09 décembre 2011

Combien de temps avant Noël ?


Douze, murmure-t-elle craintivement. Tu vas me gronder ? Mais non, je ne vais pas te gronder. Mais non ! Il fait nuit, nous sortons de l’école, marchons vers la voiture. Il est cinq heures et demie : tous les mardis et jeudis, Marie a "soutien" qui la retient une heure de plus à l’école. Elle aime ces heures-là ; les enfants, pas plus de 7 ou 8, ont accès aux ordinateurs, le maître est relâché, on butine de petites choses, on révise mais dans la bonne humeur d’un petit groupe (ils sont 29 élèves dans la classe de Marie).
J’avais espéré mieux (les douze en mathématiques) ; au dernier contrôle, elle avait eu dix-huit et demi, elle en était tellement fière et puis alors que nous faisons les devoirs, un autre jour, elle s’effondre en larmes parce que, dit-elle, elle n’a jamais eu de vingt: pourquoi je n'ai jamais de vingt ?

Mais bon non, les mathématiques, ce n’est pas son truc. Personne dans la famille, dans les familles, n’a eu l’esprit à cela. On comptait sur les mains.  Comme des pieds.
Mais là, en CE2, les mathématiques sont sur le trône, dans toute leur majesté de matière principale qui irrigue toutes les autres, même l’histoire où il a fallu d’abord apprendre à compter le temps, à le mesurer. Cent ans pour un siècle, a-t-elle appris, mais quand on est en 1789, occupé à quelque révolution, on est au…18ème siècle, pas au 17ème (alors que les Italiens si: la preuve en est que le quattrocento, c’est bien entre 1400 et 1499). Et puis il y a Jésus-Christ qui fait qu’avant, il y a des moins : on compte à l’envers ; les Romains, les Grecs vivaient donc sur la tête, dans une recherche éperdue du temps perdu. Et puis il y a après, on est dans les « plus » et ça fait 2011 ans que c’est après, que c’est « plus » quelque chose. Pourquoi le même mot (« plus ») pour dire à la fois « plus rien » et « toujours davantage » selon que l’on prononce, entend le « s » à la fin ? Pourquoi aussi Jésus-Christ, toujours Jésus-Christ, s’indigne Marie que la religion indispose – provisoirement – plus que les mathématiques. Il faut apprendre aussi à écrire les siècles en chiffres romains pour savoir quel Roi vient avant, après quel Roi. Pourquoi il n’y a pas de Reines en France ? Parce que...Parce que…Je ne sais pas moi, c’est comme ça !

Lisa se lève de mauvaise grâce. Moi-même, le réveil m’a surpris au milieu d’un rêve et le rêve lui-même surpris au milieu de la nuit (à Varsovie, il faisait peut-être nuit à trois heures de l’après-midi mais le matin, dès sept heures, il faisait jour !). Lisa s’amuse à ne pas ouvrir les yeux pendant que je l’habille. Elle rêve toute habillée, elle fait semblant de marcher lentement car, dit-elle, sur la lune, c’est comme ça qu’on marche. Je lui ai fait écouter la chanson de Trenet sur les rendez-vous manqués de la lune avec le soleil. Elle la fredonne. A Marie, cela évoque une autre chanson. Car tant qu’on y est, il a fallu apprendre combien il y a avait de jours dans une année, combien de secondes dans une minute, combien de minutes dans une heure, combien d’heures dans un jour, combien de jours dans une semaine, combien de semaines dans un mois, combien de mois dans une année, combien d’années avant la prochaine année bissextile, combien de jours dans un mois, combien…combien…


Lydia rentre cette après-midi. Il fait toujours aussi mauvais. Pas vraiment froid. Marie compte les jours avant Noël et Lisa les chocolats. Autrefois, c’étaient des images pieuses qu’on épinglait aux calendriers de l’Avent. On s’imaginait que cela allait faire patienter les enfants. Un vœu pieux. Mais les chocolats non plus ne font pas patienter. A chaque jour la petite seconde d’éternité où le chocolat fond dans la bouche. Et s’il fallait compter, compter absolument, compter jours, heures, secondes, années, minutes (dans le désordre), s’il fallait faire de chaque jour un anniversaire, s’étonner que Jésus-Christ ait le sien le jour de Noël et que le père Noël soit son père adoptif, alors il faudrait plutôt dire que dans une seconde, il y a toute une vie mais une seconde qui dure un peu, qui patiente, le temps que le chocolat fonde dans les yeux.

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