12 août 2012

Les petits et les grands enfants






Lisa s'accorde un moment de répit. A partir de midi, la bande de plage qui court entre les transats et la mer est envahie par des joueurs à balles jaunes et raquettes en bois. Contrairement à moi que leur irruption exaspère, Lisa ne les remarque pas et continue d'aller venir entre eau et sable comme s'ils n'existaient pas, comme si ces gros insectes bourdonnant et zigzaguant au-dessus de sa tête n'avaient pas plus de réalité que, plus haut encore, les rares nuages qui froncent le ciel méditerranéen. Assise sur le bord du transat, quelque chose, une pensée, la traverse, la tracasse: papa, dit-elle enfin, c'est bizarre, la mer, elle est toute ronde...". En aucun autre endroit sur terre qu'en ce bord de mer, nous n'avons une vue aussi dégagée, aussi concentrique du monde alentour. L'horizon s'y déroule, s'y défroisse; c'est une ceinture sur un ventre bedonnant, un fil où accrocher le linge sale de l'humanité. Mais Lisa ne s'éternise pas, elle s'élance à nouveau vers seaux et pelles, le monde est trop grand pour elle; ses contours, son périmètre ne l'arrêtent pas, c'est son contenu qui l'intrigue chaque jour, surprise sans renouvelée qu'elle sirote goulûment, avec une gourmandise, une "persévérance dans l'être" qui donne envie, qui fait envie.

Le volant que, sur sa partie supérieure, je ne peux toucher tellement il brûle. J'y pose un coussin que les filles habituellement glissent sous leur dos. Bien que téméraire, Lisa est de nature douillette, elle connait son corps et ses conforts tandis que Marie est toute entière dans une partie de sa tête que l'imagination fait pencher du côté du rêve et de l'oubli d'elle-même: elle refuse qu'on la touche pour prendre sa température, examiner un bobo, démêler ses cheveux, couper ses ongles. Mais elle aime qu'on la prenne et la serre dans ses bras.

Elle semble toujours occupée par le soupçon que ce monde-ci où elle est née recèle des abîmes qu'on lui cache et qu'elle voudrait connaître. Toutes ces interrogations sont mues par l'idée fixe d'un secret que les grandes personnes lui dérobe, lui dissimule.

La cigale à terre, les ailes tremblantes, d'un verre dormant, comme celui des salles de bain d'autrefois pour faire entrer la lumière sans  être vu. On dit que les cigales tombent avec la chaleur quand celle-ci devient trop insupportable. Le thermomètre affiche plus de 38°C à l'ombre.



Le marché où pêches, cerises, raisins, abricots, pastèques, melons se vendent à moins d'un euro le kilo. Mon père achète des oeufs, il lui manque de la monnaie, "vous paierez la prochaine fois !" lui dit le marchand; un peu plus tard, mon père qui entretemps a fait de la monnaie revient avec les deux euros manquants; le marchand sourit comme s'il pensait que mon père ne l'avait pas cru, avait trouvé déraisonnable la confiance qu'il lui faisait.

Il me vient le soupçon qu'à ce compte, la Grèce n'appartient pas à l'europe de l'euro, qu'ici subsiste un art de vivre, une chaleur dans le rapport humain, une absence rafraîchissante de toute forme de puritanisme. C'est un monde où les usages l'emportent sur les lois et où les gens vivent encore les uns avec les autres; on s'engueule, on se prend à parti, on se touche, on discute, on se met à table à toute heure du jour et de la nuit pour des conversations sur le tout et le rien. Il n'y a pas de solidarité; ça n'existe pas, on pratique l'ancienne vertu, la générosité, aléatoire par définition. Car la solidarité, c'est la générosité réglementée et rien en Grèce n'est véritablement réglementé; tout s'y règle à l'amiable, tout se négocie et tout y est ramené aux dimensions du chaudron familial: d'abord les enfants qui peuvent avoir quarante, cinquante ans, l'âge importe peu pour autant qu'une mère soit encore là pour les appeler ainsi (mais d'autres s'arrogent, en son nom, le droit de le faire aussi); la mère, c'est la figure centrale, à elle toute seule une religion qui tient sous son joug tous les fils, plus encore que les filles. Vient ensuite le père auquel les mères concèdent l'autorité dont il n'a donc que l'usufruit et qui cède dans les moments importants, dramatiques. Ensuite viennent les vieux et aujourd'hui encore, en ces temps d'incivilité généralisée, il ne se trouvera pas un enfant en Grèce, petit ou adulte, pour leur manquer de respect. Les vieux sont comme le plafond de l'église où officient les familles et au-dessus, au-delà, seule autorité après la leur, il n'y a que dieu, un homme certes, mais qui ne serait rien sans les femmes qui le prient: la religion orthodoxe, plus que la catholique, est une religion de femmes: les hommes Grecs, quand ils sont à l'église, on dirait qu'ils y sont tenus en laisse par leurs femmes.


J'ai pensé cela en rentrant du marché avec Lydia qui venait d'y acheter une robe rouge qu'elle a essayée à peine rentrée. J'y ai repensé le lendemain avec Marie en passant devant l'église près de la mer dont les travaux sont maintenant achevés. C'est que depuis que la Grèce fait la une des journaux, sous les qualificatifs les plus détestables, je me demande qui sont vraiment ces Grecs qu'on accuse de tous les vices. Ces dernières années, le pays avait changé si radicalement; avec les visages des proches disparus, je voyais disparaître les paysages d'autrefois, les lieux connus; la Grèce devenait un pays de supermarchés, de vidéo clubs, de restos chics à cent lieux des échoppes, des tavernes d'autrefois. C'était devenu tout ensemble un pays riche et un pays comme un autre et je ne l'avais pas vu venir. Et puis voilà que tout s'écroule comme un jeu de cartes. Et pas seulement moi mais personne ne l'avait vu venir. Et au fond, je me demande ce qui a rendu la Grèce riche et ce qui devrait aujourd'hui l'appauvrir. Ce sont les gens qui ont changé et leurs attentes. Ce qu'ils ont, leurs parents, leurs grands parents n'auraient jamais osé imaginer le posséder un jour; eux se satisfaisaient de peu, leurs besoins étaient modestes et leurs rêves ne cherchaient pas plus loin que la satisfaction de ces besoins. Leurs enfants et petits enfants qui aujourd'hui se martèlent la poitrine en criant aux voleurs dès qu'un fonctionnaire européen franchit les portes de l'aéroport, vivent désormais dans un monde où pauvreté et dignité sont inconciables.

Lisa commence à nager sans brassards, Marie commence à nager sous l'eau, au point de s'irriter les paupières qui n'ont pas tout à fait recouvré leur barrage de cils. Sur le chemin de Tolo, nous sommes passés par Tripolis. C'était plutôt un détour mais nous voulions rendre visite à l'oncle et à la grand-mère qui s'y trouvent encore, enterrés dans ce qui, à leur mort, n'était encore qu'un tout petit cimetière, tout neuf, dépourvus d'arbres, avec une église en chantier. Aujourd'hui, il est plein comme un oeuf, comme dirait Brassens: les jeunes y ont pris place et il s'étend désormais à perte de vue. Marie aurait bien voulu déambuler dans les allées pour regarder les photos posées sur le marbre et lire les dates qui y sont gravées. L'impressionnaient les tombes de ceux ou celles morts jeunes ou pas très vieux sans que l'on sache la cause du décès (je soupçonne que les accidents de la route y sont pour beaucoup). Ce furent évidemment des moments pénibles pour ma mère. J'essayais de faire taire Lisa qui répétait à l'envi combien elle avait peur des squelettes. Les enfants remettent toujours les choses à leur juste place. Dans les cimetières, ce sont les grands enfants qui ont peur, pas les petits qui gambadent en lorgnant les tombes comme autant de possibles toboggans. Marie cependant, que la mort fascine, a elle aussi versé des larmes, nous promettant ("nous" ici désignant aussi bien mamie, dieda que maman et moi) qu'elle viendra tous les jours nous voir au cimétière, qu'elle ne nous y laissera pas tout seuls. J'ai à peine relevé, ne sachant trop comment prendre la chose. Mais il me semble que nous (tous ceux inclus dans ce "nous", même les plus jeunes de ces "nous") avons tressailli. Il était évident que la tombe où reposent côte à côte Vassilis, Yaya et Papou, n'avait pas reçu de visite depuis bien longtemps. Aux coins de la tombe situées à l'opposé de la croix, il y avait des emplacements prévus pour les fleurs. A l'intérieur, il y avait encore de la terre mais plus de fleurs. On les a remplis des fleurs achetées en ville et on les a arrosées, sachant pertinemment que sous ce soleil écrasant, d'ici le lendemain, il n'en resterait déjà plus grand chose.

Quelques jours plus tard, Marie me demande si c'est possible qu'il n'y est rien. Elle pense que cela ne se peut pas, que lorsqu'il n'y a plus rien, il doit forcément y avoir encore quelque chose. Mais quoi ? La seule différence entre elle et moi, un certain Socrate l'a bien résumée: je sais que je ne sais pas tandis qu'elle s'échine à croire qu'il y a là matière à savoir. Elle écarte mes objections d'un revers de ses yeux noirs comme si je ne cherchais qu'à l'embrouiller et qu'au fond, du haut de mes certitudes, je ne pouvais pas comprendre. Nous sommes tous des enfants, petits et grands: je crois comprendre, elle croit savoir, nous sommes quittes.





   

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