17 janvier 2008

Glace aux nuages

Halina a rapporté d’Ukraine de la bière brune que je bois ce soir même alors que tout le monde dort déjà. Dimanche, Shivaun, Serge, Dasha et Jay nous ont reçus chez eux ; ils habitent une villa spacieuse à l’extrême lisière de la ville. Saucisses irlandaises, haricots, bacon, œufs sur le plat. La digestion s’est poursuivie sur un étang gelé, à deux pas de chez eux où des pêcheurs creusaient des trous dans la glace puis restaient là, debout, à guetter le poisson. Shivaun, Alina, Dasha, Fabio et Laura ont contourné l’étang puis après quelques hésitations, l’ont traversé à pas feutrés. Marie était fascinée par les feuilles et les bulles d’air prises dans la glace. Deux barques renversées servaient de bancs. Un couple marchait sur la glace en s’aidant de bâtons de ski. Dasha a grimpé tout en haut d’un l’arbre, suivie de Marie et Jay qui se sont hissés jusqu’aux première branches seulement. De retour dans la villa, deux groupes se sont formés, l’un dans la salle de musique, l’autre dans le salon. Serge a servi du thé dans de la porcelaine de Kiev. La jambe gauche de Natalya est toujours dans le plâtre. La petite Laura sourit de ses grands yeux papillons tandis que notre Lisa est plus bougonne qu’à l’accoutumée. Marie s’est déguisée en tigre puis en spiderman puis en n’importe quoi, moitié coccinelle, moitié cosaque. J’ai repris de la tarte aux pommes. Astrid et Alina ont décidé de s’en aller. Elles ont opté pour l’autobus. Elles disent qu’elles auront ainsi plus de temps pour parler. Comme souvent, le premier départ en entraine un autre et ainsi de suite. Natalya et Fabio ont suivi puis vînt notre tour. La voiture était toute embuée. J’ai attendu quelques instants qu’elle se désembue. Il faisait nuit. Shivaun attend un troisième enfant. Ce sera une fille. Quand nous avons parqué la voiture devant le portail, César aboyait à tout rompre.

Marie aime que ce soit moi qui lui raconte une histoire avant de s’endormir mais c’est invariablement avec sa mère qu’elle veut s’endormir. J’ai dit : faisons une surprise à maman ! Cette fois-ci, c’est avec papa que tu t’endormiras. Elle était d’accord. Elle adore les surprises. Oui, d’accord, a-t-elle dit, on fera une surprise à maman mais après, c’est avec maman que je vais faire dodo. Je n’essaie pas de discuter. Comme souvent, maman s’endormira. Je la réveillerai quand j’irai moi-même me coucher. Il arrive qu’on change de lit pendant la nuit. La nuit dernière, Lisa a été impossible. Sommeil interrompu toutes les quarante minutes puis à quatre heures, gros chagrin, scène de larmes, hystérie. De nouveau, à six heures. A six heures vingt, je quitte le lit conjugal, vingt minutes plus tard, douche suivi d’un double expresso.

Marie me demande des histoires « sans livre », elle m’invite à des exercices d’improvisation dont elle me donne l’amorce : un pélican rouge, un éléphant vert ou un singe à chapeau. Les soirs où l’imagination me manque, je me contente de faire des gammes sur des airs bien connus dont elle ne se lasse jamais. Quand l’inspiration est là, je me lance dans des aventures abricadabrantes qui la réjouiront davantage encore. Ce qu’elle attend de moi, ce n’est pas que je lui raconte des histoires mais que je lui raconte sa vie. Tout motif qui se rapproche d’expériences vécues frappe son imagination bien davantage que les fantaisies les plus débridées. Mais tout doit se faire à mots couverts et ne pas quitter la troisième personne du singulier. Ce soir, c’était un petit éléphant qui avait renversé des pots de peinture sur les murs de sa chambre. Puni une première fois, il le fut une seconde fois et cette fois-là étant de trop, il fut puni à s’endormir tout seul dans sa chambre. Ses pleurs, ses cris n’y ont rien fait, son papa est demeuré inflexible. Il a fini par se taire, les yeux rivés au plafond, incapable toutefois de trouver le sommeil. Un peu plus tard, son papa le croyant endormi s’est faufilé dans sa chambre pour remonter le drap sur lui ; le trouvant éveillé, il a consenti à s’asseoir sur le bord du lit, à lui tenir la main puis finalement à s’allonger à ses côtés. C’est Papa qui s’est endormi le premier et ce fut alors au tour de sa maman de venir voir ce qui se passait. Elle aussi a succombé au charme et s’est endormie à côté de papa. Marie, elle, ne dormait toujours pas. Elle gardait les yeux fixés au plafond où une araignée tissait sa toile. Elle pouvait l’entendre. Ca faisait le bruit d’une souris grignotant un bout de fromage. Ca faisait le bruit d’une montre collée à l’oreille avec les aiguilles dévorant chaque seconde qui passe. Ca faisait le bruit de la glace qui se fend ou d’une main dans un gant de crin caressant un mur. Marie n’osait même plus bouger. Elle s’est blottie entre papa et maman et puis juste au moment où la glace a rompu et où toutes les feuilles qui s’y trouvaient prises ont glissé sur l’eau, elle a enfin fermé les yeux et s’est sentie beaucoup mieux tout de suite.

Marta se signe avant de monter au ciel. Une fois au dessus des nuages, le soleil est à nous. Nous le perdons à Vienne puis à Skopje où une camionnette nous dépose à l’hôtel Arka. La piscine du septième étage n’est rien de plus qu’un bassin à la surface duquel flottent des fleurs artificielles rouges et blanches. Des tables sont disposées tout autour et c’est là, avec vue sur les quartiers turcs de la ville, que l’on prend aussi bien le dernier verre avant de se coucher que le petit déjeuner. Ce que nous avons fait : un raki couleur d’ambre puis le matin, un mauvais double expresso. Au dîner donné en notre honneur, j’étais assis entre l’ambassadrice des Pays-Bas et un brigadier général Bulgare travaillant pour l’OTAN. Autant l’ambassadrice était bavarde et d’humeur pétillante, autant le général bulgare était taciturne. Seule sa voisine biélorusse, affable et opulente, couronnée d’une chevelure frisotante et solaire, semblait de temps à autre parvenir à le dérider.

A peine entré dans la chambre d’hôtel, le chant du muezzin. De ma chambre, je peux voir la mosquée et une autre, plus loin dans le paysage urbain. Le document que nous allons présenter demain a été imprimé en Anglais mais aussi en Macédonien et en Albanais. Une centaine de copies ont été acheminés par la route de Varsovie à Skopje. Demain matin, le chauffeur reprend la route avec une cinquantaine de bouteilles de vin macédonien dans des sacs plastiques sur la banquette arrière de sa jeep. Nous les avons achetées à la hâte dans le supermarché d’une galerie commerciale. Cela fait douze bouteilles par personne, toutes sous protection diplomatique.

Le président du Parlement a les paupières lourdes. Son assistant hoche la tête pour approuver. Assis à une table ronde, nos noms et titres inscrits sous plexiglas, nous sommes perplexes, la conversation prend un tour imprévu, nous ne voyons pas où il veut en venir. Et puis ensuite, la réunion finie, il faut encore discuter, supputer, spéculer. On se surprend à voir du sens là où il n’y en a pas, à déceler des finesses ou des calculs là où il n’y a qu’ennui, lassitude, vanité. Pendant la réunion, je regardai les uns et les autres ; personne n’avait l’air inspiré, personne n’avait l’air d’y croire ; à part le maître de cérémonie, tous voulaient en finir. L’homme aux paupières lourdes avait un sourire fatigué mais il ne s’arrêtait pas pour autant.

Nous avons retrouvé la banquette arrière de la camionnette direction le restaurant Lira. Cinq véhicules filent à toute allure, les deux premiers avec des gyrophares. A chaque carrefour, un policier fait des moulinets avec ses bras pour nous ouvrir le chemin. Parmi les invités, un ministre, un secrétaire général, des ambassadeurs, une ambassadrice, un général, des experts, des employés, des fonctionnaires. L’un des ambassadeurs lève un toast que le ministre lui retourne quelques instants plus tard. Marie au téléphone me dit qu’elle mange des frites. Je rentre à l’hôtel harassé. Notre expert est finalement arrivé mais sans ses bagages restés à Francfort. J’allume la télévision, je l’éteins au bout de quelques minutes et la lumière aussi. Dans mon rêve, la glace rompt, les feuilles glissent sous la glace, un arbre tombe, les pêcheurs accourent, les poissons hochent la tête, l’ambassadrice rit, le général enfonce son couteau dans la chair du poisson puis le retourne, les bouteilles de vin coulent à pic au fond de l’étang, je suffoque, je serre des mains, j’ai les paupières lourdes, je commande un expresso, le serveur éclate de rire, un éléphant fait irruption au milieu de la salle, les policiers font les mêmes gestes que ceux que l’on fait pour guider les avions sur la piste de l’aéroport, je fais un signe de croix, nous traversons les nuages, Marie prend son bain, le président du parlement s’écroule sous la table, on le fait transporter d’urgence au restaurant où une bière brune le requinque et le voici qui soulève ses paupières pour lever un toast.

Mercredi, le soleil s’est levé, les nuages ont fondu comme neige. Lisa vient d’avoir six mois. Lydia et moi avons signé le carnet d’évaluation de Marie et l’avons retourné à Martine, sa maîtresse. Depuis la rentrée, ce n’est plus Halina qui va chercher Marie à l’école mais sa maman ou son papa selon les jours. Lisa semble s’être accoutumée à Halina qui, les premiers jours, n’en menait pas large. Sur une feuille de papier, elle inscrit les heures de sommeil et de repas. C’est aujourd’hui que je rentre à la maison. Je n’ai pas encore ouvert les rideaux mais j’entends les cloches. Il est huit heures.

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