21 janvier 2008

Yeux de gazelle

Je suis seul dans le salon, lumière tamisée, ordinateur portable sur les genoux. Il pleut. La nuit est tombée depuis longtemps. Nous avons roulé longtemps avant d’atteindre les faubourgs de Varsovie. La route de Gdansk n’est à deux voies que dans le dernier quart du trajet. Tout le reste est périlleux, surtout de nuit. Il ne pleuvait pas encore quand nous avons atteint les bords de la Vistule; la circulation y était dense, la chaussée détrempée et sans les essuie-glaces, on n’y voyait rien. C'est un hiver de pluie, sans glace, sans le blanc de circonstance.

Marie a de la fièvre, elle a commencé à se sentir mal à la piscine de l’hôtel mais elle ne veut rien savoir. Elle s’est assise sur les marches qui descendent vers la piscine. Quand elle a de la fièvre, on dirait que ses yeux deviennent plus grands. Noah la taquine mais elle le rabroue. Gabi est dans le jacuzzi à l’extérieur, elle fait signe à Noah qui s’approche de la vitre mais aussitôt s'agace de la voir séparée de lui par la vitre. Lydia est dans l’une des cabines en surplomb de la piscine. Bains romains ou bains finnois, bains à l’eau de mer ou bains aux herbes aromatiques. Lisa dort sur un transat, à la fois calée et dissimulée dans un amas de serviette. Il est temps de s’en aller. Nicolas et moi allons chercher les bagages qui sont encore dans les chambres pour les porter dans la salle d’entreposage des bagages, à l’arrière de la réception. Je suis le seul à avoir faim mais un toast suffira, il faut partir. Je porte Marie qui somnole dans la voiture et nous prenons la route, une petite route de campagne qui serpente dans un paysage de vallons et de forêts. Le ciel est gris, on traverse des villages déserts, on roule sous des arbres crochus, on passe devant des calvaires décorés de serpentins multicolores. C’est un hiver sans neige: par endroits, l’herbe est encore verte.

Arrivé devant chez nous, je porte Marie jusque dans le canapé du salon. Je lui prépare des pâtes que je dois presque lui faire avaler de force. Dans la cuisine, Lydia découvre la première dent de Lisa, en bas à gauche. Je lui laisse mon pouce qu’elle enfourne goulûment et je sens en effet la dent qui pointe hors de la gencive. Marie s’affale dans le canapé; après Lisa qui s’est endormie tout de suite, c’est à son tour. La fièvre a monté, son front est brûlant, elle dit qu’elle a froid. C’est rare qu’elle se glisse sous les draps tout de suite au moment de se coucher. Elle réclame une histoire mais c’est elle qui m’en raconte une, interminable, celle de la gazelle qui s’est cassée une jambe et dont on recollé les os avec un pansement. Elle insiste sur le pansement, elle insiste sur les os. Puis elle marque une pause et dit «raconte-moi» en passant ses deux mains sous sa joue, dans une pose d’attente. Comme je prends enfin la parole, elle me la reprend aussitôt, poursuivant sur sa lancée le récit de la gazelle que la maîtresse prend dans ses bras. Ses yeux cernés brillent et balancent d’un côté et de l’autre, ses cils battent les paroles qu’elle murmure à mon oreille, je ne saisis pas tout, ses phrases sont tarabiscotées, son débit heurté mais elle se laisse couler dans le flot des images qui lui passent sous les yeux. A un moment donné, elle s’interrompt et dit qu’elle peut entendre son cœur battre et le mien aussi et celui aussi celui de mon doudou, un ours en peignoir de bain qu’on lui a offert au spa et qu’elle m’a plaqué contre la poitrine. Je la laisse enfin, maman va la rejoindre. Dans la chambre d’en face, Lisa a perdu sa tétine et se met aussitôt à geindre, je lui rends la tétine qui s’était glissé entre l’oreiller et son oreille. Entretemps, Lydia s’est glissée dans la chambre de la conteuse de bonne aventure, j’entends murmurer puis plus rien.

Au restaurant de l’hôtel, le buffet était dressé au milieu de la salle. Les plats étaient Français pour la plupart et la sono enchaînait des classiques du répertoire de la chanson Française. Nous ayant entendu parler Français, le serveur est venu nous dire quelques mots. En retrait du buffet, une petite table et sur la table, une poêle à frire et à frire, un amas d’escargots, des escargots sans leurs coquilles. On en a commandé et on nous en a servi quatre assiettes. Ils étaient trop salés et sans beurre à l’ail. Le vin était italien, de l’Ombrie. Lydia et Gabi sont allés coucher les enfants et Nicolas et moi sommes restés à boire de ce vin et les avons rejoints quand tous, sauf Marie, dormaient déjà. Quand Marie fut endormie à son tour, on est resté là à discuter puis on est tous allés se coucher. Je suis resté quelques instants accoudé au rebord de la fenêtre. A l’extérieur, l’éclairage portait jusqu’à la lisière de la forêt de sapins. Des boulots clairsemés côtoyaient les écuries et un manège où, le jour, des chevaux font leurs exercices. Plus près, des voitures sont garées en épis et d’autres encore mais plus loin, derrière la colline tapissée de pelouses fraîchement tondues. Je n’ai pas tiré les rideaux. Je me suis glissé sous la couette. Marie dormait, les poignets renversés.

Il pleut à présent. Je ne l’entends plus mais je le vois aux flaques dans la rue. J’éteins les lumières et je m’endors à mon tour, l’ours en peignoir de bain à mes côtés. Lisa perd à nouveau sa tétine. Je la rejoins en quelques enjambées mais la tétine n’y fait rien, elle se met à gigoter, je remarque l’ours en peignoir de bain au dessus d’elle, accroché aux barreaux de son lit. A notre arrivée, nous en avons reçus deux, un par enfant. Je la cale contre le traversin, elle s’immobilise enfin sur le côté, comme à son habitude. Pour combien de temps ? Le réverbère devant chez nous s’est éteint.

Lydia et moi se succèdent dans le lit de Marie. La fièvre ne baisse pas. Elle tombe au petit matin grâce au médicament. Toute la journée, j’ai ses yeux sous les miens, ses yeux de gazelle.

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