21 juillet 2013

L'infini recommencement

à la taverne à Vari le 16 juillet (avec Lydia en photographe) pour fêter le 52ème anniversaire de mariage de mamie et dieda



Des nuages furent annoncés, parurent - nonchalamment dans un ciel étonné - puis disparurent rapidement. Pendant quelques minutes cependant, la mer fut grise et l’on aurait dit la mer du Nord ou la Baltique.

A la maison, entre la terrasse et le balcon, le vent fait claquer les portes. Dans le jardin, une petite tortue réclame chaque soir un peu de laitue et des bouts de concombre. Marie ne me laisse partir qu’une fois la promesse faite de lui ramener de la salade.

Nous sommes en Grèce, arrivés vendredi dernier par un ferry parti l’avant-veille de Venise. Lydia est déjà rentrée par avion.

Au feu rouge, dans l’espoir de quelques pièces, un jeune homme à chapeau feutre fait un numéro de jonglage avec trois oranges. Il se place au milieu de la chaussée, juste devant la première voiture.

En passant dans le centre-ville, on remarque les vitrines vides, les rideaux baissés, les slogans tagués sur les murs, certains en anglais. A onze heures du soir, en rentrant de chez Christophe, embouteillage monstre dans le centre ville: l’avenue qui donne sur la place de la Constitution est bloquée par des motos de police. Passe en trombe un car de police, avec à son bord des manifestants fraîchement cueillis sur le pavé. Juste le temps d’entrapercevoir besaces, sacs de jute, vêtements accrochés aux fenêtres grillagées.

A Vouliagmeni, les plages sont bondées. En retrait, des retraités jouent à la pétanque (« petank » écrit sur un écriteau), d’autres au volley (plutôt en fin d’après-midi) ou bien au tavli à l’ombre des buissons de lauriers. A en juger par les seules plages de Vouliagmeni et les rues commerçantes de Glyfada, tout va pour le mieux. Mais évidemment, ce n’est pas ici qu’il faut venir pour voir la crise, pour se rendre compte.

Lisa apprend à dessiner des chiens. Tout à l’heure, sur la route de l’aéroport, il y avait un chien écrasé. J’ai laissé Lydia au contrôle de police. Au point presse, elle a déniché des magazines russes.

A la taverne où Christophe nous avait donné rendez-vous ainsi qu’à trois autres couples et leurs enfants (onze enfants en tout, avec les nôtres), près d’une centaine de convives s’étaient retrouvés pour fêter un baptême. Malgré la chaleur, certains se levèrent pour danser en cercle ou demi-cercle, main dans la main, hommes et femmes (mais davantage d’hommes), sur des airs de rébétika ou simili-rébétika.

Xoriatiki

Ensuite, nous avons été jusqu’à la plage, elle aussi bondée, où nous nous sommes taillés un petit coin de sable à quelques mètres de l’eau. Des bars en plein air – un comptoir de pierre surplombé d’un toit de bambous - servaient frappés, freddos et bières ; des enceintes juchées sur des monticules de sable déversaient des pleins décibels de house et de hip hop et comme il y avait des bars tous les cent mètres et que chaque bar disposait de sa sono, on aurait dit les battements d’un cœur gigantesque, cyclopéen. Même la tête dans l’eau, je pouvais entendre la basse battre la mesure. Poséidon avec son trident n'aurait pas fait mieux.

Après les bains de mer, accompagnés de leurs parents, tous les enfants ont dîné chez la grand-mère de trois d’entre eux, deux filles et un garçon (ce dernier plus jeune que Marie d’à peine un an). Le père Français, la mère Grecque (la fille donc de la grand-mère en question) se sont rencontrés en Angleterre et vivent à présent en Grèce depuis neuf ans, habitant Athènes et passant les étés chez la grand-mère qui habite cette grande maison de bois sombre et de pierres de taille (dans la manière d’un chalet) à la terrasse de laquelle nous avons dîné sur le pouce. Elle est juchée à flanc de montagne, au-dessus de la mer où nous nous sommes baignés. Une fois rassasiés, les enfants se sont répandus dans le jardin en contrebas de la terrasse où nous les parents dégustions un plat d’aubergines pour certains, des glaces pour d’autres, arrosés de bières et d’un petit rosé. Nous sommes rentrés dans un mouchoir d’étoiles, la nuit bruissant tout le long de la côte d’une intense vie nocturne. Les enfants endormis à l’arrière, la voiture tanguant dans les lacets.

Pour la troisième fois cette année, Lisa fête son anniversaire. Cette fois, avec sa cousine Mélina, son cousin Léandre, son oncle Christophe, sa tante Isabelle ainsi que dieda et mamie. Les enfants dansent dans le salon sur un tube Sud-coréen qui l’année dernière défraya l’internet. La musique est un peu forte mais nous sommes en dehors des heures interdites (où le silence est d’or). La voisine - Lia - sonne à la porte et emporte avec elle deux tranches du gâteau au chocolat.


Je suis allé courir dans le petit stade voisin. Une demi-heure la première fois, quarante minutes la seconde, plus d’une heure la troisième (en compagnie de mon père). La quatrième fois, les filles ont voulu m'accompagner. Elle se sont assises sur les marches sous le paravent qui protège les tribunes du soleil (de la pluie quelquefois, bien plus rarement). A chaque tour, elles me chantaient une chanson différente pour m’encourager; elles ont fait ainsi les pom-pom-girls, allant jusqu’à courir et chanter dans mon sillage.

Il pleuvait en France quand Lydia y a retrouvé sa mère, restée seule une semaine durant. Ici, le corps pris dans l’étau de la canicule, contraint à une semi-nudité quasi permanente, n’a jamais été aussi matériel, aussi concret, aussi présent. Sa respiration se confond avec les stridulations des cigales, sa transpiration est salée et laisse sur la peau des marques blanches. Nulle part ailleurs, je n’éprouve aussi fortement la sensation d’être vivant (et donc mortel – mais c’est une autre histoire).

Lisa, sur la plage, se tourne vers moi (Marie a préféré rester à la maison) : papa, l’infini…l’infini, c’est quand...c’est quand on recommence tout le temps...

Les années qui passent ont l'air de ne plus vouloir se distinguer que par d'infimes variations dont seul le corps porte la trace.


Léandre, Mélina, Christophe et Lisa pour son troisième anniversaire en un mois.





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