11 mars 2008

Le coeur y est

Marie a tranché : « maman s’occupe de Lisa, papa s’occupe de moi. » Les choses désormais en vont ainsi. Marie, fille-à-papa. Papa ceci, papa cela. Papa partout, papa-monde. Papa-rachute, papa-razzi. Reste maman au dessus de ce monde, en apesanteur.

La maîtresse l’a encore répété ce matin, jour de rentrée après deux semaines de congé : Marie a grandi. Elle est plus grande que Laura. Son comportement aussi change. Ses questions s’affinent et exigent des réponses moins allusives ou désinvoltes. Chaque jour, elle ouvre une nouvelle porte, cogne aux fenêtres, pousse des volets, fait prendre l’air à de vieilles choses et à de vieilles idées. Rien n’est insignifiant, tout l’intéresse mais presque jamais ce qui devrait l’intéresser si l’on s’en tient aux vieilles idées susmentionnées. Au fond, je me demande si tout cela ne l’effraie pas un peu. Les enfants ne se départagent pas, leurs émotions sont transparentes et contradictoires ; après quelques années d’insouciance, ils commencent à entrevoir des pièges, des obstacles, des limites, des impossibilités. Ils ont la prescience qu’au plus intime de ce monde se niche un ennemi. Un ennemi qui fait qu’à chaque pas, le paysage bouge, change et que d’autres significations se greffent sur d’anciennes. A la fin, les enfants se retrouvent avec des cailloux pleins les poches, au cœur d’une forêt profonde où les sentiments se chevauchent, s’embrouillent, où la confusion règne, où toute profondeur reste insoupçonnée.

Elle a maintenant compris que Laura parle une autre langue qu’elle ne connait pas. Elle se demande pourquoi les Japonais qu’elle ne sait pas être des Japonais ont les yeux bridés. D’ailleurs, elle se demande plutôt pourquoi nous n’avons pas les yeux comme eux. Les réponses qui n’en sont pas – c’est comme ça et pas autrement – l’agacent, elle reposera la même question dix minutes plus tard. Et dix minutes plus tard encore.

Avant d’éteindre la lumière, je lui raconte une histoire. Elle ne veut pas de livres, je dois inventer une histoire sans autre filet que mon imagination et étant entendu qu’y évolueront les mêmes personnages que ceux de la veille. Au fil des soirées, les caractères se dessinent, chaque personnage, tous des animaux, se singularise. Par le hasard des situations qui se présentent, l’un devient téméraire et l’autre lâche. Mais dans ce bal des méchants et des gentils, des espiègles et des maladroits, Marie inverse les rôles quand ça lui plait. Le méchant sera pardonné pendant que le plus gentil s’encanaillera. Suprême forme de sagesse : le vice sera consolé et la vertu moquée.

Pour raconter ces histoires, il faut y mettre du cœur. Ce n’est pas qu’une formule toute faite. Quand le cœur n’y est pas, pour cause de fatigue ou de mauvaise humeur, les scènes sont convenues, les personnages sans vie. Mais quand le cœur se prend au jeu, voici alors Marie agenouillée dans son lit, écarquillant les yeux à l’évocation des incartades, fourberies et mésaventures des uns et des autres. Si jamais l’inspiration s’élève au-dessus des limites du genre, atteignant des sphères où toute histoire a sa morale, je verrai Marie s’allonger, poser sa joue contre l’oreiller, ne plus rien dire, avoir seulement les yeux qui brillent. Un ange passera. Rien n’aura été voulu ainsi mais quelque chose nous aura tenu ensemble, en apesanteur au-dessus de la cour des miracles où les animaux font leur tour et puis s’en vont.

Elle me demande tout d’un coup qui sera le garçon qui sera le papa de ses bébés. Elle dit que les garçons sont les chefs et les filles des princesses. J’essaie de lui retirer cette idée de la tête, me demandant comment diable elle lui est venue, cette idée-là. On peut être princesse et chef, voilà tout. En Grèce, pour le carnaval, elle s’est déguisée en cœur : un boléro piqué de motifs en forme de cœur, des cœurs imprimés sur son tee-shirt vert pomme, une baguette magique avec un cœur à la place de l’étoile. La municipalité d’Athènes avait organisé une exposition à ciel ouvert de sculptures sur le thème du cœur (dieu sait pourquoi). Le gagnant verra son œuvre exposé au musée Benaki. Marie pose devant quelques unes de ces sculptures, sur la place de la Constitution, en face du Parlement.

Lisa aujourd'hui a huit mois.

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