
Encore aujourd’hui, près de deux mois après avoir vu le jour, Lisa est une sans-papier. Il ne suffit donc pas de se donner la peine d’être né pour exister. Il faut en faire la demande, remplir et signer des formulaires, apposer des timbres fiscaux, préparer un dossier.
D’abord, deux semaines après la naissance, rendez-vous fut pris avec les services de l’état civil polonais mais en l’absence d’une traduction en Polonais de l’acte de naissance de la maman, l’acte de naissance ne put être accordé. Il fallut décrocher un second rendez-vous. Plus d’un mois s’était écoulé quand nous nous représentâmes devant l’officier l’état civil. Lydia possédant un passeport établi en langue Russe, son nom de famille fut retranscrit phonétiquement en Polonais à partir du cyrillique. Cela en dépit du fait que son nom figurait dans le passeport en caractères latins comme en caractères cyrilliques. La transcription phonétique eut pour résultat d’ajouter deux consonnes - un “j” et un “w – à la transcription latine du nom de famille. On peut se demander si un Thaïlandais, un Géorgien, un Chinois ou un Arménien aurait bénéficié du même traitement. Les Polonais ne sont pas prêts de ravaler leur russophobie.
Toujours est-il que n’importe qui, sur la seule base de ces documents, pourrait contester que Lydia soit bien la mère de Lisa.
Mais ce n’était pas tout. Une longue discussion s’ensuivit sur le fait de savoir si le nom de la ville de naissance de Lydia devait ou non figurer sur l’acte de naissance de Lisa sous son appellation actuelle - Saint Pétersbourg - ou celle de l’année de naissance de Lydia – Léningrad. Finalement mais à l’arrachée, Léningrad l’emporta.
Lisa obtînt donc un accusé réception en bonne et due forme. Restait à procéder à sa transcription par le Consulat de France. L’employée Polonaise du Consulat qui me reçut s’aperçut rapidement qu’un document manquait à mon dossier. Il s’agissait d’une pièce annexe à l’acte de naissance, à savoir le procès verbal par lequel j’avais officiellement reconnu Lisa comme étant ma fille devant l’état civil Polonais. Ce document, l’officier d’état civil Polonais avait refusé de nous en donner copie. L’employée du Consulat me soutînt mordicus que cette copie ne pouvait nous être refusée pour autant que nous en fassions la demande. Il fallut donc retourner une troisième fois au service de l’état civil réclamer la pièce manquante. Une collègue Polonaise s’informa. Pour obtenir cette pièce, il fallait en faire la demande par écrit, timbre de cinq zlotys à l’appui. Ma collègue me rédigea la demande que je signai et avec laquelle je me présentai pour la troisième fois au service de l’état civil. J’obtins sans difficulté la copie demandée et l’apportai au consulat, accompagnée d’une lettre signée par Lydia par laquelle elle demandait à ce que son nom de famille figurât sur l’acte de naissance de Lisa dans sa version latine et non polonaise. Je dois maintenant appeler le Consulat d’ici quelques jours. Si tout se passe bien, Lisa sera bientôt de ce monde pour les Polonais comme pour les Français.
Reste à obtenir un passeport. Aujourd’hui, seuls des passeports biométriques sont délivrés pour lesquels deux photos d’identité sont exigées comme autrefois mais répondant des normes draconiennes: l’enfant ne doit pas sourire, il doit se tenir droit, les yeux grand ouverts et la photo doit être prise sur fond clair – on ne doit pas voir les mains des parents s’efforçant de maintenir l’enfant droit devant l’objectif, toutes choses évidentes quand on a que quelques semaines de vie à son actif. Nous sommes allés chez un photographe et Lisa a fait bonne figure. Nous avons nos photos. Seulement, la demande de passeport ne peut être déposée qu’une fois l’acte de naissance établi et en présence de l’enfant. Donc, il est probable que les allées et venues au Consulat seront encore à l’ordre du jour pour une partie de la semaine prochaine. Au final, Lisa sera la première d’entre nous à disposer d’un passeport biométrique. Elle passera du statut de sans-papier à celui d’icône biométrique.
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