Marie est née en quarante minutes, Lisa en deux heures, la première à la suite d’une césarienne, la seconde naturellement et précipitamment.
J’étais là pour Marie, absent pour Lisa. J’étais en Grèce au moment où Lisa est venue au monde. On l’attendait pour la fin du mois mais elle était pressée. J’ai eu Lydia au téléphone juste avant et juste après. Marie dormait à mes côtés.
Quand Marie est née, c’est à moi qu’on a demandé de couper le cordon ombilical. Il y avait un petit attroupement autour de Marie qui n’avait pas encore crié. Je ne pouvais voir ce qu’il lui faisait. Lydia était dans une autre pièce, sous anesthésie. Tout est allé si vite. Les émotions ont filé au fil du rasoir.
Mais ce n’est pas cela, ces circonstances, toutes les mêmes d’une naissance à une autre, que seule rend unique le fait que c’est à nous que cela arrive, non, ce n’est pas cela qui passait comme une ombre sous mes yeux.
J’étais frappé par la chose la plus bête du monde. Et la plus stupéfiante. Je me disais: comment se peut-il qu’il n’y ait rien puis quelqu’un, le néant ou l’absence et soudain ce corps tout dégoulinant de sang et autres sécrétions, cette présence à laquelle on donne un nom à défaut de visage.
On me l’a mis entre les bras ce petit être rougeaud, criard, ce bloc de chair, aux traits de martyre, fossilisé dans la stupéfaction. C’était Marie. Et ce n’était pas encore Marie, la Marie d’aujourd’hui, quatre ans, petit bout de femme. C’était alors comme une sorte d’extra-terrestre, tombée du ciel ou surgie du chapeau d’un chirurgien-magicien.
Je n’étais pas là pour Lisa. J’ai été privé de sa naissance. Je l’ai trouvée déjà là mais c’en était pas moins mystérieux. Un nouveau tour de passe-passe: Lisa. On avait mis longtemps à tomber d’accord sur ce prénom. Alors que Marie était venue tout de suite.
Il n’y avait personne et maintenant, Lisa et Marie.
J’ai pensé que la mort procédait de la même mystification. D’une seconde à l’autre, l’anéantissement. On vous laisse un prénom et un nom pour se souvenir, pour les proches. On vous met en boîte et puis voilà, vous n’êtes plus. Et vous n’en saurez jamais rien.
C’est une pensée effrayante, dira-t-on, incongrue. Et pourquoi donc ? Cette pensée-là, au contraire, me rassurerait presque. C’est comme si, par ce parallèle, on tenait les deux bouts de son existence dans la main et que par là même, ce jeu d’apparition et de disparition perdait de son épaisseur dramatique. Je ne serai plus et je n’en saurai rien. C’est tout. De même que je n’avais pas demandé à vivre.
C’est même étonnant cette atmosphère recueillie qui règne dans une maternité. On dirait que derrière chaque porte un drame se joue. La nuit, le jour – mais la nuit, l’impression produite s’en trouve redoublée -, on entend des femmes hurler. Hurler à la vie. On voit passer des berceaux et des infirmières, on entend les premiers cris. Dans ces couloirs où chaque porte semble gardienne d’un abîme, on soupçonne que la vie et la mort se frôlent.
Ensuite, dans les jours, les semaines qui suivent la naissance, il est de rigueur d’exposer et de partager avec les siens des photos du nouveau-né. Les parents se transforment en paparazzis. Jamais on n’est autant photographié qu’aux premiers jours, premières semaines, premiers mois de son existence. Après, tout le monde s’habitue à vous. On vous connait. On vous a assez vu. Au mieux, vous servez de faire-valoir aux enfants nés après vous. Vous n’aurez plus droit au portrait, à l’intimité avec le ou la photographe, vous n’aurez plus droit qu’à la photo de famille, de groupe, de vacances, de bureau, voire de foule anonyme. A moins de devenir célèbre. Célèbre comme un nouveau-né.
J’étais là pour Marie, absent pour Lisa. J’étais en Grèce au moment où Lisa est venue au monde. On l’attendait pour la fin du mois mais elle était pressée. J’ai eu Lydia au téléphone juste avant et juste après. Marie dormait à mes côtés.
Quand Marie est née, c’est à moi qu’on a demandé de couper le cordon ombilical. Il y avait un petit attroupement autour de Marie qui n’avait pas encore crié. Je ne pouvais voir ce qu’il lui faisait. Lydia était dans une autre pièce, sous anesthésie. Tout est allé si vite. Les émotions ont filé au fil du rasoir.
Mais ce n’est pas cela, ces circonstances, toutes les mêmes d’une naissance à une autre, que seule rend unique le fait que c’est à nous que cela arrive, non, ce n’est pas cela qui passait comme une ombre sous mes yeux.
J’étais frappé par la chose la plus bête du monde. Et la plus stupéfiante. Je me disais: comment se peut-il qu’il n’y ait rien puis quelqu’un, le néant ou l’absence et soudain ce corps tout dégoulinant de sang et autres sécrétions, cette présence à laquelle on donne un nom à défaut de visage.
On me l’a mis entre les bras ce petit être rougeaud, criard, ce bloc de chair, aux traits de martyre, fossilisé dans la stupéfaction. C’était Marie. Et ce n’était pas encore Marie, la Marie d’aujourd’hui, quatre ans, petit bout de femme. C’était alors comme une sorte d’extra-terrestre, tombée du ciel ou surgie du chapeau d’un chirurgien-magicien.
Je n’étais pas là pour Lisa. J’ai été privé de sa naissance. Je l’ai trouvée déjà là mais c’en était pas moins mystérieux. Un nouveau tour de passe-passe: Lisa. On avait mis longtemps à tomber d’accord sur ce prénom. Alors que Marie était venue tout de suite.
Il n’y avait personne et maintenant, Lisa et Marie.
J’ai pensé que la mort procédait de la même mystification. D’une seconde à l’autre, l’anéantissement. On vous laisse un prénom et un nom pour se souvenir, pour les proches. On vous met en boîte et puis voilà, vous n’êtes plus. Et vous n’en saurez jamais rien.
C’est une pensée effrayante, dira-t-on, incongrue. Et pourquoi donc ? Cette pensée-là, au contraire, me rassurerait presque. C’est comme si, par ce parallèle, on tenait les deux bouts de son existence dans la main et que par là même, ce jeu d’apparition et de disparition perdait de son épaisseur dramatique. Je ne serai plus et je n’en saurai rien. C’est tout. De même que je n’avais pas demandé à vivre.
C’est même étonnant cette atmosphère recueillie qui règne dans une maternité. On dirait que derrière chaque porte un drame se joue. La nuit, le jour – mais la nuit, l’impression produite s’en trouve redoublée -, on entend des femmes hurler. Hurler à la vie. On voit passer des berceaux et des infirmières, on entend les premiers cris. Dans ces couloirs où chaque porte semble gardienne d’un abîme, on soupçonne que la vie et la mort se frôlent.
Ensuite, dans les jours, les semaines qui suivent la naissance, il est de rigueur d’exposer et de partager avec les siens des photos du nouveau-né. Les parents se transforment en paparazzis. Jamais on n’est autant photographié qu’aux premiers jours, premières semaines, premiers mois de son existence. Après, tout le monde s’habitue à vous. On vous connait. On vous a assez vu. Au mieux, vous servez de faire-valoir aux enfants nés après vous. Vous n’aurez plus droit au portrait, à l’intimité avec le ou la photographe, vous n’aurez plus droit qu’à la photo de famille, de groupe, de vacances, de bureau, voire de foule anonyme. A moins de devenir célèbre. Célèbre comme un nouveau-né.
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