Ce n'est pas une photo prise ces jours-ci. Novembre bat son plein, grisailleux à souhait. La photo fut prise cet été, le jour de l'anniversaire de Lisa. Elle n'a rejoint les autres photos prises ce même jour qu'il y a quelques semaines (oubliée dans la mémoire de ma caméra). Lisa fêtait ses quatre ans, son grand-père avait acheté un gâteau en forme de coeur chez Despina, la pâtisserie dont nous sommes devenus des habitués au fil des fêtes et anniversaires dont beaucoup furent célébrés en Grèce. Je me souviens comme il faisait chaud ce jour-là; l'air était rare, hâché par les pulsations des cigales, homélie estivale qui bat dans ma poitrine comme un second coeur. Comme il se doit, nous avions sorti une bouteille de champagne mais dans cet air raréfié, le moindre alcool rend tout effort impossible par la suite; il faut se résoudre à la sieste ou à une lecture paresseuse et superficielle (qui, de toute manière, mène tout droit à la sieste). Nous avions donc bu peu; pour Lisa et Marie, malgré les protestations de mamie, nous avions tout de même sorti de petits verres qu'elles ont vidés cul sec, Lisa en réclamant davantage - ce qui ne lui fut tout de même pas concédé, anniversaire ou pas. Elles se chamaillèrent pour savoir qui soufflerait les bougies, Lisa d'abord bien sûr pour la première salve - puisque c'était son anniversaire - mais ensuite, une fois les bougies rallumées, Marie revendiqua le droit d'être associée. La scène se répéta autant de fois que les bougies furent rallumées, Lisa campant sur sa position jusqu'au-boutiste: c'est mon anniversaire, pas celui de Marie, à moi les bougies et le feu qui va avec et puis qui s'en va. Je souffle donc je suis: grandir ne vient qu'après.
Nous sommes bien loin aujourd'hui de la chaleur des journées de juillet à Athènes. Le ciel est gris, le ciel est bas depuis au moins cinq jours, un mur infranchissable le long duquel nous jouons au sentinelles plus ou moins inspirées. Marie a fait de la fièvre dans la nuit du vendredi au samedi. Samedi matin, la fièvre avait baissé mais elle se plaignait encore de la gorge et ne voulait pas sortir et ne voulait que du bouillon. Nous avons fait le marché comme tous les samedi ou presque: poulet à la broche, salades, poires comices, clémentines et artichauds. Lydia et Lisa ont ensuite passé un moment dans le jardin d'enfant près du marché tandis que je restais à la maison avec Marie qui semblait déjà bien mieux mais déterminée à tirer avantage de la situation. Et donc sous un ciel aussi peu engageant pour des sorties au grand air, la télévision fit des étincelles sur les faces réjouies des deux soeurs, rivales à leurs heures, mais communiant tout de même dans les réjouissances. Les images inspirant des dessins, feutres et feuilles de papier volantes passèrent de main en main; ensuite, Lisa, lassée par les images, ouvrit un cahier d'exercices que je l'aidai à faire. Elle s'y coltina non seulement avec bonne grâce mais avec enthousiasme. Depuis qu'elle voit Marie rechigner à faire ses devoirs, elle prend un malin plaisir à afficher sa bonne volonté à accomplir les "siens". Mais il faut admettre qu'elle aime vraiment ça, "travailler" comme elle dit, et avec raison du reste - on apprend jamais mieux qu'en jouant ou jouer, c'est apprendre.
L'autre jour, m'entendant gronder son aînée plus que de raison, elle vînt derrière moi et me touchant de la main, demandant à me parler à l'oreille, me glissa: "papa, il ne faut pas fronder comme ça!". Elle avait raison et celui qui, un jour, sans doute plus par provocation que par constatation sur pièces, affirma que l'enfant est le père de l'homme (je crois que c'est Wordsworth...), avait diantrement raison. Lisa, parfois ou même plus souvent que parfois, me fait l'impression d'avoir déjà en elle tout le bon sens de sa mère, des graines de maturité que pour le moment elle picore au gré des circonstances mais qui, le moment venu, feront d'elle, j'en suis convaincu, l'ange gardien de la maisonnée et de chacun d'entre nous, parents et enfants. C'est une pensée un peu courte certes mais je reste frappé par les petites phrases qu'elle dégaine de temps à autre et qui, venant d'une enfant, nous font bien sûr rire dans un premier temps (ce dont elle se fâche aussitôt) mais qui nous font tout autant sursauter parce qu'elles sont, pour ainsi dire, au-dessus de son âge et parfois même au-dessus du mien (je n'englobe pas Lydia dans ce constat).
Entre l'une comme l'autre, quoi qu'elles disent, quoi qu'elles fassent, prévaut toujours une présomption de culpabilité ou, pour parler leur langage, de méchanceté. Rien que ne puisse dire ou faire Lisa qui ne soit mal intentionnée envers sa grand soeur, rien que ne puisse dire ou faire Marie qui ne soit mal intentionnée envers sa petite soeur: tel est le postulat de base qui se traduit par une rengaine bien connue de tous les parents, celle d'incessantes chamailleries, jamais bien méchantes certes, mais qui agissent sur le cerveau des parents à la manière de la goutte d'eau du vase chinois (deux effets pour un ou en un seul): une de plus et l'on perd patience, se fâche, les sépare, les sanctionne d'un "chacune dans sa chambre"; en Français ou en Russe, peu importe, l'effet est le même: protestations d'une part (c'est Marie qui m'a fait mal, c'est Lisa qui a commencé, etc), protestation d'autre part (elles ne veulent pas être séparées, elles veulent continuer à jouer ensemble, etc; encore que Marie, de plus en plus fréquemment, demande à rester seule dans sa chambre et il faut alors tancer la cadette qui se poste devant la porte fermée de la traîtresse, en larmes ou en silence, mais qui finit tout de même, presque toujours, par rejoindre sa chambre et y trouver de quoi s'occuper).
Cela dit, le week-end fut languissant, "vautrissant". Trop de télévision sans doute (aucun), la fièvre de Marie nous ayant tous entraînés dans une valse hésitation devant l'écran plat, allumée, éteint puis rallumé puis éteint. J'ai commencé à préparer mon départ pour la Tunisie, imprimant les documents réçus de Tunis, en lisant quelques uns. Le dimanche, Marie allait mieux, Lisa, elle, débordait d'énergie et d'espièglerie. Et lundi matin, toutes deux ont repris le chemin de l'école. Et mercredi, nous avons rendez-vous chez le docteur qui, jespère, pourra éclaircir le mystère de la quasi-disparition des cils de Marie...
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