24 février 2013

Les marionnettes en noir de Tbilissi


Le café Gabriadze et son petit clocher

Je suis à Tbilissi depuis déjà quelques jours et autant de nuits. J’y ai atterri en pleine nuit, sous la pluie. Passé les portes coulissantes de l’aéroport, m’attendait une pancarte à mon nom et prénom et derrière elle, un chauffeur hirsute, aussi hagard que moi qui venait de passer les six dernières heures à me contorsionner entre un hublot et un accoudoir, ne sachant lequel des deux était l’oreiller.

La voiture, une vieille BMW, bringuebale sur les pavés du centre ville. On aperçoit sur les hauteurs, tantôt à gauche, tantôt à droite, dressées dans un halo de lumière orangée, des églises aux dômes pointues, aux toits en écailles, scintillants comme l’ardoise. La plus connue, l’église Métékhi de la Vierge, se dresse sur un tertre, en surplomb de l’imposante statue du Roi Vakhtang, elle-même dominant la rivière Koura et la vieille ville qui s’étend sur l’autre rive avec sa mosquée, son église arménienne, sa synagogue et ses bains persans presque côte à côte.

L’hôtel est en lisière d’un vieux quartier de Tbilissi, entrelacs de ruelles pavées, bordées de maisonnettes branlantes dont les murs couleur saumon, terre de sienne, bleu ou vert, c’est selon, portent encore les stigmates d’un récent tremblement de terre. Certaines sont au bord de l’effondrement ; d’autres viennent d’être rénovées (leur clinquant fait un peu tarte à la crème) ; d’une rue à l’autre, le spectacle change du tout au tout mais partout, on retrouve le même archétype à base de larges fenêtres grillagées, de vérandas et de balcons à colonnades en bois travaillé, peints dans les mêmes tons que la façade et étayés par des rangées de poutres disposées à l’oblique (de l’extrémité du balcon ou de la véranda au mur de la façade) qui ne suffisent pas cependant à rassurer le piéton, plutôt enclin à éviter de marcher là-dessous. Au bout de la rue où se trouve l’hôtel, après être passé sous un porche en briques, à moitié effondré, qui fait penser à des ruines byzantines avec ses blocs alternés de briques à l’horizontale et à la verticale, on débouche sur une large avenue qui, sur la droite, descend vers la Koura et sur la gauche, monte jusqu’à la place de la Liberté. C’est là, il y a sept ans de cela, que Saakashvili et Bush, devant une foule immense, affichèrent de manière démonstrative leur amitié : une photo qui fut ensuite placardée sur des encarts publicitaires partout dans le pays, les montre tout deux levant les bras au ciel, se tenant la main. Il était populaire en ce temps-là, Saakashvili. Aujourd’hui, toujours Président du pays, après avoir perdu les dernières élections parlementaires (en octobre dernier), après avoir perdu une guerre (en 2008 contre les Russes - il espérait alors récupérer les territoires perdues de l’Ossétie du Sud), il cohabite avec un gouvernement qui lui est hostile. Il est loin le temps (bientôt dix ans) où il était acclamé en héros par tout un peuple: Che Guevara Géorgien – en moins hirsute -, qui balaya le régime autocratique de Schevadnardze sur un coup de dès. Avec les années, il a perdu la flamme, il s’est désenchanté en même temps qu’il empâtait et désormais il promène sa silhouette boudinée dans des costumes trois pièces bleues qui mettent entre lui et son peuple comme un écran de verre, celui des constructions ultramodernes qu’il aimerait voir supplanter, partout dans Tbilissi, tant les façades haussmanniennes de l’avenue Rustaveli que les bicoques instables des vieux quartiers.

Les deux fenêtres de ma chambre donnent sur une rue étroite encombrée par un lacis de canalisations rouillées, grimpant à l’angle des rues, suspendues dans les airs, courant le long des façades, enjambant les ruelles. Par une ruelle perpendiculaire, j’aperçois au loin l’à-pic, formé de terre meuble, qui surplombe la rivière Koura qui sépare la ville en deux. Les travaux entrepris sous l’ère Saakashvili ont laissé un bilan mitigé : d’un côté, des rénovations, respectueuses de l’architecture d’origine, mais qui n’ont pas le charme des vieilles maisons où vivent de pauvres gens parmi chats de gouttières et chiens errants, derrières des carreaux sales de fenêtres trouées (« Charme » peut-être est un mot de touriste qui le voit là où d’autres ne voit que de la misère) ; de l’autre, une injection d’architecture ultramoderne : constructions de verre aux formes hélicoïdales, passerelle enjambant la Koura avec des ondulations d’hélice – semblable à un rameau d’ADN -, entrelaçant tubes d'acier et panneaux triangulaires de verre aux reflets bleutés.

L'ancien Parlement (le nouveau est à Kutaisi, à 150 km de Tbilissi)
Dilnoza, une jeune Kirghize, est elle aussi arrivée dans la nuit, la même nuit mais par un autre vol. Je ne la connais pas et pas davantage Valeri, le Géorgien en charge de la logistique de l’opération et tous les trois faisons connaissance dans la cour intérieure où est servi le petit-déjeuner. La cour de l’hôtel, qui contient tout l’hôtel, plafonne dix mètres plus haut par une verrière formant un puits de lumière, les chambres étant disposées tout autour, certaines dans la galerie qui court de part et d’autre, les autres de plain-pied avec la cour. L’hôtel ne compte pas plus de dix chambres.

L’audience aura lieu le lendemain. Nous avons la journée pour nous y préparer. Dilnoza est chargée de prendre des notes in extenso, moi de repérer les points essentiels en vue du rapport que nous rédigerons ensemble après l’audience. Valeri nous sert d’informateur. C’est lui qui nous obtient le calendrier des différentes audiences. C’est lui aussi qui va recueillir dans la presse locale les informations qui nous permettent de mieux comprendre le contexte dans lequel s’ouvrent les procès.

Transport public local

Dilnoza vient tout juste d’être recrutée. Elle découvre, elle ouvre grand les yeux : c’est elle qui le dit. Elle est originaire d’Och, dans le sud du Kirghizistan, à la frontière avec l’Ouzbékistan, où cohabitent plus ou moins pacifiquement (plutôt moins dernièrement) Kirghizes et leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Elle-même est Ouzbek, ethniquement Ouzbek. Comme pour tous les citoyens Kirghizes, son ethnicité est indiquée sur sa carte d’identité ; sa mère, elle, est d’origine Tadjike et son père d’origine Ouzbek, tout deux docteurs et parents de quatre enfants, trois filles – Dilnoza est la plus jeune des trois – et d’un garçon, le benjamin. Les deux aînées ont épousé des Américains et vivent désormais aux Etats-Unis où depuis peu étudie également le frère. Dilnoza a étudié à Bishkek puis à Amsterdam et à Dublin. Son premier emploi au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés l’a ramenée sur ses terres natales. Elle a débarqué à Varsovie le 1er février pour y prendre ses nouvelles fonctions et y commencer, dit-elle, une nouvelle vie. Mais à peine installée, elle est envoyée en mission. C’est sa première mission.

Valeri, en bon Géorgien, fier de son pays, tient à nous faire découvrir les richesses de Tbilissi. Il est un peu déçu d’apprendre que j’y suis déjà venu souvent. Je comprends vite qu’il vaut mieux laisser jouer son rôle de guide sans le troubler par mes souvenirs. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant les monuments, leur histoire, que les bonnes adresses où bien manger et bien boire. Alors, nous mangeons. Il y a les Sakinkhlès où l’on mange des khinkalis, l’un des plats les plus populaires de Géorgie : c’est une variété de ravioles mais qui, pour ce qui est de la forme, ressemblent plutôt à des bourses qui seraient nouées par un cordon de pâte, une pâte bien plus épaisse que celle des raviolis (les Européens ne connaissant en fait de ravioles que les raviolis, leur déclinaison italienne). On les mange avec les mains, en commençant par faire une entaille du bout des dents sur la partie supérieure, la plus large et par cette ouverture, on boit ensuite le jus de viande (mais il y a toute une variété de Khinkalis, certains sont farcis de pomme de terre, d’autres de fromage ou même de crabe) après quoi seulement on peut s’attaquer à la boule de viande hachée, assaisonnée d’herbes aromatiques. Ce que je préfère cependant, c’est le Khatchapouri que certains présentent comme des beignets au fromage mais que l’on sert sous une forme qui fait inévitablement penser à la pizza (encore une variété italienne). Leur goût cependant est très différent en raison du fromage utilisé, un  fromage qui se décline en deux variétés dont j’ai oublié le nom (l’une des deux est l’imeruli, il me semble ; l’autre…le megruli peut-être) de sorte que lorsqu’on commande du Khatchapouri dans un restaurant, il nous est demandé de choisir entre ces deux variétés. La cuisine Géorgienne ne se résume pas, loin s’en faut, à ces deux plats mais pour Lydia et moi, ce sont les deux incontournables : elle préfère les Kinkhalis, moi les Khatchapouris dont je me goinfre depuis que je suis ici.

Khatchapouris

La première audience a tenu toutes ses promesses. On nous avait dit qu’il y aurait du monde, qu’il valait mieux par prudence arriver tôt – et nous sommes arrivés deux heures avant l’heure fixée - mais je n’avais pas imaginé cette foule. Les gardes ont vite compris que nous étions des étrangers et se sont empressés de nous faire une place en tête de file. Cependant, pas plus que nous, ils n’avaient senti venir la vague.  A l’heure fixée pour le commencement de l’audience, une foule en ébullition se pressait dans le corridor devant la salle d’audience. Comme les gardes ne laissaient toujours entrer personne, les protestations fusaient de partout. Ce furent bientôt des cris, des vociférations, surtout lorsque les journalistes, arrivés les derniers, tentèrent de se frayer un passage dans la foule, en brandissant leurs caméras au-dessus des têtes, ce qui eut pour effet d’accentuer la bousculade et de laisser certains, surtout les femmes – et il y en avait beaucoup – pantelantes, au bord de l’asphyxie. L’attente se prolongea jusqu’à ce que la rumeur se répande que l’audience se tiendrait finalement dans une autre salle, plus grande, en fait la plus grande salle du tribunal. La foule s’ébroua puis se déversa comme dans un entonnoir, en direction des portes à battants, au fond du couloir. Dilnoza, notre interprète et moi-même auxquels ce changement de salle faisait perdre la tête du peloton, nous précipitâmes vers ces deux portes comme si notre vie en dépendait. J’imaginais déjà le pire, que nous ne parvenions pas à nous faufiler à l’intérieur de la salle et dûmes quitter piteusement les lieux sans avoir pu accomplir notre tâche. Les portes étaient cependant closes ; il fallut encore attendre et cette fois, la foule n’en pouvait plus, je voyais des femmes, haletantes, que la moindre pichenette aurait sans doute envoyé au sol d’où elles ne se seraient sans doute pas relevé. Le tour dramatique qu’avait pris, de manière assez inattendue, cette course au procès, me laissait perplexe mais je n’eus pas le temps de l’être très longtemps car à ce moment-là les portes s’ouvrirent devant nous. A ma surprise, elles ne donnaient pas sur la salle mais sur un hall d’escalier, escalier qui descendait en tournant et qu’il fallut descendre avec la crainte d’y être poussé; en bas, d’autres portes furent littéralement enfoncées par les premiers arrivants. Une fois à l’intérieur, tout s’éclaircit. C’était une grande salle ; on aurait dit, par ses proportions, une salle de théâtre ou de concert. Nous n’eûmes pas de difficulté à trouver des places. Assis au troisième rang – alors qu’un des gardes qui, semble-t-il, ne nous avait pas perdu de vue pendant toute la bousculade, nous faisait signe de nous asseoir au premier rang -, en position excentrée pour éviter de déranger durant l’audience (l’interprète devait nous faire la traduction de vive voix), nous pûmes enfin retrouver notre souffle. Le spectacle allait commencer. Tout le monde avait pris place ou presque car certains avaient été refoulés par manque de place. Seul l’huissier, un jeune homme en costume cravate, était déjà sur scène, allant et venant entre la salle et les coulisses accessibles seulement par une petite porte dérobée, découpée dans le mur tapissé de lambris de bois sombre. Quand les accusés firent leur apparition par une autre porte que je n’avais pas vue, à l’autre extrémité de la salle, une grande partie de l’assistance se leva et se mit à applaudir à tout rompre. Portés par la foule, nous nous redressâmes pour apercevoir ceux que la foule accueillait avec un tel enthousiasme. Je remarquai seulement quelques îlots de réfractaires debout eux aussi et qui, comme nous, n’applaudissaient pas.



Dilnoza est grande, échassière, je me suis même demandé si elle n’était pas légèrement plus grande que moi, et le jour de l’audience, parmi la foule, sa haute taille – ici hommes et femmes ne sont pas bien grands – lui fut d’un grand secours pendant qu’à ses côtés, l’interprète Géorgienne, deux têtes plus bas malgré les talons hauts, suffoquait. Elle ne ressemble pas aux Ouzbeks que j’ai croisés à Tachkent ou ailleurs ; peut-être est-elle plus proche des Tadjiks (sa mère est Tadjik). Se combinent en elle des traits physiques où les éléments mongoles ou asiatiques, quoique indéniables, ne s’élèvent pas au-dessus d’une caresse, d’une réminiscence. Je cite de mémoire: peau olivâtre; sourcils longs, fins, très arqués et mobiles; lèvres fines, presque violettes ; yeux noirs, étirés mais non bridés; nez droit et fin. Ceci dit, davantage que son visage, me frappe – et sans doute ont frappé tous les géorgiens croisés dans la rue - sa haute taille, ses jambes maigres, sans grâce, sans rondeur qui la hissent au-dessus du genre humain. Et cette maigreur s’étend à tout son corps, poussée jusqu’à l’étroitesse pour ce qui est des épaules et du torse qu’accentue presque la longueur de ses membres, non seulement celle de ses jambes mais également de ses bras, de ses mains, de ses doigts (je n’ai pas fait attention aux pieds). On dirait un grand oiseau, aussi fin que surdimensionné, et si la description peut sembler peu flatteuse, il en émane une certaine grâce touchante. A côté d’elle, dans la rue ou en face de moi à la table d’un restaurant, Valeri lui faisait un drôle de contraste : petit, trapu, des yeux bleus dans un visage large, la bouche incarnate, les doigts boudinés, les cheveux ras, tendant vers le châtain clair. Comme finit par lui dire Dilnoza sur un ton faussement candide, il aurait pu tout aussi bien être Polonais. Je ne suis pas sûr qu’il s’en soit trouvé flatté. Il n’a pas moufté en tout cas.


Il était convenu que ce serait elle qui rédigerait le premier jet du rapport d’audience. A moi reviendrait la tâche de le finaliser puis de l’envoyer à Varsovie. Le brouillon qu’elle me transmit faisait huit pages ce qui me semblait long et n’a pas manqué d’abord de m’inquiéter. Mais j’ai vite été rassuré. Dans un Anglais américain qui souvent me donne du fil à retordre (je ne m’y retrouve pas en particulier avec les articles qui manquent ici, abondent ailleurs), elle y retraçait avec exactitude, avec force détails, le déroulement de l’audience : l’entrée des artistes, les applaudissements, les longues tirades d’une juge à la voix monocorde, l’interminable inventaire des pièces à charges et des noms des témoins et victimes lu à voix haute et à tour de rôle par trois procureurs pendant plus d’une heure et demi. J’ai tout de même passé quelques heures dessus puis je l’ai envoyé et nous sommes allés diner. Valeri ne nous a pas rejoints ni Tanya, de passage à Tbilissi, mais qui était occupée ailleurs par quelque diner officiel.

Dilnoza m’a raconté comment ses parents avaient été à deux doigts de tomber entre les mains de fanatiques Kirghizes au moment des événements de juin 2010. Elle, ses sœurs et son frère n’étaient pas à Och ce jour-là, le jour où tout a commencé. Elle-même vivait à Bichkek. Pendant quelques jours, des groupes de Kirghizes pris d’un soudain accès de haine ont ratissé les quartiers d’Och où vivaient leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Ce fut une vraie chasse à l’homme (et aux femmes et enfants). Il y aurait eu plus de 200 morts, pas tous à Och cependant puisque cette fièvre homicide avait également touché la ville voisine de Djalalabad ainsi que des villages alentour, tous situés à la frontière avec l’Ouzbékistan. Ses parents n’avaient rien vu venir. Quand Dilnoza a appris à la radio ce qui se passait, elle les a appelés pour avoir des nouvelles, pour les avertir mais eux, à ce moment-là, n’avaient rien entendu et tout leur semblait calme. Dix minutes plus tard, des tirs d’armes automatiques se faisaient entendre dans leur quartier. Dilnoza pouvait les entendre dans le combiné. Son père et sa mère ont quitté précipitamment la maison. Son père parce qu’il était Ouzbek était le plus exposé ; sa mère, d’origine Tadjik, l’était moins. Ils se sont donc séparés : pendant que sa femme se réfugiait chez des amis, lui s’est dirigé vers les champs de blé tout près de là et où, à cette époque de l’année, il était aisé de se cacher. Il y est resté trois nuits de suite et n’a rejoint leur maison, qui avait entièrement brûlé, qu’une fois le calme revenu.

La deuxième audience fut brève. Ce n’était pas la même affaire. Nous avions des raisons de penser qu’elle serait longue car les charges retenues contre l’accusé étaient lourdes et incluaient des délits financiers, toujours plus compliqués à décortiquer. Mais dès le début de l’audience, la défense a demandé à ce que l’affaire soit jointe à une autre affaire en cours concernant le même accusé mais avec d’autres charges (nous n’étions pas au courant de cette seconde affaire). Le procureur, une femme enceinte, s’est opposé à la requête de la défense mais la juge ne lui a pas donné raison. Elle a fixé une date pour la prochaine audience où les deux affaires seraient traitées ensemble et n’en feraient plus qu’une désormais. Au bout de 20 minutes, nous étions déjà sur le perron du tribunal et Valeri qui heureusement n’avait pas encore quitté les lieux, nous a ramenés à l’hôtel.

Maintenant, je suis seul à l’hôtel. Dilnoza a pris l’avion la nuit dernière. Après-demain, un jeune Polonais que je ne connais pas plus que je ne connaissais Dilnoza, viendra prendre la relève. Des audiences sont prévues tous les jours de la semaine à partir de mardi. Je prends l’avion du retour samedi prochain.

Valeri m’a apporté du vin dans une bouteille à bouchon mécanique que je devrais lui rendre quand j’aurai bu tout le vin. Drôle d’idée mais j’ai trouvé cela sympathique, même si je ne me vois pas trop boire tout seul dans ma chambre. Hier soir, il nous a emmenés dans une taverne, ce qu’on appelle ici une Dokhani. L’endroit était rustique mais convivial, décorée dans le goût d’un gîte pour chasseurs sanguinolents: murs tapissés de peaux de bête (a priori des ours), poutres auxquelles étaient suspendues d’autres peaux de bête (à vue d’oeil, je dirais des belettes, des hermines, des loutres et autres rongeurs, etc.). On y servait un vin rosé dans le goût des vins villageois que l’on trouve en Grèce mais je ne l’ai pas trouvé très bon. Je me suis rabattu sur le vin rouge, nettement meilleur. Après seulement quelques gorgées de bière (il m’a laissé seul avec le vin, Dilnoza préférant le rosé et le lapant comme s’il s’agissait de lait), Valeri s’est lancé dans une longue tirade sur les circonstances de sa rencontre avec celle devenue depuis lors (un an seulement) son épouse. Il y a chez lui comme chez la plupart de ses compatriotes mâles un goût prononcé pour les longs monologues et les grandes déclamations, le besoin de raconter, de se mettre en scène de la manière la plus flamboyante possible quitte à franchir par moment les limites de la vraisemblance. On voit bien cependant – ou du moins, je me l’imagine, ayant observé chez d’autres le même amoindrissement, d’une génération sur l’autre - que son exubérance, son goût des histoires ne doivent être qu’une pâle copie des mêmes dispositions chez ses aïeux. Il se contient et parfois prend des airs pensifs qui me paraissent un peu forcé, comme s’il s’exhortait intérieurement à plus de retenue. L’histoire qui m’a plu parmi celles qu’il a racontées, c’est celle de son grand-père qui, à plus de quatre-vingt ans, continue à monter son cheval à cru mais qui, depuis peu, multiplie les chutes. Le petit-fils, à bout d’arguments, a tenté plusieurs fois de le convaincre d’atteler le cheval à une carriole et d’y monter plutôt que de monter le cheval ce qui bien sûr indigne profondément le grand-père.



Comme je lui demande pourquoi tout le monde ici est habillé en noir, il tente d’abord de minimiser la chose avant d’admettre que le noir est la couleur des hors-la-loi et que jusqu’il y a peu, ça faisait chic pour un Géorgien de s’habiller en noir, de faire valoir ainsi sa virilité, son courage, son jusqu’au-boutisme. Quand on interrogeait des lycéens sur ce qu’ils voulaient faire plus tard, une grande majorité d’entre eux répondaient qu’ils seraient des hors-la-loi. C’était comme ça avant, s’empresse-t-il d’ajouter. Aujourd’hui, c’est différent. Je ne sais s’il faut le croire. Il ne veut pas paraître pessimiste. Ce n’est pas clair pour moi si le changement de majorité aux dernières élections a suscité un regain d’optimisme dans le pays. La situation politique est compliquée et les intérêts des uns et des autres s’enchevêtrent sans que l’on puisse les démêler. Il règne une atmosphère de règlements de comptes. Des anciens ministres, des anciens hauts fonctionnaires sont trainés en justice. Les gens s’en réjouissent. C’est eux qui l’ont demandé. C’est pour cela qu’ils voté pour eux, contre Sakaashvili. Il y a eu des abus et aujourd’hui, après neuf ans d’un régime vanté à l’extérieur, honni à l’intérieur (du moins dans la dernière période), tout remonte à la surface, les langues se délient (mais à cela se mêlent des retournements de veste et toute sorte d’arrière-pensées). Dans l’imbroglio que laisse Saakachvili derrière lui, on ne sait pas trop où sont les ombres et les nuances, ce qu’il y a de vrai, ce qu’il y a de faux, les bons et les méchants, les intègres et les hors-la-loi. Tous portent le noir. Même les chats qui, devant l’hôtel, alertés par un fumet de brasero, font la garde, roulés en boule mais l’œil vif, le pelage gris puis noir avec la nuit tombée comme un couperet.

Stationnement réservé aux fidèles
Pour ce qui est du deuil, aujourd’hui est une journée de deuil. Partout dans la ville, les églises sonnent le glas. On commémore la fin tragique de la première république de Géorgie renversée en 1921 par les Bolchéviques. Un mémorial en l'honneur de la courte "première république" a été inauguré et un concours organisé dans les écoles pour récompenser la meilleure dissertation sur le thème des similarités entre l'invasion de 1921 et la guerre russo-géorgienne d’août 2008. Avec ce bourdon au loin qui fait trembler les vitres, même les chats, les gris comme les noirs, ont disparu. Je suis finalement sorti, j’ai déambulé dans les rues, pris des photos à la volée. L’ancien Parlement, transféré à Kutaisi, est vide ; il y a tout de même deux voitures de police de part et d’autre du bâtiment ; c’est de là qu’était partie et qu’avait fini la révolution de 2003. En face, les bulldozers ont abattu de vieilles façades et à la place, il y a un grand trou de boue, de tas de terre, d’eaux stagnantes. Des camions s’engouffrent derrière des palissades en tôle ondulée. Derrière, dans la rue qui longe le chantier, l’église bourdonne comme une ruche. Des hommes et des femmes en sortent en se signant. De là où j’observe la scène, on distingue vaguement un vacillement de cierges à l’intérieur. De vieilles voitures démembrées sont garées devant d’improbables maisons qui ne tiennent plus que par des poutres vermoulues. Les gens me dévisagent : j’ai bien l’air d’un étranger. Revenu dans mon quartier, je déjeune seul avec quelques livres dans un café, voisin d’un théâtre de marionnettes, celui de Rezo Gabriadze, marionnettiste-poète (qui a vécu en exil en France jusqu’en 1997). Le théâtre de marionnettes était là avant ; c’est lui qui a eu l’idée du café, « comme en Iran » disait-il.


Evidemment, je commande du Katchapouri. Et en lisant, je tombe sur cette boutade : les Russes font des toasts pour boire ; les Géorgiens boivent pour faire des toasts. Pays de vodka contre pays du vin.

A peine suis-je rentré, à la nuit tombée, que les églises de nouveau battent la chamade. La nuit, c’est encore plus impressionnant. Peut-être que les Géorgiens aiment trop leur pays. Les Polonais aussi souffraient ainsi, d’avoir trop souffert dans un passé qui s’étirait en longueur, qu’ils étiraient en langueur. Ici aussi le passé les habite. Et un peuple qui s’habille en noir, prunelles, cheveux et sourcils compris, ce n’est pas vraiment une promesse d’avenir. 

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