Rien de moins surprenant que d'être constamment surpris, c'était la devise, ai-je lu hier, de Paulhan. Et pourtant, l'étonnement ne peut être prévisible, pire encore, prévu. Le second dégré donne à l'étonnement un air de déjà-vu. Pour être tout à fait candide comme l'est un enfant, il faudrait ne pas être étonné d'être surpris. Un adulte s'indigne mais ne s'étonne pas, se révolte mais ne s'étonne pas, s'étonne mais ne s'étonne pas vraiment. L'enfant, lui, s'étonne sans arrêt: il ne se donne pas le temps de l'habitude, du déjà-vu, fait, dit. Il ne laisse entre lui et le monde aucune pensée, pas même l'épaisseur d'une arrière-pensée. Quand il s'étonne, c'est pour de bon, pour de vrai, comme dirait Lisa. Il s'étonne mais il s'attend à tout. Qu'un monstre vu dans ses dessins ou sur un écran vienne à paraître devant lui, pour de vrai, il l'accueillerait sans sourciller. Non, l'enfant ne s'étonne pas, il s'émerveille.
Dernière leçon d'équitation de l'année. La reprise est fixée au premier mercredi de la rentrée. Il pleut, j'ai du travail, les fêtes approchent, il faut penser aux cadeaux. Et puis voilà qu'il neige. J'en ai terminé avec mon rapport. Enfin, presque. Je l'imprime. Recto pour mon texte, verso pour les dessins des enfants. Au spectacle de Noël donné ce jeudi par l'école, l'écologie était à l'honneur. Lisa avait appris par coeur une chanson où il n'était question que de poubelles multicolores, bleu pour le plastique, vert pour le verre, jaune pour le papier. Dans un coin du salon a poussé un sapin. Dans les supermarchés, on vend des sacs à sapin. Les Nordmann, dit-on, ne perdent pas leurs épines. Pour les épicéas, on vent séparément des sacs à épines.
Marie a eu vingt en vocabulaire. Cela fait deux vingt en une semaine. Elle termine le trimestre, exténuée. Dans la nuit du jeudi au vendredi, elle a eu de la fièvre et encore ce week-end. Elle n'a pas faim, elle se tasse dans le canapé, sous une couverture, ravie tout de même d'être dorlotée par sa mère, mais aboyant au passage de sa soeur qui, elle, se porte comme un charme et le fait savoir. Sauf qu'elle tousse. Toutes les deux toussent. Mercredi, nous prenons l'avion pour la Grèce.
Elles se sont réveillées samedi matin, toute excitées à la vue de la neige qui tombait mais n'avait encore rien recouvert, trop fondante encore pour se coucher. Dimanche, elle s'est épaissie, le ciel s'est comme avachie, il y avait assez de neige pour un premier bonhomme de neige dans le jardin. A condition de rouler patiemment une boule de neige de la taille d'un poing jusqu'à ce qu'elle atteigne la taille d'un boulet de canon. Une carotte, un bonnet, un foulard, mais à peine ainsi accoutré, le voilà qui s'effondre. C'est Lisa, s'égosille Marie, qui l'a enlacé et ce faisant, l'a fait tomber. Il reste un tas, des éclats de neige, comme s'il s'était fait écraser.
Lisa demande: quand est-ce qu'il va revenir Filou ? Cela fait quatre mois qu'il a disparu. Il ne reviendra jamais. Marie est catégorique. Lisa refuse qu'il en soit ainsi. Elle épluche un artichaud, elle adore les artichauds. Avec un artichaud, on peut jouer en mangeant, on peut manger en jouant. Et l'assiette est plus pleine à la fin qu'au début. On aurait pu mettre un artichaud sur la tête du père Noël, dit-elle en riant.
Le père Noël est un dieu. La preuve, c'est qu'il n'existe pas. Les enfants n'ont pas besoin que les choses et les dieux existent. Ils s'étonnent de rien, d'un rien pourvu que ce rien soit sorti tout droit de leur imagination. Leur imagination pourvoie au monde. Ils n'ont aucune espèce de jugement. Ils s'étonnent seulement de notre gravité, de notre sérieux.
Lisa, le père Noël, quand elle le voit, un peu partout, et toujours le seul, le vrai, elle l'appelle, elle l'interpelle, elle le houspille. Une fausse barbe, une perruque, un accoutrement et le tour est joué: nous sommes tous le père Noël d'un enfant.
Marie est de méchante humeur, le nez dans ses dessins, boudeuse, mal dans sa peau. Je la surprends de temps à autre, l'index lissant un sourcil à peine renaissant. J'ai fait les magasins de jouets, suis revenu chargé de paquets. Je les ai cachés dans un placard. Le rapport sur la Tunisie est bouclé, envoyé. J'ai échangé les pneus d'été contre des pneus d'hiver. La neige a redoublé, il fait nuit et dans tout ce noir, le blanc s'écoule. Il règne un silence de cathédrale même sous des plafonds bas.
Lisa veut que je la chatouille avant de dormir. Marie ne veut pas de couverture. Ce soir, il faut chercher de l'émerveillement sous l'oreiller, dans un rêve. Comme chaque soir, elle me souhaite de ne pas faire de cauchemar. Mais l'école est finie. Encore quelques chansons, chorale un peu bâclée, du vin chaud servi à la louche, un père Noël gonflable ici, un autre là qu'on a pendu à la corniche. Et puis, les maîtres lâchent les enfants qui viennent aux parents comme des papillons de nuit.

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