| Le café Gabriadze et son petit clocher |
Je suis à Tbilissi depuis déjà quelques jours et autant de
nuits. J’y ai atterri en pleine nuit, sous la pluie. Passé les portes
coulissantes de l’aéroport, m’attendait une pancarte à mon nom et prénom et
derrière elle, un chauffeur hirsute, aussi hagard que moi qui venait de passer
les six dernières heures à me contorsionner entre un hublot et un accoudoir, ne
sachant lequel des deux était l’oreiller.
La voiture, une vieille BMW, bringuebale sur les pavés du
centre ville. On aperçoit sur les hauteurs, tantôt à gauche, tantôt à droite, dressées
dans un halo de lumière orangée, des églises aux dômes pointues, aux toits en
écailles, scintillants comme l’ardoise. La plus connue, l’église Métékhi de la
Vierge, se dresse sur un tertre, en surplomb de l’imposante statue du Roi
Vakhtang, elle-même dominant la rivière Koura et la vieille ville qui s’étend
sur l’autre rive avec sa mosquée, son église arménienne, sa synagogue et ses
bains persans presque côte à côte.
L’hôtel est en lisière d’un vieux quartier de Tbilissi, entrelacs
de ruelles pavées, bordées de maisonnettes branlantes dont les murs couleur
saumon, terre de sienne, bleu ou vert, c’est selon, portent encore les stigmates
d’un récent tremblement de terre. Certaines sont au bord de
l’effondrement ; d’autres viennent d’être rénovées (leur clinquant fait un
peu tarte à la crème) ; d’une rue à l’autre, le spectacle change du tout
au tout mais partout, on retrouve le même archétype à base de larges fenêtres
grillagées, de vérandas et de balcons à colonnades en bois travaillé, peints dans
les mêmes tons que la façade et étayés par des rangées de poutres disposées à
l’oblique (de l’extrémité du balcon ou de la véranda au mur de la façade) qui
ne suffisent pas cependant à rassurer le piéton, plutôt enclin à éviter de
marcher là-dessous. Au bout de la rue où se trouve l’hôtel, après être passé sous
un porche en briques, à moitié effondré, qui fait penser à des ruines byzantines
avec ses blocs alternés de briques à l’horizontale et à la verticale, on
débouche sur une large avenue qui, sur la droite, descend vers la Koura et sur
la gauche, monte jusqu’à la place de la Liberté. C’est là, il y a sept ans de
cela, que Saakashvili et Bush, devant une foule immense, affichèrent de manière
démonstrative leur amitié : une photo qui fut ensuite placardée sur des
encarts publicitaires partout dans le pays, les montre tout deux levant les
bras au ciel, se tenant la main. Il était populaire en ce temps-là, Saakashvili.
Aujourd’hui, toujours Président du pays, après avoir perdu les dernières
élections parlementaires (en octobre dernier), après avoir perdu une guerre (en
2008 contre les Russes - il espérait alors récupérer les territoires perdues de
l’Ossétie du Sud), il cohabite avec un gouvernement qui lui est hostile. Il est
loin le temps (bientôt dix ans) où il était acclamé en héros par tout un peuple: Che Guevara Géorgien – en moins hirsute -, qui balaya le régime
autocratique de Schevadnardze sur un coup de dès. Avec les années, il a perdu la flamme, il s’est
désenchanté en même temps qu’il empâtait et désormais il promène sa silhouette
boudinée dans des costumes trois pièces bleues qui mettent entre lui et son
peuple comme un écran de verre, celui des constructions ultramodernes qu’il
aimerait voir supplanter, partout dans Tbilissi, tant les façades
haussmanniennes de l’avenue Rustaveli
que les bicoques instables des vieux quartiers.
Les deux fenêtres de ma chambre donnent sur une rue étroite encombrée
par un lacis de canalisations rouillées, grimpant à l’angle des rues, suspendues
dans les airs, courant le long des façades, enjambant les ruelles. Par une
ruelle perpendiculaire, j’aperçois au loin l’à-pic, formé de terre meuble, qui
surplombe la rivière Koura qui sépare la ville en deux. Les travaux entrepris
sous l’ère Saakashvili ont laissé un bilan mitigé : d’un côté, des
rénovations, respectueuses de l’architecture d’origine, mais qui n’ont pas le
charme des vieilles maisons où vivent de pauvres gens parmi chats de gouttières
et chiens errants, derrières des carreaux sales de fenêtres trouées (« Charme »
peut-être est un mot de touriste qui le voit là où d’autres ne voit que de la
misère) ; de l’autre, une injection d’architecture ultramoderne : constructions
de verre aux formes hélicoïdales, passerelle enjambant la Koura avec des ondulations
d’hélice – semblable à un rameau d’ADN -,
entrelaçant tubes d'acier et panneaux triangulaires de verre aux reflets
bleutés.
| L'ancien Parlement (le nouveau est à Kutaisi, à 150 km de Tbilissi) |
Dilnoza, une jeune Kirghize, est elle aussi arrivée dans la
nuit, la même nuit mais par un autre vol. Je ne la connais pas et pas davantage
Valeri, le Géorgien en charge de la logistique de l’opération et tous les trois
faisons connaissance dans la cour intérieure où est servi le petit-déjeuner. La
cour de l’hôtel, qui contient tout l’hôtel, plafonne dix mètres plus haut par
une verrière formant un puits de lumière, les chambres étant disposées tout
autour, certaines dans la galerie qui court de part et d’autre, les autres de
plain-pied avec la cour. L’hôtel ne compte pas plus de dix chambres.
L’audience aura lieu le lendemain. Nous avons la journée
pour nous y préparer. Dilnoza est chargée de prendre des notes in extenso, moi
de repérer les points essentiels en vue du rapport que nous rédigerons ensemble
après l’audience. Valeri nous sert d’informateur. C’est lui qui nous obtient le
calendrier des différentes audiences. C’est lui aussi qui va recueillir dans la
presse locale les informations qui nous permettent de mieux comprendre le
contexte dans lequel s’ouvrent les procès.
| Transport public local |
Dilnoza vient tout juste d’être recrutée. Elle découvre,
elle ouvre grand les yeux : c’est elle qui le dit. Elle est originaire
d’Och, dans le sud du Kirghizistan, à la frontière avec l’Ouzbékistan, où
cohabitent plus ou moins pacifiquement (plutôt moins dernièrement) Kirghizes et
leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Elle-même est Ouzbek, ethniquement Ouzbek.
Comme pour tous les citoyens Kirghizes, son ethnicité est indiquée sur sa carte
d’identité ; sa mère, elle, est d’origine Tadjike et son père d’origine
Ouzbek, tout deux docteurs et parents de quatre enfants, trois filles – Dilnoza
est la plus jeune des trois – et d’un garçon, le benjamin. Les deux aînées ont
épousé des Américains et vivent désormais aux Etats-Unis où depuis peu étudie
également le frère. Dilnoza a étudié à Bishkek puis à Amsterdam et à Dublin.
Son premier emploi au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés l’a
ramenée sur ses terres natales. Elle a débarqué à Varsovie le 1er
février pour y prendre ses nouvelles fonctions et y commencer, dit-elle, une
nouvelle vie. Mais à peine installée, elle est envoyée en mission. C’est sa
première mission.
Valeri, en bon Géorgien, fier de son pays, tient à nous
faire découvrir les richesses de Tbilissi. Il est un peu déçu d’apprendre que
j’y suis déjà venu souvent. Je comprends vite qu’il vaut mieux laisser jouer
son rôle de guide sans le troubler par mes souvenirs. Ce qui l’intéresse, ce
n’est pas tant les monuments, leur histoire, que les bonnes adresses où bien
manger et bien boire. Alors, nous mangeons. Il y a les Sakinkhlès où l’on mange des khinkalis,
l’un des plats les plus populaires de Géorgie : c’est une variété de ravioles
mais qui, pour ce qui est de la forme, ressemblent plutôt à des bourses qui
seraient nouées par un cordon de pâte, une pâte bien plus épaisse que celle des
raviolis (les Européens ne connaissant en fait de ravioles que les raviolis,
leur déclinaison italienne). On les mange avec les mains, en commençant par
faire une entaille du bout des dents sur la partie supérieure, la plus large et
par cette ouverture, on boit ensuite le jus de viande (mais il y a toute une
variété de Khinkalis, certains sont
farcis de pomme de terre, d’autres de fromage ou même de crabe) après quoi
seulement on peut s’attaquer à la boule de viande hachée, assaisonnée d’herbes
aromatiques. Ce que je préfère cependant, c’est le Khatchapouri que certains présentent comme des beignets au fromage
mais que l’on sert sous une forme qui fait inévitablement penser à la pizza
(encore une variété italienne). Leur goût cependant est très différent en raison
du fromage utilisé, un fromage qui se
décline en deux variétés dont j’ai oublié le nom (l’une des deux est l’imeruli, il me semble ; l’autre…le megruli peut-être) de sorte que
lorsqu’on commande du Khatchapouri dans
un restaurant, il nous est demandé de choisir entre ces deux variétés. La
cuisine Géorgienne ne se résume pas, loin s’en faut, à ces deux plats mais
pour Lydia et moi, ce sont les deux incontournables : elle préfère les Kinkhalis, moi les Khatchapouris dont je me goinfre depuis que je suis ici.
| Khatchapouris |
La première audience a tenu toutes ses promesses. On nous
avait dit qu’il y aurait du monde, qu’il valait mieux par prudence arriver tôt
– et nous sommes arrivés deux heures avant l’heure fixée - mais je n’avais pas
imaginé cette foule. Les gardes ont vite compris que nous étions des étrangers
et se sont empressés de nous faire une place en tête de file. Cependant, pas
plus que nous, ils n’avaient senti venir la vague. A l’heure fixée pour le commencement de
l’audience, une foule en ébullition se pressait dans le corridor devant la
salle d’audience. Comme les gardes ne laissaient toujours entrer personne, les
protestations fusaient de partout. Ce furent bientôt des cris, des
vociférations, surtout lorsque les journalistes, arrivés les derniers, tentèrent
de se frayer un passage dans la foule, en brandissant leurs caméras au-dessus
des têtes, ce qui eut pour effet d’accentuer la bousculade et de laisser
certains, surtout les femmes – et il y en avait beaucoup – pantelantes, au bord
de l’asphyxie. L’attente se prolongea jusqu’à ce que la rumeur se répande que
l’audience se tiendrait finalement dans une autre salle, plus grande, en fait
la plus grande salle du tribunal. La foule s’ébroua puis se déversa comme dans
un entonnoir, en direction des portes à battants, au fond du couloir. Dilnoza,
notre interprète et moi-même auxquels ce changement de salle faisait perdre la
tête du peloton, nous précipitâmes vers ces deux portes comme si notre vie en
dépendait. J’imaginais déjà le pire, que nous ne parvenions pas à nous faufiler
à l’intérieur de la salle et dûmes quitter piteusement les lieux sans avoir pu
accomplir notre tâche. Les portes étaient cependant closes ; il fallut
encore attendre et cette fois, la foule n’en pouvait plus, je voyais des
femmes, haletantes, que la moindre pichenette aurait sans doute envoyé au sol
d’où elles ne se seraient sans doute pas relevé. Le tour dramatique qu’avait
pris, de manière assez inattendue, cette course au procès, me laissait perplexe
mais je n’eus pas le temps de l’être très longtemps car à ce moment-là les
portes s’ouvrirent devant nous. A ma surprise, elles ne donnaient pas sur la
salle mais sur un hall d’escalier, escalier qui descendait en tournant et qu’il
fallut descendre avec la crainte d’y être poussé; en bas, d’autres portes
furent littéralement enfoncées par les premiers arrivants. Une fois à
l’intérieur, tout s’éclaircit. C’était une grande salle ; on aurait dit,
par ses proportions, une salle de théâtre ou de concert. Nous n’eûmes pas de
difficulté à trouver des places. Assis au troisième rang – alors qu’un des
gardes qui, semble-t-il, ne nous avait pas perdu de vue pendant toute la
bousculade, nous faisait signe de nous asseoir au premier rang -, en position
excentrée pour éviter de déranger durant l’audience (l’interprète devait nous
faire la traduction de vive voix), nous pûmes enfin retrouver notre souffle. Le
spectacle allait commencer. Tout le monde avait pris place ou presque car
certains avaient été refoulés par manque de place. Seul l’huissier, un jeune homme
en costume cravate, était déjà sur scène, allant et venant entre la salle et
les coulisses accessibles seulement par une petite porte dérobée, découpée dans
le mur tapissé de lambris de bois sombre. Quand les accusés firent leur
apparition par une autre porte que je n’avais pas vue, à l’autre extrémité de
la salle, une grande partie de l’assistance se leva et se mit à applaudir à
tout rompre. Portés par la foule, nous nous redressâmes pour apercevoir ceux
que la foule accueillait avec un tel enthousiasme. Je remarquai seulement quelques
îlots de réfractaires debout eux aussi et qui, comme nous, n’applaudissaient
pas.
Dilnoza est grande, échassière, je me suis même demandé si
elle n’était pas légèrement plus grande que moi, et le jour de l’audience, parmi
la foule, sa haute taille – ici hommes et femmes ne sont pas bien grands – lui fut
d’un grand secours pendant qu’à ses côtés, l’interprète Géorgienne, deux têtes
plus bas malgré les talons hauts, suffoquait. Elle ne ressemble pas aux Ouzbeks
que j’ai croisés à Tachkent ou ailleurs ; peut-être est-elle plus proche
des Tadjiks (sa mère est Tadjik). Se combinent en elle des traits physiques
où les éléments mongoles ou asiatiques, quoique indéniables, ne s’élèvent pas
au-dessus d’une caresse, d’une réminiscence. Je cite de mémoire: peau olivâtre;
sourcils longs, fins, très arqués et mobiles; lèvres fines, presque
violettes ; yeux noirs, étirés mais non bridés; nez droit et fin. Ceci
dit, davantage que son visage, me frappe – et sans doute ont frappé tous les
géorgiens croisés dans la rue - sa haute taille, ses jambes maigres,
sans grâce, sans rondeur qui la hissent au-dessus du genre humain. Et cette
maigreur s’étend à tout son corps, poussée jusqu’à l’étroitesse pour ce qui
est des épaules et du torse qu’accentue presque la longueur de ses membres, non
seulement celle de ses jambes mais également de ses bras, de ses mains,
de ses doigts (je n’ai pas fait attention aux pieds). On dirait un grand
oiseau, aussi fin que surdimensionné, et si la description peut sembler peu
flatteuse, il en émane une certaine grâce touchante. A côté d’elle, dans la
rue ou en face de moi à la table d’un restaurant, Valeri lui faisait un drôle
de contraste : petit, trapu, des yeux bleus dans un visage large, la
bouche incarnate, les doigts boudinés, les cheveux ras, tendant vers le châtain
clair. Comme finit par lui dire Dilnoza sur un ton faussement candide, il aurait pu
tout aussi bien être Polonais. Je ne suis pas sûr qu’il s’en soit trouvé
flatté. Il n’a pas moufté en tout cas.
Il était convenu que ce serait elle qui rédigerait le
premier jet du rapport d’audience. A moi reviendrait la tâche de le finaliser
puis de l’envoyer à Varsovie. Le brouillon qu’elle me transmit faisait huit
pages ce qui me semblait long et n’a pas manqué d’abord de m’inquiéter. Mais j’ai
vite été rassuré. Dans un Anglais américain qui souvent me donne du fil à
retordre (je ne m’y retrouve pas en particulier avec les articles qui manquent
ici, abondent ailleurs), elle y retraçait avec exactitude, avec force détails,
le déroulement de l’audience : l’entrée des artistes, les
applaudissements, les longues tirades d’une juge à la voix monocorde, l’interminable
inventaire des pièces à charges et des noms des témoins et victimes lu à voix
haute et à tour de rôle par trois procureurs pendant plus d’une heure et demi.
J’ai tout de même passé quelques heures dessus puis je l’ai envoyé et nous
sommes allés diner. Valeri ne nous a pas rejoints ni Tanya, de passage à
Tbilissi, mais qui était occupée ailleurs par quelque diner officiel.
Dilnoza m’a raconté comment ses parents avaient été à deux
doigts de tomber entre les mains de fanatiques Kirghizes au moment des
événements de juin 2010. Elle, ses sœurs et son frère n’étaient pas à Och ce
jour-là, le jour où tout a commencé. Elle-même vivait à Bichkek. Pendant
quelques jours, des groupes de Kirghizes pris d’un soudain accès de haine ont
ratissé les quartiers d’Och où vivaient leurs compatriotes d’origine Ouzbek. Ce
fut une vraie chasse à l’homme (et aux femmes et enfants). Il y aurait eu plus
de 200 morts, pas tous à Och cependant puisque cette fièvre homicide avait
également touché la ville voisine de Djalalabad ainsi que des villages
alentour, tous situés à la frontière avec l’Ouzbékistan. Ses parents n’avaient
rien vu venir. Quand Dilnoza a appris à la radio ce qui se passait, elle les a
appelés pour avoir des nouvelles, pour les avertir mais eux, à ce moment-là,
n’avaient rien entendu et tout leur semblait calme. Dix minutes plus tard, des
tirs d’armes automatiques se faisaient entendre dans leur quartier. Dilnoza
pouvait les entendre dans le combiné. Son père et sa mère ont quitté
précipitamment la maison. Son père parce qu’il était Ouzbek était le plus
exposé ; sa mère, d’origine Tadjik, l’était moins. Ils se sont donc
séparés : pendant que sa femme se réfugiait chez des amis, lui s’est
dirigé vers les champs de blé tout près de là et où, à cette époque de l’année,
il était aisé de se cacher. Il y est resté trois nuits de suite et n’a rejoint
leur maison, qui avait entièrement brûlé, qu’une fois le calme revenu.
La deuxième audience fut brève. Ce n’était pas la même
affaire. Nous avions des raisons de penser qu’elle serait longue car les
charges retenues contre l’accusé étaient lourdes et incluaient des délits
financiers, toujours plus compliqués à décortiquer. Mais dès le début de
l’audience, la défense a demandé à ce que l’affaire soit jointe à une autre
affaire en cours concernant le même accusé mais avec d’autres charges (nous
n’étions pas au courant de cette seconde affaire). Le procureur, une femme
enceinte, s’est opposé à la requête de la défense mais la juge ne lui a pas donné
raison. Elle a fixé une date pour la prochaine audience où les deux affaires seraient
traitées ensemble et n’en feraient plus qu’une désormais. Au bout de 20
minutes, nous étions déjà sur le perron du tribunal et Valeri qui heureusement
n’avait pas encore quitté les lieux, nous a ramenés à l’hôtel.
Maintenant, je suis seul à l’hôtel. Dilnoza a pris l’avion
la nuit dernière. Après-demain, un jeune Polonais que je ne connais pas plus
que je ne connaissais Dilnoza, viendra prendre la relève. Des audiences sont
prévues tous les jours de la semaine à partir de mardi. Je prends l’avion du
retour samedi prochain.
Valeri m’a apporté du vin dans une bouteille à bouchon
mécanique que je devrais lui rendre quand j’aurai bu tout le vin. Drôle d’idée
mais j’ai trouvé cela sympathique, même si je ne me vois pas trop boire tout
seul dans ma chambre. Hier soir, il nous a emmenés dans une taverne, ce qu’on
appelle ici une Dokhani. L’endroit
était rustique mais convivial, décorée dans le goût d’un gîte pour chasseurs
sanguinolents: murs tapissés de peaux de bête (a priori des ours), poutres
auxquelles étaient suspendues d’autres peaux de bête (à vue d’oeil, je dirais des
belettes, des hermines, des loutres et autres rongeurs, etc.). On y servait un
vin rosé dans le goût des vins villageois que l’on trouve en Grèce mais je ne
l’ai pas trouvé très bon. Je me suis rabattu sur le vin rouge, nettement meilleur.
Après seulement quelques gorgées de bière (il m’a laissé seul avec le vin,
Dilnoza préférant le rosé et le lapant comme s’il s’agissait de lait), Valeri
s’est lancé dans une longue tirade sur les circonstances de sa rencontre avec
celle devenue depuis lors (un an seulement) son épouse. Il y a chez lui comme
chez la plupart de ses compatriotes mâles un goût prononcé pour les longs
monologues et les grandes déclamations, le besoin de raconter, de se mettre en
scène de la manière la plus flamboyante possible quitte à franchir par moment
les limites de la vraisemblance. On voit bien cependant – ou du moins, je me
l’imagine, ayant observé chez d’autres le même amoindrissement, d’une
génération sur l’autre - que son exubérance, son goût des histoires ne doivent
être qu’une pâle copie des mêmes dispositions chez ses aïeux. Il se contient et
parfois prend des airs pensifs qui me paraissent un peu forcé, comme s’il
s’exhortait intérieurement à plus de retenue. L’histoire qui m’a plu parmi
celles qu’il a racontées, c’est celle de son grand-père qui, à plus de
quatre-vingt ans, continue à monter son cheval à cru mais qui, depuis peu,
multiplie les chutes. Le petit-fils, à bout d’arguments, a tenté plusieurs fois
de le convaincre d’atteler le cheval à une carriole et d’y monter plutôt que de
monter le cheval ce qui bien sûr indigne profondément le grand-père.
Comme je lui demande pourquoi tout le monde ici est habillé
en noir, il tente d’abord de minimiser la chose avant d’admettre que le noir
est la couleur des hors-la-loi et que jusqu’il y a peu, ça faisait chic pour un
Géorgien de s’habiller en noir, de faire valoir ainsi sa virilité, son courage,
son jusqu’au-boutisme. Quand on interrogeait des lycéens sur ce qu’ils
voulaient faire plus tard, une grande majorité d’entre eux répondaient qu’ils
seraient des hors-la-loi. C’était comme ça avant, s’empresse-t-il d’ajouter.
Aujourd’hui, c’est différent. Je ne sais s’il faut le croire. Il ne veut pas
paraître pessimiste. Ce n’est pas clair pour moi si le changement de majorité
aux dernières élections a suscité un regain d’optimisme dans le pays. La
situation politique est compliquée et les intérêts des uns et des autres s’enchevêtrent
sans que l’on puisse les démêler. Il règne une atmosphère de règlements de
comptes. Des anciens ministres, des anciens hauts fonctionnaires sont trainés
en justice. Les gens s’en réjouissent. C’est eux qui l’ont demandé. C’est pour
cela qu’ils voté pour eux, contre Sakaashvili. Il y a eu des abus et
aujourd’hui, après neuf ans d’un régime vanté à l’extérieur, honni à
l’intérieur (du moins dans la dernière période), tout remonte à la surface, les
langues se délient (mais à cela se mêlent des retournements de veste et toute
sorte d’arrière-pensées). Dans l’imbroglio que laisse Saakachvili derrière lui,
on ne sait pas trop où sont les ombres et les nuances, ce qu’il y a de vrai, ce
qu’il y a de faux, les bons et les méchants, les intègres et les hors-la-loi.
Tous portent le noir. Même les chats qui, devant l’hôtel, alertés par un fumet
de brasero, font la garde, roulés en boule mais l’œil vif, le pelage gris puis
noir avec la nuit tombée comme un couperet.
| Stationnement réservé aux fidèles |
Pour ce qui est du deuil, aujourd’hui est une journée de
deuil. Partout dans la ville, les églises sonnent le glas. On commémore la fin
tragique de la première république de Géorgie renversée en 1921 par les
Bolchéviques. Un mémorial en l'honneur de la courte "première
république" a été inauguré et un concours organisé dans les écoles pour
récompenser la meilleure dissertation sur le thème des similarités entre
l'invasion de 1921 et la guerre russo-géorgienne d’août 2008. Avec ce bourdon
au loin qui fait trembler les vitres, même les chats, les gris comme les noirs,
ont disparu. Je suis finalement sorti, j’ai déambulé dans les rues, pris des
photos à la volée. L’ancien Parlement, transféré à Kutaisi, est vide ; il
y a tout de même deux voitures de police de part et d’autre du bâtiment ;
c’est de là qu’était partie et qu’avait fini la révolution de 2003. En face, les
bulldozers ont abattu de vieilles façades et à la place, il y a un grand trou
de boue, de tas de terre, d’eaux stagnantes. Des camions s’engouffrent derrière
des palissades en tôle ondulée. Derrière, dans la rue qui longe le chantier,
l’église bourdonne comme une ruche. Des hommes et des femmes en sortent en se
signant. De là où j’observe la scène, on distingue vaguement un vacillement de
cierges à l’intérieur. De vieilles voitures démembrées sont garées devant
d’improbables maisons qui ne tiennent plus que par des poutres vermoulues. Les
gens me dévisagent : j’ai bien l’air d’un étranger. Revenu dans mon
quartier, je déjeune seul avec quelques livres dans un café, voisin d’un
théâtre de marionnettes, celui de Rezo Gabriadze, marionnettiste-poète (qui a
vécu en exil en France jusqu’en 1997). Le théâtre de marionnettes était là
avant ; c’est lui qui a eu l’idée du café, « comme en Iran »
disait-il.
Evidemment, je commande du Katchapouri. Et en lisant, je tombe sur cette boutade : les
Russes font des toasts pour boire ; les Géorgiens boivent pour faire des
toasts. Pays de vodka contre pays du vin.
A peine suis-je rentré, à la nuit tombée, que les églises de
nouveau battent la chamade. La nuit, c’est encore plus impressionnant. Peut-être
que les Géorgiens aiment trop leur pays. Les Polonais aussi souffraient ainsi, d’avoir
trop souffert dans un passé qui s’étirait en longueur, qu’ils étiraient en langueur.
Ici aussi le passé les habite. Et un peuple qui s’habille en noir, prunelles,
cheveux et sourcils compris, ce n’est pas vraiment une promesse d’avenir.

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