"S'il suffisait d'évoquer les choses quotidiennes, de le vouloir, pour les rendre intéressantes, ce serait trop facile. (...). Il y a, hors de notre vision ordinaire, soufferte, endurée, comme une possibilité de chant, de langage mélodique".
Ces lignes sont de Georges Perros dont les "papiers collés" font le pied de grue sur ma table de chevet. Je les ouvre n'importe où, je les décolle, je les relis, je les repose. Comme on laisse reposer une pâte qu'on a trop longuement triturée de tous côtés, impatient de recueillir ce brin d'inspiration qui donne à l'ordinaire le parfum - à défaut de l'écrin - de l'extraordinaire.
Partie de boule de neige dans le jardin. Cinq bonhommes de neige, coup sur coup, se sont dressés devant les fenêtres du salon et de la cuisine. Le ravissement des hirondelles en combinaisons de luge qu'elles portent aussi à l'école (calvaire des parents accroupis dans le couloir de l'école, pestant contre ces maudites combinaisons qui ne se retirent et ne s'endossent qu'au prix de gesticulations à se rompre le cou - sans compter la difficulté à troquer après-skis contre chaussons de classe sans mouiller les chaussettes).
Le matin, en traversant la résidence, je m'arrête un instant toujours au même endroit d'où l'on a vue sur la cuvette de Genève jusqu'aux sommets des Alpes nappés de brume, avec les premiers rayons de soleil réfractés par les arêtes neigeuses ce qui confère au tableau une tonalité cubiste.
J'ai rêvé que les enfants étaient grands. Dans ce rêve dont je ne me suis souvenu qu'une heure après m'être levé, Lisa devait avoir dix-huit ans ou davantage; elle était là, devant moi, évidente, même si sa physionomie s'embrouillait sous mes yeux comme lorsqu'on a nagé trop longtemps dans une eau chlorée: je distinguais une silhouette, l'éclat d'un visage mais un brouillard m'empêchait de la voir tout à fait, trait par trait. Dans cette scène vaporeuse, des amis qui ne les avaient pas vues depuis bien longtemps, s'extasiaient de les voir si changées, si désinfantilisées: des jeunes filles, des femmes et moi qui ne me voyait pas - comme dans la vie de tous les jours, miroir matinal excepté -, je me disais la même chose: comme elles ont changé ! Comme elles sont devenues...
Lydia est à New York; Olga et Julia passent leurs journées à se ballader dans Genève de musées en magasins, de magasins et musées. Elles rentrent, exténuées.
La dame du centre de loisirs, celle qui a un accent Italien, la plus maternelle des femmes de ce lieu, me faisait remarquer hier soir le trait sûr de Lisa, sa patience, sa précision. "Elle fait des dessins merveilleux !" m'assura-t-elle. Je me rengorge, je prends la main de la jeune femme de mes rêves qui me suit en brandissant un pain au chocolat au nez de ses congénères.
Il y a des barres chauffantes en espalier dans les salles de bain auxquelles on suspend les combinaisons pour les sécher. A peine rentrée, des miettes de pain au chocolat encore aux lèvres, Lisa est tout de suite allée changer de collants (ils étaient mouillés). Puis nous avons dîné d'une raclette, d'une salade verte, de rosette et d'un vin Grec résiné. Julia a raconté une histoire à Lisa en Russe et Olga en a inventé une pour Marie, en Russe aussi. Elles dorment ensemble dans le canapé-lit de la chambre de Marie.
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