Ce blog est une boîte à souvenirs où sont consignées de toutes petites choses du quotidien qui, sur le moment, paraissent, sont tellement anodines que j'ai bien de la peine à me les remémorer et à les trouver dignes du moindre intérêt. Ceci dit, je sais bien que cinq, dix ans plus tard ou davantage, elles le seront, du moins aux yeux des intéressées (mère et filles) et de l'intéressé (le père). Et je me suis dit, tout à l'heure à l'école, râlant d'avoir les enfants deux jours consécutifs à la maison (le mardi, jour de grève, et le mercredi) alors même que je suis bien en peine de boucler ma revue de loi, que ce tract trouvé dans la pochette de Lisa, au dessus de la rangée de patères, viendrait plus tard rappeler bien des choses au sujet de l'école Française de ce début de XXIème siècle.
Marie a eu sa copine à la maison ce week-end. Alicia est Italienne, parle Italien chez elle, a un petit frère qui est dans la même classe que Lisa qui, intérrogée à ce sujet, fait les yeux ronds puis opine de la tête. Alicia et Marie ont dormi dans la chambre de Marie. "Dormi" est un grand mot. A minuit passé, je les ai encore surprises chahutant au fond de leur lit. Lisa était jalouse, elle ne voulait pas dormir seule; à table, elle a insisté pour s'asseoir, elle aussi, à côté d'Alicia puis elle a tenu à déclarer publiquement qu'Alicia lui avait dit qu'elle était sa copine et pour elle, cela valait bien une déclaration d'amour dans les formes.
Quand elle a une amie à la maison, Marie oublie tout le reste, parents y compris. Elle veut épater son amie à tout prix, lui montrer tout ce qu'elle a, elle voudrait que sa copine s'extasie à la vue de toutes ses richesses. Cela ne se passe jamais comme elle le souhaite. Elle est déçue, s'agace, devient mauvaise par instants ce qui a le don de m'exaspérer, sa mère faisant preuve de plus de patience que moi. A table, chacune a comparé ses notes, ses performances scolaires. Alicia, prise dans une spirale de chiffres et additions vertigineuses, lui a asséné une leçon bien sentie sur sa capacité à aller aussi loin que possible dans l'art du calcul mental: 1+1 = 2; 2+2= 4; 4+4=8; 8=8=16; 16+16=32; 32+32=64; 64+64=128; 128+128=??????????. Marie, décrochée, a ravalé sa frustration de voir son amie déployer ainsi son aptitude au calcul mental (elle survolait Marie dans les nuages des milles et des cents, Marie s'étant arrêté à...128), déclarant sur le ton du "je vous l'avais bien dit": "je vous l'avais bien dit qu'elle était bonne en math" ! L'air aussi de dire que bon, être bonne en math, c'est pas la fin du monde. Et on nous fera croire que le goût de la compétition - tout comme le sens de la propriété - ne sont pas choses innées...à moins que ce soit là, un acquis, acquis par l'école. Marie a ce goût chevillé à l'âme et quand on l'a, on en vient presque aussitôt à en souffrir puisque les comparaisons ne sont pas toujours - voire pas souvent - avantageuses. Difficile de lui tenir un discours raisonné en cherchant à lui ôter de la tête ce jeu du plus fort, de plus ceci ou du plus cela, quand, par ailleurs, on la tanne pour qu'elle fasse ses devoirs, la fête quand elle obtient de bonnes notes, la tance quand elle en obtient de mauvaises. Ce qui lui arrive alors, c'est de chercher par tous les moyens à briller, à attirer les regards sur elle, à exister aux yeux des autres. Elle en vient aux exagérations, aux vantardises, au mensonge, rien de très grave mais bon, on s'en offusque tout de même.
Sa copine et elle ont prévu de faire un exposé sur les chiens. Marie a trouvé dans un livre toute la matière de son exposé. J'ai photocopié la page du livre en question et lui ai expliqué l'importance qu'il y a à dire les choses dans un certain ordre. Puis je lui ai dit que je pourrais photocopier l'un de ces dessins en autant d'exemplaires qu'il y a d'élèves dans sa classe ce qui l'a littéralement enchantée. Elle est restée là, les yeux rivés à la photocopieuse, guettant l'apparition de chaque nouvelle copie sur le plateau oblique. Survient alors Lisa qui aussitôt s'empare de l'un de ses dessins et me l'amène pour que je le photocopie illico. Le succés de cette opération a dépassé mes espérances. J'ai tout de même photocopié le dessin de Lisa. Vingt-neuf copies donc pour Marie et une pour Lisa qui s'en est allée la montrer à Lydia.
Troisième leçon de ski pour Lisa (Marie était restée à la maison pour y accueillir sa copine). Elle y fait preuve d'une ténacité, d'un entêtement à apprendre qui m'étonne toujours. Elle a voulu continuer, la leçon finie (qui dure deux heures), et pendant encore trois quart d'heures, elle s'est échinée à remonter la pente, cramponnée au câble, puis à la descendre en pliant bien les genoux et en tapotant d'une main sur le genou de la jambe censée opérer le virage. J'ai dû la forcer à s'interrompre. Dans la cabine qui nous ramenait au Crozet, nous avons bavardé elle et moi. Lisa a une faculté que ni Marie ni moi ne possédons, de tourner la page, de passer à autre chose, de ne jamais s'appesantir tout en restant toujours très concentrée sur ce qui l'occupe au moment présent.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, elle s'est écroulée. Je l'ai portée dans mes bras dans ceux de Lydia qui attendait sur le perron. Elle a ouvert un oeil puis deux pour apercevoir le visage d'une inconnue, celui d'Alicia. Elle a fait les yeux ronds, elle s'est réveillée tout à fait, elle a commencé à vouloir être des leurs, la copine avec ses copines, qu'elle soit soeur ou copine à part entière. Les deux grandes l'ont bien sûr snobée mais elle a tout de même obtenu, à force de les harceler, de jouer avec elles. Le soir seulement, il a fallu se séparer, dormir seule mais ça, au fond, elle sait y faire. Elle aime ces moments de bascule vers la nuit, ces moment de tendresse, de connivence, de jeux partagés avec sa mère. Les histoires de mini-loup, le jeu de cache-cache quand maman remonte avec le lait et ne la trouve pas dans son lit, s'en désole ostensiblement, la retrouve, les paroles échangées que je ne comprends pas, les caresses, les câlins, la couette remontée jusque sous le menton, les baisers, les paroles encore, les dernières. Celles-là, je les comprends, ce sont toujours les mêmes.

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