23 avril 2012

Avril à Koh Samui



Avril, ne te découvre pas d'un cil. Ceux - les cils - de Marie rebroussaillent tout doucement, dans le coin de l'oeil. L'autre jour, à la piscine de l'hôtel, elle avait son amoureux. Il l'a, il nous a timidement raccompagnés jusqu'à la porte de la chambre. Lydia me disait l'avoir surprise faisant la coquette ("flirtouchka !" dit-elle en Russanglais) et lui, un petit bonhomme que sa maman s'attendrissait à voir patauger avec Marie - et Lisa qui tapait l'inscruste - dans le petit bassin d'où l'on pouvait attraper des têtards, les mettre dans des seaux, les touiller. Ca me faisait bizarre d'être là, entre elle et lui, à tenir la chandelle, tout en ronchonnant d'en être déjà là, à faire la duègne de club de vacances...

Lisa fait le "bonjour "Thaïlandais, les mains jointes dans une révérence: "savatika" dit-elle en distendant exagérément la dernière voyelle dans le creux des joues. Pendant que les grands se gavaient de riz et de satay, elles, Laura (la fille de nos amis) et Marie s'empiffraient de spaghettis bolognaise. Désolant. Tout de même, on les obligeait le matin à prendre des fruits, ananas, mangues et fruits de dragon.

Marie frémit à la seule idée du mal. Sa détresse, c'est la possibilité du mal qu'elle soupçonne, qu'elle subordore à la seule vue de ces photos de chiens battus sur les dépliants d'une association Thaïlandaise de protection des animaux. L'un des chiens a la patte arrachée. Dans le mini-van qui nous ramène à l'hôtel, elle ne peut pas s'arrêter d'en parler, de m'interroger, elle veut savoir comment il est possible qu'on puisse être si méchant. Mais le mal existe même en dehors de ceux qui le font. Le meilleur des mondes possibles ne peut rien contre les tremblements de terre et les accidents. Et puis. Et puis on voudrait lui donner un visage, une physionomie, le débusquer, l'oeil clair, le geste sûr. Elle a emporté avec elle le dépliant, je ne l'en ai pas empêchée; ce serait pire, je crois. Je ne serais pas surpris de le retrouver parmi les papiers, les photos, les souvenirs qu'elle a ramenés de là-bas.

A propos de tremblement de terre, il y en a eu un mais trop loin de nous pour que nous en ressentions les secousses. Il était tard quand j'ai reçu de mon père un message m'informant de ce tremblement de terre. Il y était aussi question de tsunami. Je n'ai pas bien compris: j'ai cru que tout était à venir alors que cela avait déjà eu lieu. Les touristes avaient été évacués de leurs hôtels, amenés au sommet des collines avoisinantes, dans l'attente de la vague qui n'est pas venue. Je n'ai pu m'endormir, j'ai pensé que là où nous étions, la vague s'abattrait sur nous sans que nous ayons le temps de faire le moindre geste. Les enfants dormaient et relisant le message, je songeais aux gestes qu'il conviendrait de faire - et d'économiser - au cas où j'entendrais, non loin de là - la plage était à cent mètres de là - la vague. Je me suis finalement endormi et le lendemain, dans le "Bangkok news" j'ai appris que tout cela avait déjà eu lieu mais à des milliers de kilomètre de "chez nous".  Pas de victimes. Rien à déplorer. Plus de peur que de mal.

Dans la piscine, il y a une cigale qui se noie. Marie la voit preqque en même temps que moi, elle s'en saisit entre le pouce et l'index et la dépose délicatement sur l'appui des plate-bandes qui forment des îlots de verdure au milieu de la piscine. Elle est tellement contente.

Le soleil brûlant, la touffeur tropicale, l'orchestre nocturne des grillons puissance dix, l'égosillement des lézards qui font des failles à tous les murs et murets, les oiseaux-mouches qui se raclent le bec dans les bosquets aux pieds desquels déboulent des colonnes de fourmis. La salle de bain est en véranda, agrémentée de plantes vertes et de buissons d'où jaillissent des fleurs aux inflorescences rouge sang, rosat ou jaunes.  Il faut prendre garde à ne pas marcher sur les escargots qui rappliquent à la moindre averse (il y en a souvent le matin, très tôt) et aux rainettes qui, à la moindre alerte, se fondent dans le paysage. Les enfants en ont capturé une. Marie a veillé à ce qu'il ne lui soit fait aucun mal (sans cela, ces brutes de Lisa et Laura ne s'en seraient pas privées !). On l'a finalement laissée dans la cabine de douche. Le matin, les enfants étaient déçus de ne l'y point trouver.

Sur le chemin de la piscine, des héliconias, une variété de plante à fleurs de forme hélicoïdale, rouge sang. De la plage, une nuit - les enfants s'étaient endormis dans nos bras et ceux de nos amis -, on a lancé dans le ciel une lanterne volante et après quelques minutes, sa flamme ne faisait plus qu'une étoile parmi tant d'autres.


L'île s'appelle Koh Samui. Le 13 avril commençaient les festivités du Songkran, nom Thaïlandais du Nouvel An Bouddhique.  Partout dans les rues, les gens s'attroupaient ou grimpaient sur des pick-up chargés de bidons ou de seaux d'eau pour s'asperger mutuellement dans une ambiance bon enfant. La veille, on avait trouvé sous nos oreillers des pistolets à eau. On a seulement compris le matin que ce n'était pas un jeu pour les enfants mais une fête à laquelle sont conviés grands et petits. Il ne faisait pas bon déambuler dans les environs immédiats de la piscine. On risquait à tout moment d'y être poussé. Le personnel de l'hôtel s'en donnait à coeur joie.

Retour à nos zones tempérées, cinq heures plus tôt, vingt-cinq degrés (Celsius) plus bas. Vent, froid et pluie, rien de très réjouissant. L'école a repris. Je me sens vague, assoupi, sans forces. Le contact désagréable des vêtements, la peau qui tire, désséchée et noircie qu'elle est par le soleil. Devoir enfiler à nouveau des chaussettes, un pantalon, une double épaisseur de vêtements, des chaussures fermées de l'orteil au talon. La pudeur est affaire de climat, me dis-je. Avril et sa pelote de fils.

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