Pour la Saint Valentin, Lisa a fait des dessins pour
Arthur. Elle les a pliés en deux pour les glisser ensuite dans une enveloppe au dos de laquelle elle a écrit le prénom du destinataire que je lui ai dicté de la cuisine où je préparais le dîner. Puis elle m'a demandé : « papa, comment ça s’écrit « je t’aime » ?
J, e, t, apostrophe – c’est quoi « apostrophe » -
c’est ça (et je trace une virgule en l’air) – et après ? A, i, m, e. C’est
tout ? s'enquiert-elle, le sourcil interrogateur.
Oui, c’est tout.
Marie, peine sortie de l'école : qu’est-ce que tu as acheté pour maman ?
Elle me parle de fleurs – des roses forcément et forcément rouges -, de
chocolats « mon chéri ». D’où est-ce que tu sors ça ? lui dis-je. Je n’ai
rien acheté de tout cela, elle me gronde, elle me fait la leçon, il faudrait
lui expliquer que pour Lydia, la Saint Valentin, ça ne correspond à rien, qu’elle
ne connaît pas parce que ça n’existe pas en Russie. Mais Marie insiste ; à
l’école, tout le monde ne parle que de ça (toutes les filles, en tout cas,
finit-elle par admettre) et son amoureux lui a offert une carte avec écrit
dessus « I love you » - en anglais dans le texte. La carte est dans
sa poche et comme ses gants s'y trouvent aussi, la carte, elle est toute mouillée
maintenant et elle en est sincèrement désolée. Oui, vraiment.
Alors, pour lui
faire plaisir, je vais acheter des fleurs
- je parviens toutefois à lui faire renoncer aux chocolats « mon
chéri » : je n’aime pas la liqueur de cerise, lui dis-je
malencontreusement et elle de me rétorquer illico: mais ce n’est pas pour toi
que tu les achètes les chocolats ? – oui, mais maman, elle n’aime pas non
plus la liqueur de cerise. C’est vrai,
je ne mens pas; j’achète, nous achetons une boîte de chocolats noirs; elle rit
parce qu’elle sait que j’adore le chocolat noir.
Chez le fleuriste, c’est une journée triomphale, l’apothéose
de tout un commerce. Autant les hommes qui font la queue, du comptoir à la porte
d’entrée, ont des mines penaudes de gamins pris en flagrant délit d'eau de rose, autant les employées, des femmes toutes (sauf le fleuriste qui
s’agite dans l’arrière-boutique comme un coq en cour), qui leur concoctent des bouquets
sur mesure, gloussent de satisfaction et d’attendrissement mêlés à ce spectacle
unique dans l’année : tous ces
malotrus, tous ces collégiens que l’amour, même sur commande, rajeunit et qui
se contorsionnent en file indienne, les mains dans les poches. Achètent-ils des
fleurs un autre jour de l’année ? On n’en douterait à entendre certains,
confus, demander à l’employée des fleurs, enfin je veux dire un bouquet de fleurs, comme
d’autres chez le coiffeur demandent à s’y faire couper les cheveux.
Cette année, la Saint Valentin a donc eu un petit air de fête des mères mais
Lydia n’en demandait pas tant. Lisa, elle, n’avait de pensées et autant de dessins que
pour son amoureux. Aujourd’hui encore, elle y a passé la fin de l’après-midi après l'école,
je suis allé l’y chercher. Quand je suis arrivé, tout deux se sont cachés avec des fous rires dans la mezzanine. Il a fallu user de beaucoup de persuasion pour les en
faire descendre. Quand ils sont quittés sur le pas de la porte, d’un air décidé
et appliqué, Lisa lui a donné un baiser. Lui bien sûr, il avait l’air complice mais tout de même pas
très au courant de ces pratiques et des étiquettes qui vont avec, qui vont dessus. Il lui a
rendu son baiser parce que sa mère le lui a demandé. Décidément, les filles ont
toujours un temps d’avance. Même sur les pères.

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