31 juillet 2015

Huit, douze et quatre-vingt-dix

L’école est finie. Nous sommes sur la plage, près d’Athènes. Lisa nage à mes côtés, la mer est d’huile ; au-dessus de nous, dans le ciel, la lune, pleine, scintille et des guirlandes de reflets éclatés courent jusqu’au sable. La plage se vide peu à peu. Quelques uns jouent encore aux raquettes derrière les rangées de parasol (bruit sec des raquettes, ponctué d’exclamations). L’entrée coûte trois euros pour les « miomena » (tarif réduit pour enfants entre 6 et 12 ans et personnes âgées), quatre euros pour les autres (« kanoniko », tarif plein). Des employés ferment les parasols, vident les cendriers, ramassent les bouteilles vides. La sono est muette. Lisa veut apprendre la nage des papillons. Je fais le pari que je peux atteindre les bouées jaunes d’une seule traite, au crawl, puis me ravise, car il faut rentrer. A l’eau d’un robinet, nous débarrassons pieds et mollets du sable et des gravillons. Un gros homme qui ressemble au sergent Garcia (dans Zorro) prend une douche. Plus loin, les retraités qui jouent au volley se dispersent dans la nuit qui tombe. Le parking est clairsemé. Les trois voies qui nous ramènent vers Glyfada sont embouteillées.

Nous sommes en Grèce depuis quelques jours. Nous étions en Camargue début juillet. Avec Lydia en Camargue, sans Lydia en Grèce. Elle a repris le travail, nous rejoindra d’ici une semaine.

Nous avons traversé l’adriatique d’Ancône à Patras.


Mais avant cela, avant que l’école ferme ses portes…mi-juin…

dernier jour d'école
…troisième punition en dix jours (Lisa).

En classe, le maître leur explique que les hommes descendent des singes - ou bien de dieu, c’est selon. Je ne sais si je dois croire Lisa : dieu ou les singes. J’essaie de me persuader qu’elle a dû mal comprendre. Mais elle insiste. Je lui explique ma façon de penser. Elle m’écoute, elle dit oui, oui, je te crois. Je suis énervé, elle le sent. Cela dit, ce n’est pas tout à fait vrai que les hommes (et les femmes) descendent des singes mais ça, je ne le lui dis pas. Dans l’arbre généalogique des hominoïdes, le facteur humain était une possibilité parmi d’autres (singes) que nous ne cessons d’explorer sans savoir où elle nous mène. Les singes sont des parents, non des ancêtres. Dieu, lui, n’y est pour rien. Et dans les arbres, les singes ne mangent pas de pommes.

Quelqu’un aurait calculé (comment ?), je viens de le lire (sur la plage justement), que les plages de la terre compterait 25 fois moins de grains de sable que le ciel ne compte d’étoiles.

Je me plains, je ne sais plus de quoi. Lisa m’assure que « c’est la vie ».

Randonnée en montagne dans les environs de Vancouver. Un homme qui marchait devant Olga s’écroule, terrassé par une crise cardiaque. Olga avait passé, peu de temps auparavant, son brevet de secourisme. L’homme est resté inconscient pendant qu’Olga, aidée d’une infirmière qui, comme elle, se trouvait là, lui pratiquait des massages cardiaques. Le terrain était accidenté et en pente, la manœuvre donc incommode : une seule personne à la fois pouvait se pencher sur lui.

L’infirmière et Olga se relaient. Il reprend connaissance mais quelques secondes seulement avant de replonger. Il faut reprendre les massages. Cela dure plus d’une demi-heure qui semble une éternité. Rien n’y fait. Il ne se réveille pas, il reste tout au fond. Les secours arrivent mais trop tard. De là où ils se trouvent, ils ne peuvent l’hélitroyer. A son retour chez elle, Olga, encore sous le choc, balance à la poubelle son sac à dos qui lui avait servi à maintenir la tête du randonneur pendant les massages. Il n’avait que cinquante cinq ans. Effondrée, sa femme qui l’accompagnait, leur a assuré que jusqu’ici, il n’avait jamais eu de problème, aucune crise cardiaque avant celle-ci, jamais fréquenté un hôpital de toute sa vie. Et c’était un habitué des randonnées en montagne.

Je relis – en diagonale - le blog, les textes des premières années qui sont assez différents, dans leur forme comme dans leur esprit, de ceux d’aujourd’hui. La mémoire est capricieuse. Sans ces textes, tant d’épisodes, tant d’anecdotes seraient perdus. La Marie d’aujourd’hui me fait oublier celle d’hier. C’est désormais une ado, une pré-ado, précisent certains. Des conférences sont organisées sur les ados et les pré-ados pour aider les parents à les comprendre. J’ai reçu des tracts, fait passer des information à ce sujet, n’y suis jamais allé.

La Lisa de ce matin, qui répète sur le chemin de l’école ce qu’elle dira tout à l’heure, à haute voix, devant toute la classe, est l’aboutissement d’une autre Lisa que j’oublie, que j’ai oubliée, dont je me souviens. Celle qui ne parlait pas encore, celle qui dormait dans le noir (aujourd’hui, il lui faut une lampe allumée dans un coin de la pièce, la porte de sa chambre grande ouverte, celle de Marie aussi). Celle qui nage derrière moi à présent, et s’accroche à moi sitôt que le souffle vient à lui manquer. Regardant la lune au-dessus de nous qu’un avion de ligne traverse, je me dis que j’aurais dû emmener mon appareil photo avec moi, prendre une photo juste d’ici, où l’eau passe au-dessus du nombril.



Lisa s’endort dans le canapé au moment où passent à la télé des images atroces de corps décharnés, entassés dans les fosses communes des camps de concentration tout juste libérés, parmi d’autres images d’un documentaire que diffuse la chaîne parlementaire Grecque.

Nous étions deux. Deux parents d’élèves. Nous avons ensemble assisté au conseil de classe de la 6ème B, la classe de Marie. Je n’avais pas été à celui du deuxième trimestre ni à celui du premier. Je n’en avais pas vraiment envie. Là, tout s’est passé très vite. Vingt cinq élèves jaugés en quarante minutes. Expéditif pour les meilleurs et les bons, moins pour les élèves en difficulté. C’est d’abord la professeure principale qui lit l’appréciation générale. Il y en a une pour toute la classe (plus dissipée ce trimestre) et une pour chaque élève en particulier. La principale adjointe préside. C’est la seule avec nous, les parents, à prendre des notes. Et c’est à elle qu’incombe la tâche d’actionner la télécommande pour faire se succéder les diapos sur l’écran derrière elle. 

Chaque diapo affiche les résultats de l’élève, présentés sous la forme d’une toile d’araignée, un fil rouge délimitant la moyenne de la classe. La toile compte autant de points d’accroche que de matières et selon que le fil noir des résultats de l’élève passe en dessous ou en dessous du fil rouge de la moyenne générale, on peut se faire une idée de son classement (sans pour autant qu’il y en ait). La fiche contient dans le coin droit, en haut, une photo de l’élève.

Marie termine bien son année après un deuxième trimestre difficile mais sa moyenne en math, bien en dessous de celle de la classe, plombe ses résultats.


Marie révèle à Lisa que Mika, son chanteur préféré, est homosexuel. Elle a pioché l’information sur internet. Il parait qu’il va se marier. Selon une camarade de classe de Lisa, les homosexuels vont en enfer. Lisa se contente de hausser les épaules. Elle s’en fiche, dit-elle.

La même fillette qui prétend que les homosexuels vont en enfer, soutient que son père la frappe à coup de ceinturons.

Ces notions de paradis et d’enfer troublent Lisa, davantage que les homosexuels.

Que lui dire d’ailleurs à ce propos ? Les garçons qui vont avec les garçons (les filles qui vont avec les filles) et il n’y a pas d’enfer pour eux comme pour personne. Ni paradis. C’est un peu court tout de même.

A propos, ce Mika, je le trouve sympathique. Les filles l’ont découvert à The Voice, émission de télé-crochet, version 2.0, qui passait tous les samedis soirs. Né à Beyrouth, l’année de mon bac. Qui chante en français et en anglais des mélodies pop, entraînantes, sans prétention.

à la sortie du tunnel du Mont Blanc
La crise ne se voit pas là où nous sommes, où les grands parents ont leur appartement. Il faudrait aller dans les quartiers populaires. Ici, les restaurants, les cafés sont pleins, comme ils l’étaient déjà avant la crise. Tsipras et Varoufakis dont les noms sont aujourd’hui familiers jusqu’en Finlande et en Lettonie, dit-on, monopolisent les écrans. On ne parle que d’eux, l’un ayant trahi, l’autre ayant triché, disent-ils (les journalistes, l’opposition). A leurs trousses, les vieux partis, lessivés aux dernières élections, la clique des anciens de la vieille qui feraient mieux de disparaître, mais ne disparaissent pas, attendent leur heure, croient la sentir venir depuis que Tsipras a semé l’incompréhension parmi les siens.

Drôle de peuple tout de même. Je le connais si bien et si mal. Ses défauts sont aussi des qualités, je le vois bien, je ne peux pas me l’expliquer. Tout peuple a une personnalité propre que les exceptions confirment. Il y a le côté filou, roublard, bravache, le sans gêne (pousse-toi que je m’y mette), le goût de l’entourloupe, l’indiscipline, l’esprit de résistance, le culte du « Oxi », et de l’héroïsme pour l’héroïsme, façon Antigone, juste par entêtement, l’amour du drame et de ses soubresauts qui souvent dégénère en mélodrame, le gène du commerce et le goût de l’argent, la cupidité comme un vieux fond paysan, jusque chez le plus fin des esthètes, le côté bourru, mal léché, mal fagoté, le sens aigu des plaisirs simples, contemplatifs, des conversations de bord de chaise sur un bout de terre entouré de mer, le théâtre des familles qui se joue dehors comme dedans, à la vue de tous, sans chichi, l’outrance solaire et la fantaisie lunaire, le côté taiseux, l’hospitalité muette, faite de gestes, de deux, trois mot tout au plus, de silences par dessus, la totale absence de sens civique, d’urbanités, le refus de la norme, l’inconséquence érigée en comédie loufoque, et la chaîne de solidarité qui relie les uns aux autres, de familles en familles, de clans en clans, de villages en villages, de quartiers en quartiers - diablement plus efficace que l’Etat-providence mais qui n’est parfois que l’autre nom pour clientélisme -, le respect scrupuleux des anciens (le jeunisme n’ayant jamais pris ici) et l’amour des enfants jusqu’au gâtisme, le côté tactile, les mains qui se touchent, les corps qui s’étreignent pour un oui, pour un non, mais dans un monde d’hommes, les femmes étant plus dans l’invective que dans l’étreinte, les accommodements philosophiques avec la vérité et l’existence qui parfois confinent à l’état de grâce, le goût de la complainte lancinante, psalmodiée comme une prière (la religion est une façon mélodramatique de regarder la mort de côté et, par le truchement des saints du calendrier, de perpétuer le polythéisme des anciens), le naturel métaphysique des plus modestes, entrevu au détour d’un bon mot, d’un dicton, d’un propos de Kaféneion. C’est un peuple à l’antique, d’une ancienne cuvée, bâtard et fier, poseur et rusé, passionné, impulsif, brute de décoffrage, à la complexion et aux mœurs sculptées dans du vieux bois, un peuple rude aujourd’hui perdu dans un monde de puritains, de technocrates, de pisse-froids, dans un monde de délicats, la morale en bandoulière, et de faux-culs. Ces gens-là évidemment ne respectent pas les règles (toute contrainte est suspecte), s’endettent, se ruinent, se relèvent, retombent, jouent encore – à la roulette grecque (celle des sous, pas des balles). Ils sont agaçants, exaspérants, désespérants parfois – ils se désespèrent eux-mêmes. D’une inconséquence déplorable et que ne peuvent que déplorer les gens d’ailleurs (les « xenos », les européens) qui, eux, acceptent les règles et les font, les gens d’ailleurs qui ne s’endettent pas, qui ne vivent pas aux crochets d’ombres incertaines dans la caverne de Platon. Il serait trop long d’expliquer, ou de chercher à comprendre, ce qui sépare ce monde-là des autres mondes. Je le connais à demi-mots, au toucher, au vibrato si particulier qui me soulève le cœur sur le seuil de l’aéroport, sur le pont-levis des ferrys. Je l’éprouve dans ma chair, je l’hume comme je respire l’odeur des figues écrasées, je l’entends comme j’entends le chant des cigales, et peut-être même que je le vois dans le miroir brisé où se reflète la nouvelle lune.

La première année est si longue, une éternité, le tour de l’horloge, la ronde du calendrier, la deuxième aussi, et la troisième à peine plus rapide. La quatrième passe plus vite, et la cinquième aussi. A la sixième, les aiguilles de l’horloge se voient à peine, comme voilées par le pfuitt du temps. A la septième, on se demande si le temps est encore compté. A la huitième, les mois sautent à saute-mouton, on est en automne puis au printemps, et l’été perd déjà ses feuilles. Ensuite, c’est la course. Evidemment, pour eux, les enfants, tout passe très lentement et d’ailleurs, ils ne s’en préoccupent pas, du temps. Leur présent est omniprésent. Au passage, Marie a attrapé ses douze ans le 25 de ce mois, nous étions sur le ferry entre l’Albanie et la Grèce. Lisa, elle, avait attrapé ses huit ans quatorze jours plus tôt, nous étions alors en Camargue, à Saintes-Maries-de-la-mer, à chevaucher des chevaux blancs, à larges crinières.

Marie a 12 ans (arrivée à Patras)
La mer dans les deux cas, froide là-bas, à cause du Mistral, chaude ici, à l’arrivée dans le port de Patras. Les photos ont été prises sur le pont, en attendant de pouvoir descendre dans la cale récupérer la voiture, en attendant de prendre la route pour Athènes, à trois heures de là. L’école est finie. Nous sommes sur la plage, près d’Athènes. Le sable est si chaud qu’il faut courir pour atteindre le plancher du bar. Lisa nage à mes côtés, la mer est d’huile, la lune est pleine.


Dimitris Théodorakis, lui, attrape ses quatre-vingt dix ans (c'était avant-hier). 

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