Marie traverse l’âge bête. On lit ça dans les livres pour adultes sur les enfants. L’âge bête, c’est dire à la cantonade des choses sans queue ni tête, scander les conversations de caca-prout et divers crachotements. D’autres disent que l’âge bête, c’est l’adolescence. Je dirai qu’il y a la petite et la grande adolescence. A l’âge de Marie, tout se vit encore en catimini, les émotions affleurent mais ne savent pas se dire ou à peine. D’où des périodes de confusion. On le voit à ses yeux qui s’interrogent mais ne disent rien. Elle ne commente jamais ses états d’âme et de corps. Elle est tout entière dans la pelote de ses jeux. Mais, une après-midi, sans crier gare, elle lance: «maman s’occupe de Lisa, papa s’occupe de moi» et sur ce, congédie sa mère.
La nuit dernière, Lisa nous a fait une nuit complète et puis ce fut tout. La nuit suivante, elle s’est réveillée à cinq heures avec des hurlements de douleur à cause de la fièvre. Il lui a fallu une bonne demi-heure pour se calmer et finalement se rendormir dans les bras de sa mère. Après cela, ne pouvant trouver le sommeil, je suis descendu dans le salon. La télévision retransmettait en direct les demi-finales du simple féminin de l’open d’Australie. Une Serbe contre une Slovaque. Aucune des deux n’était née l’année de mon baccalauréat. Je ne sais pourquoi cette pensée saugrenue m’est venue. Elle a aussitôt reflué dans mon for intérieur, pas assez loin pour que j’oublie de la noter. Son insignifiance même me la rend mémorable. Au dehors, le jour se levait. Le soleil descendait dans les arbres. Je suis allé prendre une douche.
La lumière me fatigue les yeux. J’éteins. Lisa dort et Marie aussi et Lydia aussi. Dormir. La première nuit, j’avais le front brûlant et Lydia m’a fait prendre des comprimés. Elle venait d’en avaler deux elle aussi. Lisa s’est réveillée et Marie l’appelait. Je ne sais pas où elle a trouvé la force de se lever. Le docteur lui avait fortement recommandé de ne pas allaiter tant que le virus sévissait. Elle a dû donc descendre dans la cuisine pour préparer un biberon. Dans la journée, nous avons enfilé des masques de chirurgien. Marie avait encore de la fièvre. Les antibiotiques ne faisaient pas d’effet mais le docteur n’a pas jugé utile d’en changer. Paracétamol et ibufren ont fini par venir à bout de la fièvre. J’ai moi-même retrouvé des forces dès le lendemain. Lydia, au contraire, replongeait au cœur de la maladie et toussait de plus en plus tandis qu’à notre grand soulagement, la petite tenait le coup. La nuit suivante cependant, elle s’est mise à se débattre dans son lit comme si quelque chose la démangeait; perdant aussitôt sa tétine, elle se réveillait ou du moins, geignait, chouinait, chuintait pendant quelques minutes avant de basculer vers des registres moins susceptibles d’être ignorés. Et cela toutes les dix minutes. Au début, on a pensé ou espéré que cela ne durerait pas, il lui arrive parfois de mettre du temps à s’endormir mais toutes les dix minutes, quinze maximum, le même phénomène se reproduisait. Vers deux heures et demie du matin, après que Lydia l’ait nourrie et comme les démangeaisons reprenaient encore, suivies des mêmes criailleries, je me suis installé dans le sofa près de son lit. Le reste de la nuit, je l’ai passé à aller et venir du sofa au lit de Lisa et au matin, c’est à peine si j’avais fermé l’oeil de toute la nuit. Marie n’avait pas de fièvre, Lisa non plus. On a enfilé nos masques. La télévision retransmettait la finale de Melbourne. Un Serbe contre un Français. Le Français a perdu.
La santé nous est revenue au bout de quelques jours. A Marie et moi d’abord puis à Lydia. Lisa, elle, était passée à côté même si quelque chose la perturbait et qu’elle nous gratifia d’une nuit semblable à la précédente. Le mercredi, je suis retourné travailler. La nuit suivante fut moins mouvementée, nous avons enfin pu dormir. Au sein, Lisa désormais préfère le biberon qu’elle réclamer deux fois par nuit, aux alentours de minuit puis vers cinq heures. Jeudi, histoire de se réconcilier avec le monde des biens portants, j’ai acheté des tulipes. Lydia et Halina ont pris des clichés de Lisa avec les tulipes au premier plan. Et quelques autres où l’on voit Marie et sa sœur enlacées, toute les deux calées dans l’espèce de canot pneumatique où Lisa apprend à tenir assise. C’est celle-ci que j’ai emportée au bureau. Je l’ai encadrée et elle est maintenant sous mes yeux, contre le mur. Sur mon bureau, il y a aussi une photo de Lydia et Marie quand Marie avait deux ans et des poussières. La photo est floue, les yeux scintillent, elles sont joue contre joue.
Dimanche, Marie a de nouveau de la fièvre. Je suis d’abord excédé, je suis sans cesse après elle pour la faire manger, j’ai l’impression d’en faire trop, je le sais mais ne peux m’en empêcher. Finalement, il fait tellement beau qu’on décide d’aller se balader malgré tout. Lisa dans son landau, Marie me donnant la main, Lydia restée à la maison, on se dirige vers le jardin d’enfant le plus proche puis Marie se lassant vite de celui-ci, vers un autre, plus éloigné. Le soleil est généreux pour la saison et il fait presque doux, bien trop doux pour un mois de février en Pologne. L’après-midi et la nuit suivante, la fièvre ne desserre pas son étau, elle n’est pas très élevée mais on décide de retourner chez le docteur dès lundi. Le docteur prescrit des fortifiants à prendre pendant quatre mois et une analyse d’urine au cas où la cause de la fièvre serait une infection urinaire. A l’école, la classe de Marie est décimée. La maîtresse me montre les cartons où sont inscrits les prénoms des enfants; neuf n’iront pas rejoindre les autres sur le panneau où sont punaisées les photos correspondantes. Marie n’a pas vraiment bonne mine mais elle n’a plus de fièvre.
Les parents aussi connaissent leur âge bête. S’inquiéter tous les jours à cause des enfants est abêtissant. J’ai seulement le vague pressentiment qu’en l’écrivant, qu’en intercalant les mots entre le passé et l’avenir, on donne au présent l’épaisseur qui lui manque quand on se contente d’osciller dans cesse entre passé et l’avenir, ne concédant au souvenir que cendres, poussières et photos jaunies. Il est sans importance que cela ait eu lieu, que cette nuit-là, Lisa n’ait pas dormi et que Marie ait eu de la fièvre. Le temps effacera tout le superflu, j’écris cela aveuglément pour en quelque sorte redoubler mon ignorance et surtout ne jamais éteindre l’étonnement qui s’ensuit, gage d’immortalité. Ce pourrait être une histoire que je raconterai à Marie et à Lisa quand elles seront grande, auront franchi tous les ages bêtes de la vie et que je ne serai – bêtement - plus là.
Revoyant Marie après une semaine d’absence, l’institutrice dit qu’elle a grandi. Souvent quand on est malade à cet âge, me dit-elle, on en profite pour grandir. C’est aux âges bêtes qu’on grandit le plus.
La nuit dernière, Lisa nous a fait une nuit complète et puis ce fut tout. La nuit suivante, elle s’est réveillée à cinq heures avec des hurlements de douleur à cause de la fièvre. Il lui a fallu une bonne demi-heure pour se calmer et finalement se rendormir dans les bras de sa mère. Après cela, ne pouvant trouver le sommeil, je suis descendu dans le salon. La télévision retransmettait en direct les demi-finales du simple féminin de l’open d’Australie. Une Serbe contre une Slovaque. Aucune des deux n’était née l’année de mon baccalauréat. Je ne sais pourquoi cette pensée saugrenue m’est venue. Elle a aussitôt reflué dans mon for intérieur, pas assez loin pour que j’oublie de la noter. Son insignifiance même me la rend mémorable. Au dehors, le jour se levait. Le soleil descendait dans les arbres. Je suis allé prendre une douche.
La lumière me fatigue les yeux. J’éteins. Lisa dort et Marie aussi et Lydia aussi. Dormir. La première nuit, j’avais le front brûlant et Lydia m’a fait prendre des comprimés. Elle venait d’en avaler deux elle aussi. Lisa s’est réveillée et Marie l’appelait. Je ne sais pas où elle a trouvé la force de se lever. Le docteur lui avait fortement recommandé de ne pas allaiter tant que le virus sévissait. Elle a dû donc descendre dans la cuisine pour préparer un biberon. Dans la journée, nous avons enfilé des masques de chirurgien. Marie avait encore de la fièvre. Les antibiotiques ne faisaient pas d’effet mais le docteur n’a pas jugé utile d’en changer. Paracétamol et ibufren ont fini par venir à bout de la fièvre. J’ai moi-même retrouvé des forces dès le lendemain. Lydia, au contraire, replongeait au cœur de la maladie et toussait de plus en plus tandis qu’à notre grand soulagement, la petite tenait le coup. La nuit suivante cependant, elle s’est mise à se débattre dans son lit comme si quelque chose la démangeait; perdant aussitôt sa tétine, elle se réveillait ou du moins, geignait, chouinait, chuintait pendant quelques minutes avant de basculer vers des registres moins susceptibles d’être ignorés. Et cela toutes les dix minutes. Au début, on a pensé ou espéré que cela ne durerait pas, il lui arrive parfois de mettre du temps à s’endormir mais toutes les dix minutes, quinze maximum, le même phénomène se reproduisait. Vers deux heures et demie du matin, après que Lydia l’ait nourrie et comme les démangeaisons reprenaient encore, suivies des mêmes criailleries, je me suis installé dans le sofa près de son lit. Le reste de la nuit, je l’ai passé à aller et venir du sofa au lit de Lisa et au matin, c’est à peine si j’avais fermé l’oeil de toute la nuit. Marie n’avait pas de fièvre, Lisa non plus. On a enfilé nos masques. La télévision retransmettait la finale de Melbourne. Un Serbe contre un Français. Le Français a perdu.
La santé nous est revenue au bout de quelques jours. A Marie et moi d’abord puis à Lydia. Lisa, elle, était passée à côté même si quelque chose la perturbait et qu’elle nous gratifia d’une nuit semblable à la précédente. Le mercredi, je suis retourné travailler. La nuit suivante fut moins mouvementée, nous avons enfin pu dormir. Au sein, Lisa désormais préfère le biberon qu’elle réclamer deux fois par nuit, aux alentours de minuit puis vers cinq heures. Jeudi, histoire de se réconcilier avec le monde des biens portants, j’ai acheté des tulipes. Lydia et Halina ont pris des clichés de Lisa avec les tulipes au premier plan. Et quelques autres où l’on voit Marie et sa sœur enlacées, toute les deux calées dans l’espèce de canot pneumatique où Lisa apprend à tenir assise. C’est celle-ci que j’ai emportée au bureau. Je l’ai encadrée et elle est maintenant sous mes yeux, contre le mur. Sur mon bureau, il y a aussi une photo de Lydia et Marie quand Marie avait deux ans et des poussières. La photo est floue, les yeux scintillent, elles sont joue contre joue.
Dimanche, Marie a de nouveau de la fièvre. Je suis d’abord excédé, je suis sans cesse après elle pour la faire manger, j’ai l’impression d’en faire trop, je le sais mais ne peux m’en empêcher. Finalement, il fait tellement beau qu’on décide d’aller se balader malgré tout. Lisa dans son landau, Marie me donnant la main, Lydia restée à la maison, on se dirige vers le jardin d’enfant le plus proche puis Marie se lassant vite de celui-ci, vers un autre, plus éloigné. Le soleil est généreux pour la saison et il fait presque doux, bien trop doux pour un mois de février en Pologne. L’après-midi et la nuit suivante, la fièvre ne desserre pas son étau, elle n’est pas très élevée mais on décide de retourner chez le docteur dès lundi. Le docteur prescrit des fortifiants à prendre pendant quatre mois et une analyse d’urine au cas où la cause de la fièvre serait une infection urinaire. A l’école, la classe de Marie est décimée. La maîtresse me montre les cartons où sont inscrits les prénoms des enfants; neuf n’iront pas rejoindre les autres sur le panneau où sont punaisées les photos correspondantes. Marie n’a pas vraiment bonne mine mais elle n’a plus de fièvre.
Les parents aussi connaissent leur âge bête. S’inquiéter tous les jours à cause des enfants est abêtissant. J’ai seulement le vague pressentiment qu’en l’écrivant, qu’en intercalant les mots entre le passé et l’avenir, on donne au présent l’épaisseur qui lui manque quand on se contente d’osciller dans cesse entre passé et l’avenir, ne concédant au souvenir que cendres, poussières et photos jaunies. Il est sans importance que cela ait eu lieu, que cette nuit-là, Lisa n’ait pas dormi et que Marie ait eu de la fièvre. Le temps effacera tout le superflu, j’écris cela aveuglément pour en quelque sorte redoubler mon ignorance et surtout ne jamais éteindre l’étonnement qui s’ensuit, gage d’immortalité. Ce pourrait être une histoire que je raconterai à Marie et à Lisa quand elles seront grande, auront franchi tous les ages bêtes de la vie et que je ne serai – bêtement - plus là.
Revoyant Marie après une semaine d’absence, l’institutrice dit qu’elle a grandi. Souvent quand on est malade à cet âge, me dit-elle, on en profite pour grandir. C’est aux âges bêtes qu’on grandit le plus.
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