28 décembre 2011

Brouillards

Décidément, la religion envahit tout et il faut s'en expliquer avec les enfants qui posent des questions, qui demandent des réponses. Nous passons devant une église, il fait presque nuit mais Marie remarque une statue. C'est qui ? demande-t-elle. La mère de Jésus Christ. Elle proteste. S'il est le fils de dieu, comment peut-il avoir une mère ? Il est le fils de dieu et il est aussi le fils de l'homme et de la femme: trop subtil, je capitule. Autant que possible, j'essaie d'éviter les manoeuvres dilatoires ("tu comprendras plus tard") mais ce n'est pas toujours possible. Et puis il se pourrait bien que plus tard, on ne comprendra toujours pas. Je sais que je ne sais pas tandis que l'enfant ne sait même pas ce qu'il y a à savoir. A quoi Ménon rétorque: mais comment trouver ce que je ne sais pas devoir chercher ? Quelqu'un de ma connaissance qui me soutenait avoir trouvé dieu me disait l'avoir trouvé précisément parce qu'il ne l'avait jamais cherché. Socrate, lui, soutient que toute connaissance est réminiscence et de ce fait, remémoration. Sur ce, Marie finit par me concéder qu'elle ne croit pas en dieu et pas davantage en son fils. Ou du moins, elle ne s'en souvient pas. Elle croit plutôt au père Noël que du reste ces derniers jours, on trouvait à tous les coins de rue alors même qu'on ne l'a pas cherché.

Du balcon d'où nous surplombions le jardin, nous l'avons vu en personne, sa hotte pleine de jouets, se faufiler dans l'obscurité jusqu'à la porte d'entrée. Il a salué les enfants de sa bonne grosse voix enrouée, il a eu le temps de déposer tous les cadeaux avant que Mélina, Lisa et Marie n'aient dévalé les escaliers. Il n'était déjà plus là quand elles ont atteint le sapin de Noël. Il y avait tant de cadeaux que les filles demeurèrent un instant pétrifiées. Mais cela ne dura pas. Elles se resaisirent et se ruèrent sur les cadeaux. Heureusement que le père Noël avait pris la peine de noter leurs prénoms sur le papier cadeau. Comme ça tout le monde pouvait s'y retrouver. Sur le balcon, Marie avait glissé à l'oreille de Mamie: est-ce que c'est encore Christophe le père Noël cette année comme l'année dernière ?

Elle croit au père Noël mais le vrai, elle le sait, ne se montre jamais. Personne ne l'a jamais vu. Toutes les mises en scène qu'elle voit autour d'elle ne l'impressionnent pas. Le père Noël par-ci, le père Noël par-là, c'est bon pour les tout petits, pour Lisa et Mélina. A ce compte-là, comme il serait facile de lui faire croire en dieu. Comme en tout autre chose. Dieu, le père Noël, Bouddha, Sérapis ou Zeus. Je lui ai simplement dit que moi, je ne croyais pas que dieu existât. Mais Jésus Christ, lui, a bien existé. Ce qu'il a dit, ce qu'il a fait, qui il était, on n'en sait pas grand chose. Il était sans doute exceptionnel. Ca veut dire quoi "exceptionnel" ? Ca veut dire qu'il était probablement...un sage. Elle se souvient avoir discuté de cela avec moi, alors elle bondit: sage comme les grands, pas sage comme les enfants, c'est ça ? Oui, c'est ça.

Nous sommes rentrés de Grèce hier après-midi. Le Nouvel An, nous le passerons ici avec des amis. Il a fait beau toute la semaine, me dit le chauffeur de taxi, mais aujourd'hui, le brouillard est tombé. J'explique à Lisa qui vient de se lever et qui regarde par la fenêtre, les yeux aussi vagues que le paysage devant elle, je lui explique que c'est un nuage qui nous est tombé dessus. Elle ne bronche pas mais en fin d'après-midi, après les courses, comme le brouillard ne s'est toujours pas levé, elle s'écrie: pars, nuage ! On veut voir le soleil nous ! La nuit est déjà tombée et le brouillard est maintenant dans le noir, ce n'est plus le voile gris d'une journée lugubre mais le voile noir d'une nuit d'hiver.

Il y a tant de choses que les enfants font et disent dans une seule journée qu'il faudrait une journée de plus par journée vécue pour tout noter. A quoi bon, ceci dit ? Les théologiens d'autrefois invitaient à l'examen de conscience. C'était une belle formule qui, au-delà de l'aspect moral (faire le bilan de ses fautes), renvoyait à l'entretien de notre faculté d'étonnement devant le monde. Pas besoin de dieu pour prier, disait je ne sais plus qui. C'est peut-être vrai. Juste une pensée bien pesée, soupesée, repesée, déposée. La pesée d'une âme en somme. Et si nous sommes bien sages, les enfants se souviendront. Dans la balance, ils placeront leurs souvenirs et les nôtres, le passé et l'avenir, le soleil et la lune, un nuage d'un côté, un nuage de l'autre. Le seul miracle étant de vivre. Dans le brouillard.

Pourquoi tu dis toujours "bon dieu !" quand tu t'énerves, me demande Marie ? Elle se cramponne à son jeu vidéo tandis que Lisa a déjà commencé à dresser la liste des jouets pour l'année prochaine. 

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