et de la semaine - et de la
semaine précédente également -, nous n’avons vu aucun nuage, juste par moments
une brume sans doute due à cette pollution aux fines particules dont on parle
tant ces derniers jours. Avant-hier, du haut des pistes de ski, on ne voyait ni
la cime des sommets Alpins ni le lac. Lisa se souvenait avoir vu en été, du
même endroit, le jet d’eau de Genève.
En deux journées pleines, l’une et l’autre ont appris à
skier. Accompagnée de sa copine Giulia, plus expérimentée, Marie a vite fait d’apprendre
à zigzaguer sur la piste verte puis sur la bleue juste au-dessus. Giulia l’a
entraînée dans les petits à-côtés bosselés de la piste où de fugaces petites
frayeurs augmentaient le plaisir de la glisse. Les premières descentes de
pistes vertes, Lisa les a faites entre mes jambes, appuyée sur mes bâtons de
ski. Après quelques descentes, elle a demandé à ce que je la laisse à mi-pente pour
en dévaler seule la moitié inférieure. Puis les trois-quarts de la pente puis la
piste entière, de la sortie à l’entrée du tire-fesse. A l’homme chauve au
bonnet rouge qui lui tendait la perche au tire-fesse, elle faisait
régulièrement état de ses progrès. Il l’avait vue débuter, peinant aux premiers
passages à se saisir de la perche, à la glisser illico sous les fesses et à
tenir ainsi trois cent mètres jusqu’en haut de la pente de part et d’autre de
laquelle des ribambelles de tout petits tous affublés du même dossard jaune
faisaient leurs premiers mètres de ski.
Le deuxième jour, nous avons délaissé la piste verte pour
une autre qui chemine en lacets à travers les bois puis enfin une bleue puis
une autre bleue. Nous avons délaissé le tire-fesse pour le télésiège qui nous
amenait tout en haut, d’où l’on surplombe tout le bassin lémanique. Lisa est d’abord
tombée dans la bleue, ce qui l’a découragée et nous avons bifurqué sur la
verte, celle du sous-bois, mais après deux remontées, elle a fini par se
laisser convaincre de retenter sa chance et maîtrisant mieux sa vitesse, elle
est enfin venue à bout de la bleue suite à quoi Marie a dévalé, avec Giulia et
moi, sa première rouge.
Du télésiège, on aperçoit une piste noire où la lumière du
couchant dessine des vagues aux irisations bleutées.
En fait, nous en sommes restés là. Dans la vallée, c’était
le printemps, et nous avions l’air de cosmonautes en goguette, tombées des
airs, les pieds encore engourdis. A la pharmacie, je me suis procuré une
pommade contre les coups de soleil.
L’école a repris. Il fait toujours beau. Mais voilà que le
vent s’engouffre dans la vallée du Rhône et le ciel s’assombrit. Dans dix
minutes, comme tous les vendredis, j’irai chercher Marie au centre aéré puis
Lisa au collège voisin où ont lieu ses leçons d’escrime. Demain reprennent les
leçons de Russe. Mamie et Dieda seront là dans quelques jours.
En fait, je fais de moins en moins de photos. Mon appareil
photo s’est enrayé et je crains que la réparation coûte plus cher que son
remplacement. L’obsolescence programmée, dit-on. Ou désuétude planifiée. Le
premier mot sonne bien, le second l’anéantit. Tout de même, avec l’appareil
photo de mon téléphone intelligent, j’ai fait quelques photos l’autre jour sur
les pistes du ski et en voici aussi une autre prise sur le manège samedi
dernier.
Il paraît que depuis la fin des années 1990, filles et
garçons ont gagné trois ans sur l'enfance. Pourquoi sont-ils si pressés ?
C’est un cirque de province. Au jeu des sept familles, voici
le père, le fils, les deux filles, la grand-mère (à la caisse), je ne vois pas
la mère. A moins que l’une des filles soit en réalité la mère. Le petit garçon
(« haricot » est son nom de cirque) et son père, il me faisait un peu
de la peine. Le père avait un petit air de ressemblance avec Franck Dubosc,
l’acteur. Assise entre Laura et Hannah, ravie, Lisa commentait à haute voix les
numéros (au point de faire se retourner, l’œil réprobateur, les spectateurs du
premier rang, ceux qui pour deux euros de plus avaient eu droit à une chaise
jaune ou blanche de plastique de jardin) et était toujours la première à
répondre aux injonctions de l’homme au micro (le père). Au début du spectacle,
il a précisé qu’ils n’espéraient pas nous étonner, mais juste nous divertir.
Pas trop d’esbroufe. D’ailleurs, la grand-mère, seule à ne pas avoir de numéro,
ne souriait pas, l’une des filles (la mère ?) non plus. L’entracte
s’éternisait, histoire de vendre le maximum de barbe-à-papa et de cornets de
pop-corn. Le petit garçon arpentait l’allée entre la scène et les gradins, des
baguettes clignotantes dans chaque main. Lisa a soudain eu mal au ventre, nous
sommes sortis et rentrés trop tard pour les friandises. Elle n’a pas protesté.
A cause du mal de ventre. Le clou du spectacle, c’était les animaux : deux
lamas, une chatte, un dromadaire, un âne, deux petits chiens tout blancs,
langues pendantes, comme s’ils venaient de loin. Le fouet claquait, l’homme
virevoltait sur ses talons, se projetait soudain en l’air pour empoigner les
anneaux et exécuter quelques rotations et croix de fer.
Le billet qui avait circulé à l’école annonçait la présence
d’éléphant. Mais en fait d’éléphant, c’était juste un déguisement qu’enfilaient
deux spectatrices tirées au sort parmi le public. A la manière du boa du petit
Prince ingérant ses proies sans les dévorer, prenant leur forme de sorte que l’éléphant
semble encore là, bien vivant, momifié dans une peau de serpent. Ce dessin-là,
montré à Lisa, a frappé son imagination. Je ne sais pas si c’était une bonne
idée de le lui montrer.
Ne fait pas tant peur ce qui se voit que ce que l’on s’imagine.
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