18 mai 2013

Le temps d'une photo


 
Chaque nuit efface la journée précédente et il semble qu’il faille chaque matin tout recommencer. Illusion évidemment : il faudrait vivre chaque journée comme si c’était la première ou comme si c’était la dernière - ou les deux à la fois. Phrase de philosophe car on se contente plus modestement de prolonger un moment, d’en commencer un autre, sans considération pour les fins dernières ou premières, sans certitude pour ce qui est du rapport entre tous ces moments qui, tissés ensemble, nous font une toile d’identité.

Les enfants ont la mémoire absolue, me semble-t-il, comme on le dit d’une oreille. Ils se souviennent de tout, leurs vies n’ont pas encore de trous. Il semble qu’en toute chose, ils s’absorbent, incapables de faire le tri, et même dans l’ennui, ils trouvent matière à se fabriquer des souvenirs. J’ai des souvenirs d’enfance qui sont des souvenirs d’ennui. Pour le reste et par la suite, ce ne sont que réminiscences, une galerie de souvenirs convenus qui viennent prendre tout l’espace, ne laissent que des interstices où le doute fait comme il peut pour ne pas nous assommer de certitudes. « Tu te souviens… » commence Lisa, et maintenant qu’elle le dit, oui, je me souviens. Nos vies vont à l’envers, la sienne grandit, ne fait encore aucun tri; la mienne fait des comptes. S’il est vrai que l’imagination s'effiloche avec l’expérience, celle des enfants dépasse la nôtre au point que nous ne pouvons ne serait-ce qu’entrevoir à quel point le monde est, à leurs yeux, formidablement inattendu, imprévisible, inépuisable.

 
Il pleut, il pleut. Chaque jour, il pleut. L'herbe du jardin a repoussé, le merle cueille des vers de terre. A l'école, Lisa a été punie, j'ai dû aller la chercher dans la salle de classe des petites sections où Amandine, sa maîtresse du lundi, semblait un peu désolée, ne sachant ce qui lui avait valu cette punition. Son maître l'a sermonnée devant moi et j'étais mal à l'aise parce que tout cela me semblait exagéré et surtout il employait des mots qu'elle ne pouvait pas comprendre ("contretemps" par exemple). Elle se tordait les mains et contrainte de confesser ses fautes (d'être montée sur un banc, d'avoir chahuté, de ne pas avoir obtempéré aux ordres donnés, etc.), ne sortait de sa bouche qu'un tout petit filet de voix. Mais cinq minutes plus tard, elle n'y pensait plus et chahutait de nouveau. Le lendemain, c'est à la cantine qu'elle est punie. Elle ne nous aurait rien dit (non qu'elle en eut honte mais elle n'y pensait déjà plus) si Marie n'avait fait la rapporteuse mais pour aussitôt ajouter, magnanime, qu'elle ne le méritait pas, qu'à la cantine, les dames qui les surveillent n'arrêtent pas de crier et de punir à tour de bras.
 
C'est la maîtresse de Marie qui a écrit le texte et les enfants de sa classe, CM1 et CM2 confondus, qui l'ont dit sur scène dans une salle prêtée par la commune. C'était avant-hier. Le midi, j'étais allé aider pour préparer la salle. A trois, la maîtresse comprise, nous avons disposé 200 chaises mais le soir, il n'y avait pas salle comble. La maîtresse avait surestimé l'affluence. Les enfants se sont relayés sur scène pour donner leurs répliques, quelques mots seulement, parfois une phrase, trois ou quatre maximum. Mais "réplique" n'est pas le mot puisque, pour l'essentiel, il s'agissait de raconter une histoire, celle de la region, partant de la préhistoire pour finir aujourd'hui, sur un air de Claude François (décidèment à la mode), "cette année-là", l'année 2013 donc, terminus (momentané) de la grande et de la petite histoires. En plus de se relayer au micro pour raconteur leur histoire, ils ont dansé, déguisés en hommes et femmes des cavernes, en personnages antiques portant la toges, en paysans faisant leur marché, en révolutionnaires. J'étais chargé de les filmer, la maîtresse voulait que je filme le spectacle en continu. Posté au première rang, j'en ai attrappé des crampes. Marie était ravie, je la voyais sur l'écran de la caméra jeter de temps à autre un oeil dans ma direction (mais la plupart du temps, elle se trouvait à l'autre extrémité de la scène).
 
La spectacle n'avait pas encore commencé quand j'ai pris cette photo: au premier rang, assis sur la même chaise, Lisa et Arthur, nos deux tourtereaux, ayant consenti de se tenir tranquilles pendant quelques secondes, le temps d'une photo.
 
ss

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