28 octobre 2007

Avant les premières neiges



Avant les premières neiges, les dernières feuilles. Elles tournoient dans l’air, tapissent les cours et les pelouses, se tassent dans les caniveaux. On annonce une chute des températures: l’automne sera expédié. Les nuits aussi tombent plus tôt. Avec le changement d’heure cette nuit, que restera-t-il des jours ? Des matinées tout au plus.

Lisa entre dans son premier hiver sans avoir encore appris à faire ses nuits. Marie en est à son cinquième et chaque matin pour aller à l’école, elle ouvre les yeux de mauvaise grâce mais la grâce lui revient sitôt que je la ranime par le truchement d’historiettes sans véritable intrigue mais où l’enchante la seule évocation de chiens noirs, de chats bleus, de girafe au long coeur, de loups amateurs de biscuits. Ensuite, dans la cuisine ou sur la table basse du salon, armée d’une trousse débordant de feutres et crayons de couleur, elle s’empresse de mettre au propre toutes ces visions. Le dessin ci-joint est le premier où du brouillard des gribouillis originels est apparu le tableau d’une famille au complet avec cette particularité de nombrils éxubérants.

Il y a quelques jours de cela, en Grèce, nous prenions encore des bains de mer. On s’en souvient comme d’un rêve ; le corps hiberne déjà et les yeux sont sans lumière. Le soleil s’affiche encore de temps à autre mais il est si frêle qu’on peut s’y frotter les yeux dans les yeux, sans ciller. Pourtant, il y a quelque douceur qui subsiste ; les feuilles peut-être, comme les éclats d’un miroir brisé où le soleil aurait pris ses quartier d’hiver.

Venise la semaine dernière. Aéroport Marco Polo. Je prends la navette et de piazza di Roma, le vaporetto qui va au large puis fait un long virage qui le ramène dans les mailles du grand canal. Il pleut à verse ; les eaux verdâtres de la lagune sont comme passées au crible et la houle me plaque contre la paroi derrière laquelle officie le pilote, une casquette enfoncée sur les oreilles. Sur la place San Marco, touristes et pigeons batifolent ; le soleil a soudain déchiré le rideau de pluie pour se poser sur la crête dentelée du palais des doges et l’épaule du sonneur de cloche de la tour de l’horloge. Le geste vif, précis, le pas rapide, les serveurs en blouse blanche et pantalon noir arpentent les allées entre les rangées de tables. Les passerelles en bois sont prêtes pour le cas où l’eau monterait mais en attendant, elles servent de bancs aux touristes harassés par les longues marches dans le dédale des ruelles.

On parle encore Français à Venise. Même ailleurs en Italie, le Français n’est plus parlé comme ici. A force d’être astreint à l’anglais dans ma vie de tous les jours, je n’ai même plus la présence d’esprit de parler d’abord français. Je suis ici pour le travail mais être pour le travail à Venise est aussi incongru que de passer ses vacances à Oulan Bator. Incongruité encore accentuée par le fait que les réunions de travail se tiennent dans la salle du chapitre d’une des six scuola grande que compte Venise. Le plafond est décoré de scènes de l’Apocalypse de Tiepolo et les murs de toiles du Tintoretto relatant la vie de Saint Jean l’Evangéliste, entre autres. Une relique de la croix offerte à la scuola au 14ème siècle est exposée sur l’autel de l’oratoire d’une salle voisine, la salle dite de la croix. Sous de tels auspices, toute discussion est aspirée vers le haut, suspendue aux sombres énigmes qui passent de toile en toile, sur les faces tourmentées du martyre et des bourreaux.

De l’avion du retour, j’aperçois les sommets enneigés des Alpes, bientôt dissimulés sous une laine nuageuse qui s’étend à perte de vue. La ligne de l’horizon rougeoie des derniers feux du crépuscule. Je m’assoupis contre le hublot. Des lambeaux mauves s’intercalent entre l’avion et le plancher nuageux. Les hôtesses se sont éclipsées à l’avant et à l’arrière de l’appareil. A la pression qui s’accroît dans mes oreilles, je pressens la longue descente qui commence vers Varsovie. Marie attend sa surprise dans l’une des maisons dont je vais bientôt apercevoir les toits. On annonce la température qu’il fait en bas mais je n’entends pas. Le soleil est rasant. Les nuages se déchirent mais on ne voit pas encore ce qu’il y a au-dessous. L’horizon passe au-dessus de nous et le ciel prend maintenant des teintes violacées en même temps qu’un relier tourmenté.

La chambre de Marie. Je viens d’éteindre la lumière. Je l’entends dans mon dos qui remue encore. Sa robe de princesse est sur la chaise. Elle l’a mise aujourd’hui pour l’anniversaire de Joséphine. Je me tourne de son côté. J’ouvre les yeux, elle aussi qui les referme aussitôt. J’attends encore. Jeu de cache-cache entre sommeil et veille où le premier qui aura fini de compter les moutons aura perdu ou gagné. Il faut bien encore dix bonnes minutes avant que j’entende enfin sa respiration. Elle se retourne encore sur le dos mais cette fois, elle dort et je peux m’éclipser. Sous son bras, une peluche qui dort elle aussi. Sur la commode, sous une cloche de verre, une tempête de neige. Un carrosse, quelques personnages, des buissons. La neige s’arrête de tomber sitôt qu’on cesse de secouer le tout. Je regarde par la fenêtre. Non, ce n’est qu’un rêve, le ciel est clair, la nuit froide et les dernières feuilles accrochées aux arbres scintillent dans le halo de la lune. Dans le rêve de Marie, les nuages tombent dans le jardin comme des baleines. Ceux de tout à l’heure, que je voyais de l’avion. Ils n’ont pas tenu dans les airs. Sous la cloche à rêves, ils de distillent en flocons de neige. Le matin, ils ne seront que givre sur la vitre arrière des voitures. Je ferme les yeux et je laisse Venise et ses martyres, Varsovie et ses feuilles mortes joindre les deux bouts de ma rêverie.

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