Nous sommes à Palaiseau dans la banlieue de Paris. Les renards rôdent dans les sous-bois pendant que Marie dort dans la pièce d’en bas, entre le saxophone et nos bagages. Entre les branches, les premiers rayons du soleil ouvrent des espaces nouveaux. Toutes les feuilles ne sont pas encore tombées. Les dernières font un baroud d’honneur avant de se fondre dans le décor. On prend l’avion cette après-midi. Olga rejoindra sa chambre sous les combles d’un hôtel parisien. Marie se sera bien amusée. Du haut de son mètre et quelques centimètres, elle aura enchaîné ses numéros de malice et d’espièglerie. C’est le temps des prouts et des crottes de nez, des chats câlins et des renards perfides, des « poulettes » et des mamans qui couvent leurs petits. Les questions s’enroulent autour de sa langue ; elle en a pour chaque moment, aucune évidence ne trouble sa pensée et les réponses sont prises à la lettre, dans l’alphabet de ses yeux qui s’arrêtent, s’interrogent, se portent ailleurs. Avec Olga, elle retrouve le fil de la conversation avec sa mère, une conversation heurtée, caressante, ininterrompue, pas même par l’absence. Ce fil est enroulé dans la trame de la langue russe. Aucune autre langue ne charrie autant de douceurs et de cajoleries. Selon Lomonossov, la langue russe a la splendeur de l’espagnol, la vivacité du français, la robustesse de l’allemand, la douceur de l’italien, le tout enrichi par la force de l’imagination et la concision du grec et du latin. Parlée à des enfants qui l’entendent pour la première fois, elle les enjôle si bien par ses sonorités mouillées, ses voyelles en cascade, qu’ils sourient et en redemandent.
Dans l’avion: «quand est-ce que je serai grande, papa ?». Demain, après-demain, assez longtemps pour que tu oublies t’en être un jour inquiétée. C’est comme si au-delà d’hier et de demain, le temps se confondait et que l’on ne pouvait plus le départager. Il se contente de durer et s’en étonner ou s’en inquiéter ne le ralentit pas. Plus tard, ce devrait être le tour des parents de poser les questions: «quand est-ce que j’étais jeune, Marie ?». Elle répondrait qu’elle était trop petite pour s’en souvenir. Le temps se sera confondu puisque l’on demandera aux enfants de se souvenir et aux vieillards de parler d’avenir. Connaître les réponses ne suffit pas. Pour le moment, Marie tourne le dos aux nuages et se détourne de mes réponses. Elle y reviendra plus tard quand je ne m’y attendrai plus. De même que cette question-là - «quand est-ce que je serai grande, papa ?» - lui avait été inspirée par une observation faite la veille. «Un jour», lui avais-je dit, «toi aussi tu seras maman». Dans un texto, Lydia me prévient que la prochaine question pourrait être plus embarrassante.
C’est jour de danse. Il lui faut une robe. C’est elle qui le dit. On ne m’a rien dit. La maîtresse se renseignera. Il fait bleu, le ciel est dur, glacial. Puis, il se couvre à mon insu. A midi, la pluie hésite à se faire neige et la neige à se faire pluie. Les essuie-glaces se régalent. J’enfile des gants. Renseignements pris, une robe n’est pas nécessaire. Par contre, une couverture pour la sieste de l’après-midi serait la bienvenue.
Melina a les yeux bleu ciel et la tête penchée. Elle semble moins étonnée que Lisa d’être là, parmi nous. Elle a changé depuis octobre, elle s’est apaisée. Rentrant d’une course, Christophe la pose sur une banquette dans le salon; elle reste là, endormie, les bras en croix dans sa combinaison de cosmonaute en couche culotte. A présent, elle fait ses nuits ou presque et se ménage des plages de sommeil à travers le jour. On est tous descendus dans la pièce d’en bas qui sert de bureau. Christophe joue du saxo, Marie saute sur le lit, Olga frappe dans ses mains. La maison n’a pas encore toutes ses pièces. Sous les combles, il manque encore une chambre à coucher et une salle de bain. Pour le reste, la finition est en cours ; en témoignent les outils disséminés ici ou là, dans la salle de séjour et sur la véranda. Le soir, Christophe pose une tringle dans un vestiaire aménagé dans un espace entre le salon et la salle de bain.
On n’a pas vu un seul renard dans les sous-bois mais on les a entendus. Ils devaient être nombreux. L’entrée de leur terrier est dissimulée entre des rochers creux, sous des arbres abattus ou effondrés. L’étroit sentier que nous suivons à flanc de colline, s’enfonce dans des fourrés de ronces et de broussailles, zigzague quelque temps pour finalement déboucher sur une route de gravier qui, sur la gauche, ne va guère plus loin et sur la droite, descend vers des habitations. Marie est juchée sur mes épaules. Elle en descend à la vue d’un chat. Elle en a tant vus qui ne se laissent pas même approcher que celui-ci qui non seulement se laisse approcher mais exige des caresses, la ravit. On fait un bout de chemin ensemble puis il disparait derrière un portail.
Le noyer n’a plus une feuille sur lui. Toutes ces feuilles à ses pieds, on dirait un éventail. Difficile de prédire si j’aurai le temps de les balayer avant que la neige ne s’y mette. Dans les phares des voitures et la lumière des réverbères, les gouttes de neige qui s’abattent sur les pare-brise font penser à des nuées d’insectes voraces. Ce ne sont encore que des gouttes pourtant mais avant d’être balayées par l’essuie-glace, elles esquissent une empreinte, une signature. A quelques degrés près, l’on bascule d’une saison à l’autre. Marie m’arrache la promesse d’une sortie nocturne si jamais la pluie se faisait neige mais cela n’arrive pas ; il cesse même de pleuvoir et Marie n’y pense plus. Elle s’est endormie avec un cahier de dessins contre la joue. Combien de paroles envolées avant cet abandon. Je la dégage de l’étau des dessins d’un côté et des doudous de l’autre et je remonte la couette sur elle jusqu’aux épaules.
En franchissant les quelques mètres qui me séparent du portail de la porte d’entrée, j’ai été frappé par la rumeur de la pluie, le silence qui la déglutit et prend ainsi consistance, volume. Mais le meilleur moment est encore quand j’éteins la lampe de chevet et que dès lors, plus rien, pas même la vue, ne me détourne du tambourinage de la pluie sur le toit, contre les vitres, sur mon front. Je m’endors à la cent millième gouttes ou un peu plus.
Le dentiste, s’il n’était dentiste, ressemblerait à une novice en lunettes rondes et cheveux bouclés. C’est d’abord à moi de prendre place sur le fauteuil à bascule puis Marie se cale dans mes bras. L’écran est ramené juste au dessus de nous mais le dessin animé attire à peine l’attention de Marie. La dentiste insère entre les dents une espèce de pince à linge en plastique mou afin de maintenir la bouche ouverte. Marie commence aussitôt à se débattre, ce ne sont d’abord que quelques secousses que je parviens à amortir en la plaquant contre moi et en l’agrippant par les mains mais quand la dentiste s’aventure à lui mettre sa fraise sous le nez, les secousses s’accentuent, deviennent convulsions tant et si bien que pour immobiliser Marie, il faut l’aide d’une seconde assistante, alertée par les hurlements. Je transpire à présent ; mes chuchotements à l’oreille de Marie n’y font rien, elle est prise de rage et à plusieurs reprises, parvient à se dégager, ses pieds venant heurter la tablette devant elle. Tout cela me semble une éternité. Les trois femmes en blouses blanches autour de moi ne perdent pas un instant et dans leur précipitation, laissent glisser un bâtonnet métallique et déchirent le bavoir en papier que l’on avait passé autour du cou de Marie au début de l’opération. Enfin, la dent est scellée et l’on laisse Marie libre de ses mouvements ; son premier est de se retourner pour se blottir dans mes bras. Ses cheveux sont trempés de sueur et ses pommettes rouges. Je lui parle longuement puis je la laisse glisser au sol. Nous sortons, payons, enfilons anoraks et cache-nez et comme promis, je l’entraîne vers le magasin de jouets dans la galerie marchande toute proche. Après avoir de nouveau débarrassé Marie de son anorak, je m’accroupis devant elle et ayant ainsi mes yeux à la hauteur des siens, je l’interroge et la scrute. Son regard est absent, lointain, et elle ne répond rien.
Toujours pas de neige. Un éléphant a aspiré le soleil dans sa trompe. Un sorcier, cheveux longs, calotte de guingois, touche du doigt l’un des anneaux de l’arc-en-ciel. Selon la couleur, il devient de cette couleur, tout en lui devient bleu, rouge, vert, jaune ou violet. Il y a un petit garçon qui l’écoute raconter l’histoire d’un kangourou qui avait deux poches, l’une devant pour son petit, l’une derrière pour les couches et les mouchoirs. Le kangourou connaissait bien l’éléphant, aspirateur-de-soleil ; c’était une vieille connaissance, ils s’étaient connus dans un zoo, ils avaient sympathisé. Le sorcier a sorti de son chapeau des nuages qui sont aussitôt montés au ciel. Et il a dit à l’enfant que les nuages ne redescendraient qu’au matin, à condition toutefois que l’éléphant ait relâché le soleil d’ici là car sans soleil, il n’y a pas de jour et la nuit ne finit pas, on s’endort et on ne se réveille plus. Il y a des oiseaux aux branches des arbres, ils chantonnent, ils y font leurs nids, mais voilà que les arbres se mettent à bouger puis à marcher puis à courir puis à voler et les voilà partis au loin vers des contrées moins froides ; les oiseaux restent dans leur sillage, on survole des forêts avec d’autres arbres qui, eux, ne bronchent pas, on survole des déserts, des sommets enneigés, des chutes d’eau, des canyons, des villes, des clochers et des minarets, des temples et des fleuves, d’autres villes et d’autres déserts, des forêts encore, des lacs et des ponts, des routes et des pylônes, des zoos et des arbres encore, des troupeaux de girafes et des tribus d’éléphants. Enfin, les arbres se posent, reprennent racine. Les oiseaux leur tombent à nouveau sur le dos. Ils sont alignés, silencieux, les yeux qui se cherchent de chaque côté de la tête ; on dirait des guirlandes. Précédé d’une nuée de mouches, un éléphant s’approche. Le sorcier agite une baguette à ses flancs et voici le soleil à l’horizon qui ouvre son vieil œil de cyclope. Derrière les rideaux, à vol d’oiseau d’ici, l’enfant se frotte les yeux. Dans le jardin, le noyer solitaire étire ses longues branches torsadées. Le jour se lève, une lumière grise chiffonne le ciel, Marie veut la suite de son histoire.
De ma fenêtre, j’aperçois des enfants courir d’un portique à l’autre, d’un tourniquet à l’autre. A l’assistante polonaise croisée dans l’ascenseur, je demande des nouvelles de ses deux enfants, tout deux en bas âge, l’une souvent malade. L’assistant du Directeur ou plus exactement l’assistant spécial s’enquiert de mes filles. « Quel âge a l’aînée déjà ? » demande-t-il, « quatre ans ?», s’exclame-t-il, « mon dieu, comme le temps passe ! ». Croisée au seuil de l’ascenseur, le matin en arrivant, une collègue puis une autre : « il fait froid aujourd’hui ! », « ils ont annoncé de la neige pour mercredi ». De temps à autre, je tourne la tête vers la vue de ma fenêtre, surplombant le parc, entrevoyant au loin l’un des ponts qui enjambe la Vistule et les phares des voitures, déjà nombreuses en ce début d’après-midi. De la rue, sans même à avoir à lever la tête, on peut voir ceux et celles qui occupent les bureaux du rez-de-chaussée, les yeux rivés à l’écran d’un ordinateur. Sans que je puisse me l’expliquer, cette vision a quelque chose de déprimant, d’inhumain. Je croise le Directeur en personne. Il me présente en coup de vent à un vieux monsieur en pardessus qui me dépasse d’une tête et me salue d’un mot. Je suis le chef d’une unité. Je ne suis pas bien sûr de former à moi seul une unité ou de m’y sentir uni et unique. Je ne suis pas bien sûr d’en être le chef. Je rencontre d’autres chefs d’unité qui sont peut-être au fond tout aussi désemparés que moi. On s’assoit à une table, on discute de choses et d’autres, on prend des notes, on rédige un rapport. La nuit tombe à peine après midi. Je laisse la Vistule sur ma gauche, longe le parc royal, passe devant le palais présidentiel puis devant l’ambassade de Russie, continue tout droit. Ma course s’arrête devant un portail. Marie est assise à la table de la cuisine. Elle a déjà mangé. Elle veut regarder un film. Je me change. De la fenêtre, j’aperçois d’autres fenêtres éclairées elles aussi. Une vieille femme s’agite dans une cuisine. Son beau fils rentre en titubant, il est ivre. Au-dessus, au premier étage, l’enfant fait sa toilette. Marie m’appelle.
De temps à autre, pour retrouver l’équilibre, il faut ajouter à l’année une journée. Ce sont des années bissextiles. Sur le même principe, je me demande s’il ne faudrait pas ajouter une heure ou deux à certaines journées. Mais des heures de jour, de plein jour, pour justement compenser. Qu’on n’est pas l’impression de dîner quand on déjeune ou d’être somnambule quand on rentre chez soi après déjà tant de nuit. Ou bien au contraire, puisqu’il doit en être ainsi, faudrait-il retrancher quelques heures à ces journées qui autrement s’étirent en langueur nocturne. Aller se coucher dans l’après-midi. Une sieste qui fera la jonction avec le sommeil de nuit. Marie s’est endormie. Je suis sceptique quand elle affirme avoir dormi l’après-midi à l’école. Elle n’est ni dormeuse, ni mangeuse. Hier, elle m’a soutenu mordicus que les peluches ne sont pas des jouets. Tombant à l’improviste sur un rayon de jouets égaré dans un magasin d’électroménager, les bras pleins d’un renard en peluche, elle est sans coup férir passé de la théorie à la pratique. « papa, si tu veux, tu peux acheter un jouet ! » Elle a insisté sur le « si tu veux », désamorçant toute forme de protestation, contournant le front du refus sur la pointe des yeux, me tirant par la main, prenant son temps pour choisir. Je me dis bien que je la gâte trop, que je ne devrais pas céder mais il est vrai que c’est à moi que je fais plaisir. Finalement, toutes ces journées passées seul avec elle, je ne leur retrancherai rien, je les ferai bissextiles.
On a passé la journée à la maison. Aucune animation dehors, le calme plat, la grisaille ouatée d’une journée d’automne. A la fin, je ne sais plus de quoi je suis fait, les sensations s’en vont, les pensées aussi. Et puis brusquement, alors qu’il fait nuit depuis déjà quelques heures, des détonations déchirent le silence. Comme elles ne cessent pas, je jette un œil par la fenêtre du côté d’où elles me semblent venir. C’est un feu d’artifice. Je reste là, comme hypnotisé ; Marie me rejoint, elle grimpe sur son tabouret bleu qu’elle trimballe avec elle dans tous les coins de la maison, soucieuse d’être à la hauteur de chaque micro-événement (épluchage de légumes ou de fruits, crépitement d’un œuf dans une poêle, lavage de mains au retour de l’école ou d’une escapade, etc). C’est donc qu’on n’est pas les seuls à vivre dans ce quartier, il y des gens sous ces toits, il y a même des gens qui s’amusent, qui font la fête, qui célèbrent des anniversaires, mariages ou autres événements heureux. Les gerbes de lumières de toutes les couleurs se succèdent un bon moment. Certaines forment comme une espèce de sourire forcé, un masque de paillettes qui clignent des deux yeux et puis disparait. Tout ce clinquant, ce frou-frou d’étincelles, ça jure avec la désolation des lieux. Des habitations aux hommes et femmes, le même fond de tristesse et de résignation. Même quand ils sont gais, les Polonais sont tristes. Les feux d’artifices y sont peut-être plus courants qu’ailleurs. La gaieté aussi a ses arrivistes. J’imagine une limousine, des chapeaux haut-de-forme et des robes ciselées à même la peau dans un décor de carton-pâte.
Marie dort avec des poses de danseuse, poignet et main retournés, doigts écartés, tendus. L’après-midi, on est allé ramasser les dernières feuilles dans le jardin. Je les avais déjà tassées contre l’arbre, dimanche dernier. Il ne restait plus qu’à les jeter dans des sacs poubelles. Il faisait déjà nuit, j’avais allumé les lumières du jardin. Ensuite, il a fallu jouer à la sorcière enfourchant son balai, au petit train et au monstre surgissant des haies, une lampe de poche pointée à la verticale du menton. Je me suis demandé ce qu’auraient pensé les voisins s’il m’avait surpris en pleine nuit, à califourchon sur un balai ou bien courant en décrivant des cercle et proférant des cris de cheminots. Etrange qu’on en soit encore aux trains à vapeur quand on fait le train pour les enfants. Les trains d’aujourd’hui n’amusent pas les enfants. D’ailleurs, ils n’amusent pas les adultes non plus. En France aujourd’hui et depuis quelques jours, ils ne fonctionnent plus les trains, ils sont en grève. C’était mardi aujourd’hui. Marie n’avait pas école. La maîtresse faisait grève elle aussi. Elle ne conduit pas de trains mais il n’y a pas que les trains qui soient en grève. Marie dort maintenant, demain sa maman sera de retour et sa petite sœur. C’est une surprise. Pour Marie, les surprises ne sont jamais imprévues. Elles sont prévues, revendiquées, assumées.
Le brouillard est tombé sur nous comme une nasse. On ne voit rien à dix mètres et la rue est à peine éclairée, les réverbères dressés de guingois égrènent des halos de lumière orange. Puis soudain, il fait tout à fait noir, il faudrait éteindre à l’intérieur pour apercevoir quelque chose : le portail, le grillage, la maison d’en face et derrière, les carrés de lumière sur la façade d’un immeuble. Au matin, le brouillard est toujours là. Sur l’avenue entre le parc Lazenki et les immeubles des ministères, un écureuil s’est avancé jusqu’aux bandes blanches du milieu. Arrivé là, il semble réaliser que quelque chose ne va pas. Des voitures arrivent de face, ralentissent ; venant en sens inverse, je suis la première voiture à rouler droit sur la petite boule rousse qui s’est maintenant immobilisée, puis revenue sur ses pas, tente à nouveau la traversée, puis rebrousse chemin, puis traverse une fois encore, puis retourne en arrière. Je donne un coup de frein ; malgré le brouillard, toutes les voitures s’inclinent devant l’animal qui enfin retourne sur le bas côté et file vers les grilles du parc.
Lydia et Lisa sont de retour. Quatre heures de décalage horaire à rattraper. La première nuit, Lisa s’endort et se réveille tôt. La seconde, elle ne trouve pas le sommeil avant dix heures du soir mais le perd dès cinq heures. Elle a changé, Lisa. Ses yeux comme des billes, ses mains désormais préhensiles mais qui souvent encore cafouillent, s’agacent, se cherchent, ses sourires bonhommes qui surgissent à la commissure des lèvres. On pense commencer les petits pots dans les jours qui viennent. Peut-être ainsi cessera-t-elle de réclamer pendant la nuit et nous gratifiera-t-elle de sa première nuit complète.
Je regarde mon voisin de rue et sa voisine, une jeune fille, sa fille peut-être. Ils ne se parlent pas. Je ne peux m’empêcher de penser que les Polonais ne se parlent pas. Ou du moins, les Polonais de Varsovie. Les Varsoviens (peut-on dire les Varsoviens ? ça sonne mal, ça sonne comme martiens ou vauriens). Le feu passe au vert. Au feu suivant, mes voisins habitent une lada toute délabrée. Un tournevis est enfoncé dans la fente de la portière sans doute pour retenir la vitre, l’empêcher de s’abaisser. Les enfants derrière ne sont plus tout à fait des enfants et ont des mines ennuyées. Les parents ont l’air d’être presque trop âgés pour être les parents. La mère semble se cramponner à ce qui ressemble davantage à une sacoche qu’à un sac à mains. On pourrait croire qu’elle l’a volée ou qu’elle a peur qu’on la lui vole. Tellement peur qu’elle n’a pas pris la peine d’attacher sa ceinture.
En Russe, on ne dit pas « je m’appelle » mais « moi ils m’appellent ». Minia zavout Denis. On n’a pas décidé de son prénom, il s’est imposé à soi, il nous a été imposé. « Ils » parce qu’à la suite des parents, c’est le monde entier qui nous appelle ainsi. Marie aujourd’hui est tellement Marie. A l’école, chaque matin, rituellement, à peine entrée dans la classe, elle appose son prénom, inscrit sur un carton de la taille d’une carte de visite, à côté de sa photo. Tous les autres enfants en font autant. Ici, à la maison, elle compose son prénom avec des lettres magnétiques sur la porte du frigidaire. Je ne peux imaginer pour elle un autre prénom. Pour Lisa, c’est différent. Elle est plus bébé que Lisa. On répète chaque jour ce prénom encore tout neuf, tout neuf comme une paire de chaussures neuves. On le répète comme on agiterait devant elle un hochet ou une baguette magique. Pour que Lisa devienne Lisa. Ils m’appellent Lisa et je serai Lisa. Ils m’appellent Lisa et je m’appelle Lisa. En Russe comme en Français. Les Anglo-saxons verraient bien un « z » à la place du « s ». Tout comme ils redoubleraient bien le « n » de mon prénom. Mais comme on dit, on ne se refait pas.
Ca fait déjà trois ou quatre jours de suite que Lisa se réveille avant l’aube et ne se rendort pas. Ce matin, inexplicablement, non seulement elle a perdu le sommeil mais s’est fâchée net quand je l’ai calée contre moi dans l’espoir de l’y contraindre au sommeil. Alors, je l’ai déposée sur un coussin au milieu de la pièce et là, croyant sa couche pleine, l’ai dégrafée. Une fois les pieds à l’air, elle s’est tue, apaisée, la tête de côté, trois doigts d’une main dans la bouche. Nous sommes restés ainsi une bonne dizaine de minutes, dans le silence enfin retrouvé, tandis que Marie dormait et Lydia récupérait. Elle m’a souri, battant l’air de ses pieds, toute frétillante, ravie. Quand j’ai rajusté sa combinaison, elle s’est aussitôt rebiffée. Ses mains étaient froides, ses pieds aussi mais toute explication était inutile. Il a fallu trouver d’autres expédients pour éviter le renouvellement des scènes précédentes. La nuit, le moindre râle, le moindre cri est déchirant. Finalement, je l’ai de nouveau plaquée contre la poitrine et ignorant ses protestations, j’ai entamé la danse du sommeil, flexion des genoux, balancement d’une jambe sur l’autre, allées venues d’un point fixe à un autre. Les cris ont cessé, ils sont devenus geignements, longue plainte scandée de hoquets. Je l’ai portée cérémonieusement jusqu’à sa chambre, l’ai déposée dans son lit avec d’infinies précautions, l’ai recouverte et me suis retiré sur la pointe des pieds. L’un de ses bras a bougé, un rictus a troublé ses lèvres mais ce fut tout.
De nouveau, feu d’artifices. Qui donc se paie ce luxe chaque dimanche ? Nous, par ce ciel de Novembre, nous sommes sortis, histoire de prendre l’air, nous sommes allés jusqu’au terrain de jeu, à cinq minutes de la maison. Avec Marie, nous avons couru du toboggan aux balançoires, du tourniquet aux pâtés de sable. Derrière le terrain de jeu, il y a un gymnase où des adolescents jouaient au handball. On est passé devant pour aller jusqu’au supermarché. Les supermarchés sont ouverts le dimanche. Il y avait un aquarium dans le supermarché avec des carpes, peut-être une dizaine de carpes. Elles avaient l’air mal en point, flétries, avec des bouches béantes aux lèvres ballantes qu’elles entrouvraient comme pour dire quelque chose, qu’elles plaquaient contre la vitre avec l’air de clamer au secours, d’appeler à l’aide. Marie les examinait, elle passait sur les côtés pour mieux les voir bailler ; elle riait, elle les montrait du doigt, je m’impatientais, elle riait encore. Une fois encore, nous étions les seuls à parler à voix haute, les Polonais ne parlent pas à voix haute. Une femme a juste souri en voyant Marie sautiller devant l’aquarium. Lydia nous attendait dehors, avec Lisa, endormie dans son landau sous une épaisse couverture. Le soir, nous avons bu du beaujolais nouveau avant d’aller dormir.
Deux minutes de soleil en plus. Juste à la pointe du jour. Le ciel cligne de tous les yeux à travers des nuages étirés, il fait jour enfin après des journées à se perdre de vue, à s’atrophier. Le temps d’enfiler un manteau, le temps tourne. Les nuages enflent, se resserrent, font bloc puis montent en neige. L’essuie-glace bat des ailes sur le pare-brise cristallisé. Ils refont la rue devant l’école et les trottoirs aussi. En auront-ils le temps si la neige prend le pavé ? Du sixième étage, le temps semble suspendu aux millions de flocons qui tombent doucement, presque négligemment. La chaussée étincèle, la neige ne tient pas. Les enfants jouent dans le jardin public. Le soleil est loin, derrière les rideaux, il s’éclipse vers trois heures et demie. Je prépare une note, je déjeune de pain noir et d’une tranche de jambon, puis je prends la voiture, roule entre les gouttes, le radiateur poussé à fond, la radio enrayée, dégorgeant cd sur cd. Un membre du personnel est menacé de licenciement, j’ai été choisi pour faire partie d’un panel qui doit déterminer si tout cela s’est fait dans les règles.
La neige est tombée puis a fondu. Marie est déçue: toujours pas de bonhomme de neige. Et pourquoi pas un bonhomme de pluie, lui ai-je proposé. Elle s’est contentée de grimacer puis, à la réflexion, finaude, a décidé de me prendre aux mots. On a versé de l’eau dans une carafe. La carafe s’est brisée mais l’eau n’a pas tenu debout. De la fenêtre de la cuisine, Marie a regardé la pluie tomber. La pluie tombe bien droite mais une fois à terre, elle ne se relève plus, elle se couche et s’étale. Les bonhommes de pluie, ce sont ces rares passants qui passent, une carotte sous le nez.
Nous avons laissé Varsovie en pluie pour trouver Podgorica en pluie. L’avion a effectué un long virage au dessus de la mer avant d’atterrir au milieu des eaux. Pas de bus ni de passerelle, l’aéroport tient en une seule bâtisse de plain pied que l’on rejoint à pieds en contournant des barrières métalliques. L’équipe nationale féminine de handball, reconnaissable à leurs survêtements rouges, nous a précédés au contrôle des passeports. L’entraîneur bedonnant, en survêtement rouge lui aussi, coupe la file, un officiel lui donne l’accolade ; un autobus les attend à la sortie. C’est Bogdan qui nous réceptionne et nous emmène à la mission. Là, une réunion puis une autre, un café pris à la hâte, l’hôtel enfin. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis que nous avons atterri. Dîner dans un restaurant proche de l’hôtel que nous a conseillé Bogdan. La pluie redouble : longtemps après avoir éteint la lampe de chevet, je l’entends encore.
Podgorica est une ville sans caractère, disparate. Des immeubles insipides aux façades décrépies y côtoient des maisons bourgeoises couronnées de frontons et toits à corniches, aujourd’hui abandonnées, leurs parties inférieures désormais occupées par des cafés, restaurants ou boutiques. Le centre ville est un assemblage hétéroclite d’immeubles d’habitation à cinq ou six étages, striés de balcons et de cordes à linges, d’improbables centres commerciaux formés de cubes enchâssés les uns sur les autres dans des structures en aluminium, de maisonnettes à toits pentus, découpées côté rue en boutiques étroites ainsi que de complexes de bureaux aux larges baies vitrées. Des collines rocheuses émergent ici ou là, entre les immeubles. Une rivière encaissée dans un ravin la traverse. Nous passons toute la journée en réunions. Le soir, nous nous retrouvons de nouveau autour d’une table de restaurant, devant un verre de Vranac, un vin rouge local, très apprécié. Nous sommes rejoints par deux autres collègues dont les réunions ne sont prolongées au-delà des nôtres. Le lendemain, le scénario est le même. Au moment de régler la note de l’hôtel, la réceptionniste s’étonne qu’étant Français, je sois né en Italie, à Bologne. Je lui explique que Boulogne sur mer est bien située en France.
Je suis dans l’avion, en route pour Vienne où je passerai la nuit. C’est un avion à hélices. On y est à l’étroit. J’aimerais que les lumières s’éteignent pour voir au dehors. Ecrire dans un avion est grisant. A terre, l’esprit retrouve la fermeté des pensées arrêtées, des sensations éprouvées. Les hôtesses en uniformes rouge sang vont et viennent. Les uns lisent des journaux, des revues, les autres bavardent, d’autres somnolent. De l’aéroport, je prendrai un train de banlieue puis un taxi. Demain, une table-ronde sur les crimes de haine. L’avion du retour en fin d’après-midi.
Vienne, place saint Pierre. Dans la même rue, une plaque apposée à l’entrée de l’immeuble face à l’hôtel, indique que Mozart y habita et y composa l’enlèvement au sérail. La rue Grabner est piétonnière. Au sortir de la table-ronde, j’ai tout juste une heure devant moi pour des achats de Noël. Une paire de bottines pour Lydia, une cape en loden pour Marie. Les bijouteries affichent des prix faramineux, d’autres n’en affichent aucun ce qui est pire. Des touristes se photographient avec le dôme vert-luisant de la cathédrale saint stéphane en arrière-plan. D’autres pointent leurs appareils photos vers les lustres qui surplombent la rue. Des japonais, des italiens, des français. Dans le hall de l’hôtel, je m’empresse de faire de la place dans ma valise pour les bottines et la cape. Le taxi me dépose à l’aéroport. A Varsovie, une fois que Lydia, Marie et Lisa dorment, j’enfile un costume à la hâte dans le salon. La soirée a lieu dans un chalet sur l’autre rive de la Vistule. Il y a là une centaine de collègues en robes de soirée et costume sombre. J’arrive un peu tard pour le buffet. Le DJ n’a pas la gueule de l’emploi : moustache bouffante, cheveux ras, cravate jaunâtre, la mine patibulaire, revêche. Son répertoire n’est pas des plus actuels mais tout le monde a envie de danser. Alors, on danse et on boit et on danse jusqu’à trois heures et demi du matin. On ne se connait pas tous. Et puis, aux employés s’ajoutent leurs épouses et époux. Plus de femmes que d’hommes sur la piste de danse. Quelques unes se sont déchaussées. J’ai retiré ma cravate. J’ai longtemps hésité avant de faire mon entrée en scène mais une fois sur scène, je me suis senti plus léger, je me suis amusé. Ceux qui ne dansent pas regardent ceux qui dansent puis s’en vont manger un bout, reviennent, un verre à la main, puis s’en vont pour de bon. L’un d’entre eux est notre chef informaticien. Il m’a salué et serré la main énergiquement, c’est la première fois qu’on se voyait, il a semblé alors attendre que je lui dise quelque chose, voire même quelque chose d’extraordinaire. « Dis-moi quelque chose » semblait-il dire. Un autre s’est assis près de moi et m’a demandé d’où je venais en France, de quelle région. De retour parmi les miens, j’ai rejoint Marie dans son lit. Elle avait repoussé la couette à ses pieds. Je l’ai ramenée sur elle et sur moi.
L’hiver s’est arrêté à novembre. Les jours tombent dans la nuit dès l’après-midi. Toujours pas de neige mais des guirlandes aux arbres du voisin. Les magasins font le plein, les rayons jouets se garnissent, les clients piétinent. J’ai ramené du Monténégro deux bouteilles de Vranac, Pro Corde, et ce midi en débouche une pour fêter nos retrouvailles entre collègues d’une époque révolue, en visite à Varsovie. Une autre collègue, ancienne collègue elle aussi, a donné le jour à une petite Sara, le lendemain de la saint nicolas. Un texto en guise de faire-part. Nous nous sommes tous connus à Varsovie. Le temps s’est faufilé, des enfants sont nés, l’adolescence a fait long feu. Le soir, je termine la bouteille. Lisa pleure une bonne heure avant de s’endormir. Le lendemain, une demi-heure ; le surlendemain, vingt minutes. Elle a eu cinq mois hier.
Un dragon a fait irruption dans le salon en toute fin d’après-midi. Nous n’avons pas encore décidé comment il s’appellerait. Sa langue est de feu et lui sert à allumer les bougies et les cigares. Il sait nager mais veille à ne jamais mettre la tête sous l’eau car il y perdrait sa langue et toute conversation serait compromise ainsi que la suite de l’histoire. Marie se balance d’une jambe sur l’autre, les yeux écarquillés, s’accompagnant des mains, des doigts pour cheminer dans le dédale de cette dragonnade. Surgit un cheval aux yeux jaunes. Quand il est triste, ce sont des larmes de miel qu’il pleure. Un kangourou tout roux alors s’approche et tend une écuelle pleine de lait pour recueillir les larmes de miel. Je baisse le volume, Marie donne l’amorce de chaque bout d’histoire, le dragon, le cheval, le kangourou. Elle ouvre grand les yeux, oublie tout le reste, se laisse aspirer par les images qui se forment sous ses yeux. C’est comme si soudain elle devenait transparente et que je voyais en elle. Il n’est pas difficile de rester en intelligence avec son enfant, il suffit sans infantilisme d’entrer dans son jeu et de voir comme elle les voit un dragon, un cheval, un kangourou.
Lisa dort peu et sourit beaucoup. Elle hoquète de joie dès qu’elle voit paraître sa sœur qui pourtant se préoccupe peu d’elle. Elle grommelle, elle gémit, elle criaille, elle pète et mordille tout ce qui se présente. Elle est de plus en plus charnue et joufflue. Ses bras comme ses jambes ne lui servent qu’à battre l’air et elle adore la musique et qu’on danse devant elle en claquant des doigts et battant des mains. Elle est d’un sérieux drolatique, d’une drôlerie sévère. A toute heure du jour, elle niche comme un oiseau dans les bras de sa mère. Et quand je parais après une journée d’absence, elle me regarde d’abord comme elle ne me reconnaissait pas puis d’un rictus émerge un sourire, un sourire de biais, un sourire comme pour dire «toi, je te connais, je t’ai déjà vu quelque part, dis-moi quelque chose !»
Dans l’avion: «quand est-ce que je serai grande, papa ?». Demain, après-demain, assez longtemps pour que tu oublies t’en être un jour inquiétée. C’est comme si au-delà d’hier et de demain, le temps se confondait et que l’on ne pouvait plus le départager. Il se contente de durer et s’en étonner ou s’en inquiéter ne le ralentit pas. Plus tard, ce devrait être le tour des parents de poser les questions: «quand est-ce que j’étais jeune, Marie ?». Elle répondrait qu’elle était trop petite pour s’en souvenir. Le temps se sera confondu puisque l’on demandera aux enfants de se souvenir et aux vieillards de parler d’avenir. Connaître les réponses ne suffit pas. Pour le moment, Marie tourne le dos aux nuages et se détourne de mes réponses. Elle y reviendra plus tard quand je ne m’y attendrai plus. De même que cette question-là - «quand est-ce que je serai grande, papa ?» - lui avait été inspirée par une observation faite la veille. «Un jour», lui avais-je dit, «toi aussi tu seras maman». Dans un texto, Lydia me prévient que la prochaine question pourrait être plus embarrassante.
C’est jour de danse. Il lui faut une robe. C’est elle qui le dit. On ne m’a rien dit. La maîtresse se renseignera. Il fait bleu, le ciel est dur, glacial. Puis, il se couvre à mon insu. A midi, la pluie hésite à se faire neige et la neige à se faire pluie. Les essuie-glaces se régalent. J’enfile des gants. Renseignements pris, une robe n’est pas nécessaire. Par contre, une couverture pour la sieste de l’après-midi serait la bienvenue.
Melina a les yeux bleu ciel et la tête penchée. Elle semble moins étonnée que Lisa d’être là, parmi nous. Elle a changé depuis octobre, elle s’est apaisée. Rentrant d’une course, Christophe la pose sur une banquette dans le salon; elle reste là, endormie, les bras en croix dans sa combinaison de cosmonaute en couche culotte. A présent, elle fait ses nuits ou presque et se ménage des plages de sommeil à travers le jour. On est tous descendus dans la pièce d’en bas qui sert de bureau. Christophe joue du saxo, Marie saute sur le lit, Olga frappe dans ses mains. La maison n’a pas encore toutes ses pièces. Sous les combles, il manque encore une chambre à coucher et une salle de bain. Pour le reste, la finition est en cours ; en témoignent les outils disséminés ici ou là, dans la salle de séjour et sur la véranda. Le soir, Christophe pose une tringle dans un vestiaire aménagé dans un espace entre le salon et la salle de bain.
On n’a pas vu un seul renard dans les sous-bois mais on les a entendus. Ils devaient être nombreux. L’entrée de leur terrier est dissimulée entre des rochers creux, sous des arbres abattus ou effondrés. L’étroit sentier que nous suivons à flanc de colline, s’enfonce dans des fourrés de ronces et de broussailles, zigzague quelque temps pour finalement déboucher sur une route de gravier qui, sur la gauche, ne va guère plus loin et sur la droite, descend vers des habitations. Marie est juchée sur mes épaules. Elle en descend à la vue d’un chat. Elle en a tant vus qui ne se laissent pas même approcher que celui-ci qui non seulement se laisse approcher mais exige des caresses, la ravit. On fait un bout de chemin ensemble puis il disparait derrière un portail.
Le noyer n’a plus une feuille sur lui. Toutes ces feuilles à ses pieds, on dirait un éventail. Difficile de prédire si j’aurai le temps de les balayer avant que la neige ne s’y mette. Dans les phares des voitures et la lumière des réverbères, les gouttes de neige qui s’abattent sur les pare-brise font penser à des nuées d’insectes voraces. Ce ne sont encore que des gouttes pourtant mais avant d’être balayées par l’essuie-glace, elles esquissent une empreinte, une signature. A quelques degrés près, l’on bascule d’une saison à l’autre. Marie m’arrache la promesse d’une sortie nocturne si jamais la pluie se faisait neige mais cela n’arrive pas ; il cesse même de pleuvoir et Marie n’y pense plus. Elle s’est endormie avec un cahier de dessins contre la joue. Combien de paroles envolées avant cet abandon. Je la dégage de l’étau des dessins d’un côté et des doudous de l’autre et je remonte la couette sur elle jusqu’aux épaules.
En franchissant les quelques mètres qui me séparent du portail de la porte d’entrée, j’ai été frappé par la rumeur de la pluie, le silence qui la déglutit et prend ainsi consistance, volume. Mais le meilleur moment est encore quand j’éteins la lampe de chevet et que dès lors, plus rien, pas même la vue, ne me détourne du tambourinage de la pluie sur le toit, contre les vitres, sur mon front. Je m’endors à la cent millième gouttes ou un peu plus.
Le dentiste, s’il n’était dentiste, ressemblerait à une novice en lunettes rondes et cheveux bouclés. C’est d’abord à moi de prendre place sur le fauteuil à bascule puis Marie se cale dans mes bras. L’écran est ramené juste au dessus de nous mais le dessin animé attire à peine l’attention de Marie. La dentiste insère entre les dents une espèce de pince à linge en plastique mou afin de maintenir la bouche ouverte. Marie commence aussitôt à se débattre, ce ne sont d’abord que quelques secousses que je parviens à amortir en la plaquant contre moi et en l’agrippant par les mains mais quand la dentiste s’aventure à lui mettre sa fraise sous le nez, les secousses s’accentuent, deviennent convulsions tant et si bien que pour immobiliser Marie, il faut l’aide d’une seconde assistante, alertée par les hurlements. Je transpire à présent ; mes chuchotements à l’oreille de Marie n’y font rien, elle est prise de rage et à plusieurs reprises, parvient à se dégager, ses pieds venant heurter la tablette devant elle. Tout cela me semble une éternité. Les trois femmes en blouses blanches autour de moi ne perdent pas un instant et dans leur précipitation, laissent glisser un bâtonnet métallique et déchirent le bavoir en papier que l’on avait passé autour du cou de Marie au début de l’opération. Enfin, la dent est scellée et l’on laisse Marie libre de ses mouvements ; son premier est de se retourner pour se blottir dans mes bras. Ses cheveux sont trempés de sueur et ses pommettes rouges. Je lui parle longuement puis je la laisse glisser au sol. Nous sortons, payons, enfilons anoraks et cache-nez et comme promis, je l’entraîne vers le magasin de jouets dans la galerie marchande toute proche. Après avoir de nouveau débarrassé Marie de son anorak, je m’accroupis devant elle et ayant ainsi mes yeux à la hauteur des siens, je l’interroge et la scrute. Son regard est absent, lointain, et elle ne répond rien.
Toujours pas de neige. Un éléphant a aspiré le soleil dans sa trompe. Un sorcier, cheveux longs, calotte de guingois, touche du doigt l’un des anneaux de l’arc-en-ciel. Selon la couleur, il devient de cette couleur, tout en lui devient bleu, rouge, vert, jaune ou violet. Il y a un petit garçon qui l’écoute raconter l’histoire d’un kangourou qui avait deux poches, l’une devant pour son petit, l’une derrière pour les couches et les mouchoirs. Le kangourou connaissait bien l’éléphant, aspirateur-de-soleil ; c’était une vieille connaissance, ils s’étaient connus dans un zoo, ils avaient sympathisé. Le sorcier a sorti de son chapeau des nuages qui sont aussitôt montés au ciel. Et il a dit à l’enfant que les nuages ne redescendraient qu’au matin, à condition toutefois que l’éléphant ait relâché le soleil d’ici là car sans soleil, il n’y a pas de jour et la nuit ne finit pas, on s’endort et on ne se réveille plus. Il y a des oiseaux aux branches des arbres, ils chantonnent, ils y font leurs nids, mais voilà que les arbres se mettent à bouger puis à marcher puis à courir puis à voler et les voilà partis au loin vers des contrées moins froides ; les oiseaux restent dans leur sillage, on survole des forêts avec d’autres arbres qui, eux, ne bronchent pas, on survole des déserts, des sommets enneigés, des chutes d’eau, des canyons, des villes, des clochers et des minarets, des temples et des fleuves, d’autres villes et d’autres déserts, des forêts encore, des lacs et des ponts, des routes et des pylônes, des zoos et des arbres encore, des troupeaux de girafes et des tribus d’éléphants. Enfin, les arbres se posent, reprennent racine. Les oiseaux leur tombent à nouveau sur le dos. Ils sont alignés, silencieux, les yeux qui se cherchent de chaque côté de la tête ; on dirait des guirlandes. Précédé d’une nuée de mouches, un éléphant s’approche. Le sorcier agite une baguette à ses flancs et voici le soleil à l’horizon qui ouvre son vieil œil de cyclope. Derrière les rideaux, à vol d’oiseau d’ici, l’enfant se frotte les yeux. Dans le jardin, le noyer solitaire étire ses longues branches torsadées. Le jour se lève, une lumière grise chiffonne le ciel, Marie veut la suite de son histoire.
De ma fenêtre, j’aperçois des enfants courir d’un portique à l’autre, d’un tourniquet à l’autre. A l’assistante polonaise croisée dans l’ascenseur, je demande des nouvelles de ses deux enfants, tout deux en bas âge, l’une souvent malade. L’assistant du Directeur ou plus exactement l’assistant spécial s’enquiert de mes filles. « Quel âge a l’aînée déjà ? » demande-t-il, « quatre ans ?», s’exclame-t-il, « mon dieu, comme le temps passe ! ». Croisée au seuil de l’ascenseur, le matin en arrivant, une collègue puis une autre : « il fait froid aujourd’hui ! », « ils ont annoncé de la neige pour mercredi ». De temps à autre, je tourne la tête vers la vue de ma fenêtre, surplombant le parc, entrevoyant au loin l’un des ponts qui enjambe la Vistule et les phares des voitures, déjà nombreuses en ce début d’après-midi. De la rue, sans même à avoir à lever la tête, on peut voir ceux et celles qui occupent les bureaux du rez-de-chaussée, les yeux rivés à l’écran d’un ordinateur. Sans que je puisse me l’expliquer, cette vision a quelque chose de déprimant, d’inhumain. Je croise le Directeur en personne. Il me présente en coup de vent à un vieux monsieur en pardessus qui me dépasse d’une tête et me salue d’un mot. Je suis le chef d’une unité. Je ne suis pas bien sûr de former à moi seul une unité ou de m’y sentir uni et unique. Je ne suis pas bien sûr d’en être le chef. Je rencontre d’autres chefs d’unité qui sont peut-être au fond tout aussi désemparés que moi. On s’assoit à une table, on discute de choses et d’autres, on prend des notes, on rédige un rapport. La nuit tombe à peine après midi. Je laisse la Vistule sur ma gauche, longe le parc royal, passe devant le palais présidentiel puis devant l’ambassade de Russie, continue tout droit. Ma course s’arrête devant un portail. Marie est assise à la table de la cuisine. Elle a déjà mangé. Elle veut regarder un film. Je me change. De la fenêtre, j’aperçois d’autres fenêtres éclairées elles aussi. Une vieille femme s’agite dans une cuisine. Son beau fils rentre en titubant, il est ivre. Au-dessus, au premier étage, l’enfant fait sa toilette. Marie m’appelle.
De temps à autre, pour retrouver l’équilibre, il faut ajouter à l’année une journée. Ce sont des années bissextiles. Sur le même principe, je me demande s’il ne faudrait pas ajouter une heure ou deux à certaines journées. Mais des heures de jour, de plein jour, pour justement compenser. Qu’on n’est pas l’impression de dîner quand on déjeune ou d’être somnambule quand on rentre chez soi après déjà tant de nuit. Ou bien au contraire, puisqu’il doit en être ainsi, faudrait-il retrancher quelques heures à ces journées qui autrement s’étirent en langueur nocturne. Aller se coucher dans l’après-midi. Une sieste qui fera la jonction avec le sommeil de nuit. Marie s’est endormie. Je suis sceptique quand elle affirme avoir dormi l’après-midi à l’école. Elle n’est ni dormeuse, ni mangeuse. Hier, elle m’a soutenu mordicus que les peluches ne sont pas des jouets. Tombant à l’improviste sur un rayon de jouets égaré dans un magasin d’électroménager, les bras pleins d’un renard en peluche, elle est sans coup férir passé de la théorie à la pratique. « papa, si tu veux, tu peux acheter un jouet ! » Elle a insisté sur le « si tu veux », désamorçant toute forme de protestation, contournant le front du refus sur la pointe des yeux, me tirant par la main, prenant son temps pour choisir. Je me dis bien que je la gâte trop, que je ne devrais pas céder mais il est vrai que c’est à moi que je fais plaisir. Finalement, toutes ces journées passées seul avec elle, je ne leur retrancherai rien, je les ferai bissextiles.
On a passé la journée à la maison. Aucune animation dehors, le calme plat, la grisaille ouatée d’une journée d’automne. A la fin, je ne sais plus de quoi je suis fait, les sensations s’en vont, les pensées aussi. Et puis brusquement, alors qu’il fait nuit depuis déjà quelques heures, des détonations déchirent le silence. Comme elles ne cessent pas, je jette un œil par la fenêtre du côté d’où elles me semblent venir. C’est un feu d’artifice. Je reste là, comme hypnotisé ; Marie me rejoint, elle grimpe sur son tabouret bleu qu’elle trimballe avec elle dans tous les coins de la maison, soucieuse d’être à la hauteur de chaque micro-événement (épluchage de légumes ou de fruits, crépitement d’un œuf dans une poêle, lavage de mains au retour de l’école ou d’une escapade, etc). C’est donc qu’on n’est pas les seuls à vivre dans ce quartier, il y des gens sous ces toits, il y a même des gens qui s’amusent, qui font la fête, qui célèbrent des anniversaires, mariages ou autres événements heureux. Les gerbes de lumières de toutes les couleurs se succèdent un bon moment. Certaines forment comme une espèce de sourire forcé, un masque de paillettes qui clignent des deux yeux et puis disparait. Tout ce clinquant, ce frou-frou d’étincelles, ça jure avec la désolation des lieux. Des habitations aux hommes et femmes, le même fond de tristesse et de résignation. Même quand ils sont gais, les Polonais sont tristes. Les feux d’artifices y sont peut-être plus courants qu’ailleurs. La gaieté aussi a ses arrivistes. J’imagine une limousine, des chapeaux haut-de-forme et des robes ciselées à même la peau dans un décor de carton-pâte.
Marie dort avec des poses de danseuse, poignet et main retournés, doigts écartés, tendus. L’après-midi, on est allé ramasser les dernières feuilles dans le jardin. Je les avais déjà tassées contre l’arbre, dimanche dernier. Il ne restait plus qu’à les jeter dans des sacs poubelles. Il faisait déjà nuit, j’avais allumé les lumières du jardin. Ensuite, il a fallu jouer à la sorcière enfourchant son balai, au petit train et au monstre surgissant des haies, une lampe de poche pointée à la verticale du menton. Je me suis demandé ce qu’auraient pensé les voisins s’il m’avait surpris en pleine nuit, à califourchon sur un balai ou bien courant en décrivant des cercle et proférant des cris de cheminots. Etrange qu’on en soit encore aux trains à vapeur quand on fait le train pour les enfants. Les trains d’aujourd’hui n’amusent pas les enfants. D’ailleurs, ils n’amusent pas les adultes non plus. En France aujourd’hui et depuis quelques jours, ils ne fonctionnent plus les trains, ils sont en grève. C’était mardi aujourd’hui. Marie n’avait pas école. La maîtresse faisait grève elle aussi. Elle ne conduit pas de trains mais il n’y a pas que les trains qui soient en grève. Marie dort maintenant, demain sa maman sera de retour et sa petite sœur. C’est une surprise. Pour Marie, les surprises ne sont jamais imprévues. Elles sont prévues, revendiquées, assumées.
Le brouillard est tombé sur nous comme une nasse. On ne voit rien à dix mètres et la rue est à peine éclairée, les réverbères dressés de guingois égrènent des halos de lumière orange. Puis soudain, il fait tout à fait noir, il faudrait éteindre à l’intérieur pour apercevoir quelque chose : le portail, le grillage, la maison d’en face et derrière, les carrés de lumière sur la façade d’un immeuble. Au matin, le brouillard est toujours là. Sur l’avenue entre le parc Lazenki et les immeubles des ministères, un écureuil s’est avancé jusqu’aux bandes blanches du milieu. Arrivé là, il semble réaliser que quelque chose ne va pas. Des voitures arrivent de face, ralentissent ; venant en sens inverse, je suis la première voiture à rouler droit sur la petite boule rousse qui s’est maintenant immobilisée, puis revenue sur ses pas, tente à nouveau la traversée, puis rebrousse chemin, puis traverse une fois encore, puis retourne en arrière. Je donne un coup de frein ; malgré le brouillard, toutes les voitures s’inclinent devant l’animal qui enfin retourne sur le bas côté et file vers les grilles du parc.
Lydia et Lisa sont de retour. Quatre heures de décalage horaire à rattraper. La première nuit, Lisa s’endort et se réveille tôt. La seconde, elle ne trouve pas le sommeil avant dix heures du soir mais le perd dès cinq heures. Elle a changé, Lisa. Ses yeux comme des billes, ses mains désormais préhensiles mais qui souvent encore cafouillent, s’agacent, se cherchent, ses sourires bonhommes qui surgissent à la commissure des lèvres. On pense commencer les petits pots dans les jours qui viennent. Peut-être ainsi cessera-t-elle de réclamer pendant la nuit et nous gratifiera-t-elle de sa première nuit complète.
Je regarde mon voisin de rue et sa voisine, une jeune fille, sa fille peut-être. Ils ne se parlent pas. Je ne peux m’empêcher de penser que les Polonais ne se parlent pas. Ou du moins, les Polonais de Varsovie. Les Varsoviens (peut-on dire les Varsoviens ? ça sonne mal, ça sonne comme martiens ou vauriens). Le feu passe au vert. Au feu suivant, mes voisins habitent une lada toute délabrée. Un tournevis est enfoncé dans la fente de la portière sans doute pour retenir la vitre, l’empêcher de s’abaisser. Les enfants derrière ne sont plus tout à fait des enfants et ont des mines ennuyées. Les parents ont l’air d’être presque trop âgés pour être les parents. La mère semble se cramponner à ce qui ressemble davantage à une sacoche qu’à un sac à mains. On pourrait croire qu’elle l’a volée ou qu’elle a peur qu’on la lui vole. Tellement peur qu’elle n’a pas pris la peine d’attacher sa ceinture.
En Russe, on ne dit pas « je m’appelle » mais « moi ils m’appellent ». Minia zavout Denis. On n’a pas décidé de son prénom, il s’est imposé à soi, il nous a été imposé. « Ils » parce qu’à la suite des parents, c’est le monde entier qui nous appelle ainsi. Marie aujourd’hui est tellement Marie. A l’école, chaque matin, rituellement, à peine entrée dans la classe, elle appose son prénom, inscrit sur un carton de la taille d’une carte de visite, à côté de sa photo. Tous les autres enfants en font autant. Ici, à la maison, elle compose son prénom avec des lettres magnétiques sur la porte du frigidaire. Je ne peux imaginer pour elle un autre prénom. Pour Lisa, c’est différent. Elle est plus bébé que Lisa. On répète chaque jour ce prénom encore tout neuf, tout neuf comme une paire de chaussures neuves. On le répète comme on agiterait devant elle un hochet ou une baguette magique. Pour que Lisa devienne Lisa. Ils m’appellent Lisa et je serai Lisa. Ils m’appellent Lisa et je m’appelle Lisa. En Russe comme en Français. Les Anglo-saxons verraient bien un « z » à la place du « s ». Tout comme ils redoubleraient bien le « n » de mon prénom. Mais comme on dit, on ne se refait pas.
Ca fait déjà trois ou quatre jours de suite que Lisa se réveille avant l’aube et ne se rendort pas. Ce matin, inexplicablement, non seulement elle a perdu le sommeil mais s’est fâchée net quand je l’ai calée contre moi dans l’espoir de l’y contraindre au sommeil. Alors, je l’ai déposée sur un coussin au milieu de la pièce et là, croyant sa couche pleine, l’ai dégrafée. Une fois les pieds à l’air, elle s’est tue, apaisée, la tête de côté, trois doigts d’une main dans la bouche. Nous sommes restés ainsi une bonne dizaine de minutes, dans le silence enfin retrouvé, tandis que Marie dormait et Lydia récupérait. Elle m’a souri, battant l’air de ses pieds, toute frétillante, ravie. Quand j’ai rajusté sa combinaison, elle s’est aussitôt rebiffée. Ses mains étaient froides, ses pieds aussi mais toute explication était inutile. Il a fallu trouver d’autres expédients pour éviter le renouvellement des scènes précédentes. La nuit, le moindre râle, le moindre cri est déchirant. Finalement, je l’ai de nouveau plaquée contre la poitrine et ignorant ses protestations, j’ai entamé la danse du sommeil, flexion des genoux, balancement d’une jambe sur l’autre, allées venues d’un point fixe à un autre. Les cris ont cessé, ils sont devenus geignements, longue plainte scandée de hoquets. Je l’ai portée cérémonieusement jusqu’à sa chambre, l’ai déposée dans son lit avec d’infinies précautions, l’ai recouverte et me suis retiré sur la pointe des pieds. L’un de ses bras a bougé, un rictus a troublé ses lèvres mais ce fut tout.
De nouveau, feu d’artifices. Qui donc se paie ce luxe chaque dimanche ? Nous, par ce ciel de Novembre, nous sommes sortis, histoire de prendre l’air, nous sommes allés jusqu’au terrain de jeu, à cinq minutes de la maison. Avec Marie, nous avons couru du toboggan aux balançoires, du tourniquet aux pâtés de sable. Derrière le terrain de jeu, il y a un gymnase où des adolescents jouaient au handball. On est passé devant pour aller jusqu’au supermarché. Les supermarchés sont ouverts le dimanche. Il y avait un aquarium dans le supermarché avec des carpes, peut-être une dizaine de carpes. Elles avaient l’air mal en point, flétries, avec des bouches béantes aux lèvres ballantes qu’elles entrouvraient comme pour dire quelque chose, qu’elles plaquaient contre la vitre avec l’air de clamer au secours, d’appeler à l’aide. Marie les examinait, elle passait sur les côtés pour mieux les voir bailler ; elle riait, elle les montrait du doigt, je m’impatientais, elle riait encore. Une fois encore, nous étions les seuls à parler à voix haute, les Polonais ne parlent pas à voix haute. Une femme a juste souri en voyant Marie sautiller devant l’aquarium. Lydia nous attendait dehors, avec Lisa, endormie dans son landau sous une épaisse couverture. Le soir, nous avons bu du beaujolais nouveau avant d’aller dormir.
Deux minutes de soleil en plus. Juste à la pointe du jour. Le ciel cligne de tous les yeux à travers des nuages étirés, il fait jour enfin après des journées à se perdre de vue, à s’atrophier. Le temps d’enfiler un manteau, le temps tourne. Les nuages enflent, se resserrent, font bloc puis montent en neige. L’essuie-glace bat des ailes sur le pare-brise cristallisé. Ils refont la rue devant l’école et les trottoirs aussi. En auront-ils le temps si la neige prend le pavé ? Du sixième étage, le temps semble suspendu aux millions de flocons qui tombent doucement, presque négligemment. La chaussée étincèle, la neige ne tient pas. Les enfants jouent dans le jardin public. Le soleil est loin, derrière les rideaux, il s’éclipse vers trois heures et demie. Je prépare une note, je déjeune de pain noir et d’une tranche de jambon, puis je prends la voiture, roule entre les gouttes, le radiateur poussé à fond, la radio enrayée, dégorgeant cd sur cd. Un membre du personnel est menacé de licenciement, j’ai été choisi pour faire partie d’un panel qui doit déterminer si tout cela s’est fait dans les règles.
La neige est tombée puis a fondu. Marie est déçue: toujours pas de bonhomme de neige. Et pourquoi pas un bonhomme de pluie, lui ai-je proposé. Elle s’est contentée de grimacer puis, à la réflexion, finaude, a décidé de me prendre aux mots. On a versé de l’eau dans une carafe. La carafe s’est brisée mais l’eau n’a pas tenu debout. De la fenêtre de la cuisine, Marie a regardé la pluie tomber. La pluie tombe bien droite mais une fois à terre, elle ne se relève plus, elle se couche et s’étale. Les bonhommes de pluie, ce sont ces rares passants qui passent, une carotte sous le nez.
Nous avons laissé Varsovie en pluie pour trouver Podgorica en pluie. L’avion a effectué un long virage au dessus de la mer avant d’atterrir au milieu des eaux. Pas de bus ni de passerelle, l’aéroport tient en une seule bâtisse de plain pied que l’on rejoint à pieds en contournant des barrières métalliques. L’équipe nationale féminine de handball, reconnaissable à leurs survêtements rouges, nous a précédés au contrôle des passeports. L’entraîneur bedonnant, en survêtement rouge lui aussi, coupe la file, un officiel lui donne l’accolade ; un autobus les attend à la sortie. C’est Bogdan qui nous réceptionne et nous emmène à la mission. Là, une réunion puis une autre, un café pris à la hâte, l’hôtel enfin. Il n’a pas cessé de pleuvoir depuis que nous avons atterri. Dîner dans un restaurant proche de l’hôtel que nous a conseillé Bogdan. La pluie redouble : longtemps après avoir éteint la lampe de chevet, je l’entends encore.
Podgorica est une ville sans caractère, disparate. Des immeubles insipides aux façades décrépies y côtoient des maisons bourgeoises couronnées de frontons et toits à corniches, aujourd’hui abandonnées, leurs parties inférieures désormais occupées par des cafés, restaurants ou boutiques. Le centre ville est un assemblage hétéroclite d’immeubles d’habitation à cinq ou six étages, striés de balcons et de cordes à linges, d’improbables centres commerciaux formés de cubes enchâssés les uns sur les autres dans des structures en aluminium, de maisonnettes à toits pentus, découpées côté rue en boutiques étroites ainsi que de complexes de bureaux aux larges baies vitrées. Des collines rocheuses émergent ici ou là, entre les immeubles. Une rivière encaissée dans un ravin la traverse. Nous passons toute la journée en réunions. Le soir, nous nous retrouvons de nouveau autour d’une table de restaurant, devant un verre de Vranac, un vin rouge local, très apprécié. Nous sommes rejoints par deux autres collègues dont les réunions ne sont prolongées au-delà des nôtres. Le lendemain, le scénario est le même. Au moment de régler la note de l’hôtel, la réceptionniste s’étonne qu’étant Français, je sois né en Italie, à Bologne. Je lui explique que Boulogne sur mer est bien située en France.
Je suis dans l’avion, en route pour Vienne où je passerai la nuit. C’est un avion à hélices. On y est à l’étroit. J’aimerais que les lumières s’éteignent pour voir au dehors. Ecrire dans un avion est grisant. A terre, l’esprit retrouve la fermeté des pensées arrêtées, des sensations éprouvées. Les hôtesses en uniformes rouge sang vont et viennent. Les uns lisent des journaux, des revues, les autres bavardent, d’autres somnolent. De l’aéroport, je prendrai un train de banlieue puis un taxi. Demain, une table-ronde sur les crimes de haine. L’avion du retour en fin d’après-midi.
Vienne, place saint Pierre. Dans la même rue, une plaque apposée à l’entrée de l’immeuble face à l’hôtel, indique que Mozart y habita et y composa l’enlèvement au sérail. La rue Grabner est piétonnière. Au sortir de la table-ronde, j’ai tout juste une heure devant moi pour des achats de Noël. Une paire de bottines pour Lydia, une cape en loden pour Marie. Les bijouteries affichent des prix faramineux, d’autres n’en affichent aucun ce qui est pire. Des touristes se photographient avec le dôme vert-luisant de la cathédrale saint stéphane en arrière-plan. D’autres pointent leurs appareils photos vers les lustres qui surplombent la rue. Des japonais, des italiens, des français. Dans le hall de l’hôtel, je m’empresse de faire de la place dans ma valise pour les bottines et la cape. Le taxi me dépose à l’aéroport. A Varsovie, une fois que Lydia, Marie et Lisa dorment, j’enfile un costume à la hâte dans le salon. La soirée a lieu dans un chalet sur l’autre rive de la Vistule. Il y a là une centaine de collègues en robes de soirée et costume sombre. J’arrive un peu tard pour le buffet. Le DJ n’a pas la gueule de l’emploi : moustache bouffante, cheveux ras, cravate jaunâtre, la mine patibulaire, revêche. Son répertoire n’est pas des plus actuels mais tout le monde a envie de danser. Alors, on danse et on boit et on danse jusqu’à trois heures et demi du matin. On ne se connait pas tous. Et puis, aux employés s’ajoutent leurs épouses et époux. Plus de femmes que d’hommes sur la piste de danse. Quelques unes se sont déchaussées. J’ai retiré ma cravate. J’ai longtemps hésité avant de faire mon entrée en scène mais une fois sur scène, je me suis senti plus léger, je me suis amusé. Ceux qui ne dansent pas regardent ceux qui dansent puis s’en vont manger un bout, reviennent, un verre à la main, puis s’en vont pour de bon. L’un d’entre eux est notre chef informaticien. Il m’a salué et serré la main énergiquement, c’est la première fois qu’on se voyait, il a semblé alors attendre que je lui dise quelque chose, voire même quelque chose d’extraordinaire. « Dis-moi quelque chose » semblait-il dire. Un autre s’est assis près de moi et m’a demandé d’où je venais en France, de quelle région. De retour parmi les miens, j’ai rejoint Marie dans son lit. Elle avait repoussé la couette à ses pieds. Je l’ai ramenée sur elle et sur moi.
L’hiver s’est arrêté à novembre. Les jours tombent dans la nuit dès l’après-midi. Toujours pas de neige mais des guirlandes aux arbres du voisin. Les magasins font le plein, les rayons jouets se garnissent, les clients piétinent. J’ai ramené du Monténégro deux bouteilles de Vranac, Pro Corde, et ce midi en débouche une pour fêter nos retrouvailles entre collègues d’une époque révolue, en visite à Varsovie. Une autre collègue, ancienne collègue elle aussi, a donné le jour à une petite Sara, le lendemain de la saint nicolas. Un texto en guise de faire-part. Nous nous sommes tous connus à Varsovie. Le temps s’est faufilé, des enfants sont nés, l’adolescence a fait long feu. Le soir, je termine la bouteille. Lisa pleure une bonne heure avant de s’endormir. Le lendemain, une demi-heure ; le surlendemain, vingt minutes. Elle a eu cinq mois hier.
Un dragon a fait irruption dans le salon en toute fin d’après-midi. Nous n’avons pas encore décidé comment il s’appellerait. Sa langue est de feu et lui sert à allumer les bougies et les cigares. Il sait nager mais veille à ne jamais mettre la tête sous l’eau car il y perdrait sa langue et toute conversation serait compromise ainsi que la suite de l’histoire. Marie se balance d’une jambe sur l’autre, les yeux écarquillés, s’accompagnant des mains, des doigts pour cheminer dans le dédale de cette dragonnade. Surgit un cheval aux yeux jaunes. Quand il est triste, ce sont des larmes de miel qu’il pleure. Un kangourou tout roux alors s’approche et tend une écuelle pleine de lait pour recueillir les larmes de miel. Je baisse le volume, Marie donne l’amorce de chaque bout d’histoire, le dragon, le cheval, le kangourou. Elle ouvre grand les yeux, oublie tout le reste, se laisse aspirer par les images qui se forment sous ses yeux. C’est comme si soudain elle devenait transparente et que je voyais en elle. Il n’est pas difficile de rester en intelligence avec son enfant, il suffit sans infantilisme d’entrer dans son jeu et de voir comme elle les voit un dragon, un cheval, un kangourou.
Lisa dort peu et sourit beaucoup. Elle hoquète de joie dès qu’elle voit paraître sa sœur qui pourtant se préoccupe peu d’elle. Elle grommelle, elle gémit, elle criaille, elle pète et mordille tout ce qui se présente. Elle est de plus en plus charnue et joufflue. Ses bras comme ses jambes ne lui servent qu’à battre l’air et elle adore la musique et qu’on danse devant elle en claquant des doigts et battant des mains. Elle est d’un sérieux drolatique, d’une drôlerie sévère. A toute heure du jour, elle niche comme un oiseau dans les bras de sa mère. Et quand je parais après une journée d’absence, elle me regarde d’abord comme elle ne me reconnaissait pas puis d’un rictus émerge un sourire, un sourire de biais, un sourire comme pour dire «toi, je te connais, je t’ai déjà vu quelque part, dis-moi quelque chose !»
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