06 février 2007

La compagnie des monstres


Le mot “monstre” est apparu au 12ème siècle. Venu du latin monstrum (ce terme du vocabulaire religieux désignait un prodige avertissant de la volonté des dieux, un signe à déchiffrer), qui lui-même provient de monstrare (montrer), le mot a évolué pour s’appliquer aux êtres humains et animaux ayant des deformations physiques ainsi qu’à des créatures composites aux formes étonnantes. Aujourd’hui, un monstre s’entend soit d’un être fantastique des légendes, mythologies ou traditions populaires, soit d’un animal de taille exceptionnelle, soit d’un être difforme. Mais c’est la difformité avant tout qui attire l’oeil de Marie. Dans son monde où aucune règle n’a encore véritablement émergé du magma des exceptions, tout l’étonne et rien ne la surprend. La peur se cherche encore, elle tâtonne entre fascination et répulsion. Souvent, elle est feinte et partie prenante d’une mise en scène où nous, les parents, sommes pris à témoin. Entre les mains de Marie, des morceaux de son âme future avec lesquelles elle se compose, décompose et recompose. Quand elle clame “j’ai peur ! j’ai peur !”, les yeux exorbités, en nous tirant par la manche, c’est qu’elle ne sait pas vraiment si elle doit avoir peur. Les monstres se tiennent à la lisière de forêts où elle n’ose s’aventurer qu’avec nous, en nous tirant par la manche: “viens voir avec moi ce que cela fait d’avoir peur !”. Si l’un de ces monstres surgissaient sous ses yeux, pour de vrai, elle aurait probablement peur pour de vrai. Derrière le masque, le visage prend forme. Les monstres lui inculquent le degré zéro du conformisme sans lequel l’existence est terrifiante. Elle a besoin d’être rassurée sur elle-même autant que sur les autres. Ces autres, rassurants parce qu’ils sont semblables, inquiétants parce qu’ils sont autres. C’est aussi une manière de tracer des frontières, de circonscrire, de cerner un territoire, de clore l’infini du “monstre” en soi, d’en tarir la source quitte à la voir resurgir plus tard, bien plus tard. Cet infini, c’est celui du possible, du jeu infini de l’imagination par lequel la Forme se démultiplie à l’infini et la Norme consent à des exceptions vertigineuses. Le petit monstre à trois yeux (en triangle), bâti d’un touffe de cheveux oranges, dressée d’un seul tenant sur ses pieds, ce petit monstre est à lui seul un vertige. Pour vivre sans peur, il faut apprendre à rire de lui – non du rire de la moquerie mais du rire du jeu ce qui est la seule manière de le prendre au sérieux - et à retrouver en lui la grimace familière, les mêmes soucis, les mêmes appréhensions. Plus le monstre, au delà de son apparence, se prend à lui ressembler – sa maman lui manque, il fait des bêtises, il adore le chocolat – plus les peurs s’éloignent et le monde devient rassurant, familier sans cesser, pour autant, d’être étonnant.

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