Sultan est l’homme
le plus grand du monde. Il est Turc, chausse du cinquante six (il ne possède
que deux paires de chaussures, ne pouvant évidemment en trouver à sa taille
dans les magasins), mesure plus de deux mètres quarante. Être aussi grand,
c’est une maladie. On appelle ça le gigantisme. On peut en mourir. Il marche
avec des béquilles. Il a une tumeur à l’hypophyse dont aucun traitement n’est
venu à bout jusqu’à présent. A cause de cela, à vingt-sept ans, il continue de
grandir. Pourquoi je parle de ça ? Parce que Marie et moi avons regardé ensemble
ce reportage. Le pauvre ! s’exclamait-elle. Elle n’était plus sûre de
vouloir grandir. L’a-t-elle jamais été ? A son âge, on ne sait pas ce que
c’est que d’être de son âge. Les parents vous tarabustent : ce n’est plus
de ton âge ! assènent-ils, sûrs de leur fait : à chaque âge, sa
conduite, sa tenue, son langage. Comme s’il savaient, eux. Comme s’ils savaient
ce que c’est que d’être de leur âge à eux. On n’est jamais de son âge, il n’y
pas d’âge pour être de son âge. On peut être jeune vieux et vieux jeune. Picasso
aurait dit qu’il avait mis longtemps avant de devenir jeune. Et Goethe qu’il
lui avait fallu quatre-vingt ans pour apprendre à lire. A partir de quel âge,
est-on exempt de tout apprentissage ? A partir de quel âge, est-on achevé,
accompli ?
Un enfant dit « quand
je serai grand » et il s’imagine presque que c’est une affaire de géants.
Ce n’est pas tant les évidences contre lesquelles se rebiffent Marie mais le
ton d’évidence avec lequel elles lui sont assénées : « mais enfin,
Marie, c’est comme ça et puis c’est tout. » Je me rends compte que c’est
moi qui dois comprendre, pas toujours elle. Et pourtant, l’arrogance implicite
de tout adulte fait qu’il attend toujours que ce soit l’enfant qui vienne à lui,
qui fasse l’effort de comprendre. Il croit qu’il suffit de les aimer et
de leur faire comprendre.
Marie me soutenait que ce n’était pas vrai, qu’à plus de 2000 habitants, un
village reste un village (sa leçon de géographie), qu’il n’y a pas de ville.
Elle ne me dit pas que cela est vrai, elle me dit qu’elle n’est pas d’accord
avec moi pour une toute autre raison qu’elle ne peut, qu’elle ne sait pas dire.
Je dois la chercher: c’est à moi de comprendre.
A sa façon, celle de son âge, elle voit
l’enfance comme une injustice. Mais là, sur l’écran, il y a ce grand enfant de
deux mètres quarante, Sultan, qui surplombe l’humanité. Elle le voit comme un
grand mais confusément à la mine ébaudie qu’il a quand il se penche sur le
micro, à ses gestes d’albatros, encombré qu’il est de ses ailes proéminentes, elle
conçoit un instant qu’il ne puisse être qu’un enfant comme elle. Un grand enfant
malade. Sur la feuille de papier devant elle, un monstre grandit. Pourquoi les
enfants aiment-ils tant les monstres ? Parce que les formes ne sont pas
encore formées. Leurs moules, leurs crayons les accueillent toutes.
Vendredi
après-midi, Lydia ne s’attendait pas à nous voir à l’aéroport. Marie brandissait un dessin de Lisa - que
j’avais trouvé dans la poche de mon anorak - comme d’autres, derrière nous,
affichaient les noms des personnes qu’ils étaient venus réceptionner. De
l’aéroport, nous sommes allés directement au magasin des sapins de Noël. Nous
en avons choisi un que nous n’avons libéré que le lendemain des mailles du
filin qui l’emmaillotait. Une bûche en guise de sabot pour le faire tenir
debout, pas tout à fait droit ceci dit. Et les enfants l’ont barbouillé de
guirlandes de pluie argentée, rouge, jaune et bleue. Façon Russe, c’est-à-dire
guirlandes à la verticale, en pluie scintillante. Auxquelles se sont ajoutées des
boules conservées comme des bijoux de famille dans des écrins de carton. Elles
étaient avec le reste, toutes ces choses qu’on n’a pas pu faire entrer dans la
maison, dans le fourre-tout du garage. Pour sceller le tout, on a enroulé en
spirale autour des branches une guirlande électrique dont les ampoules vertes s’allument
mais ne clignotent pas.
A Vilnius, il y
avait de la neige. Ici, elle se laisse désirer. Hier, la température a grimpé
bien au-dessus des dix degrés.
« Même pas
peur ! », s’exclame Lisa à tout venant. « Même pas
vrai ! ». Elle m’attend dans l’enclos du bateau à bandes bleues et
jaunes du jardin d’enfants. « Papa,
mets-toi ici ! Attention, derrière toi, un crocodile ! ». En
effet, un crocodile nonchalamment passe son chemin. Je m’écarte, évite de
justesse son coup de dents. On attend le claquement des mâchoires. Lisa est
déjà plus loin. Non, ce ne sont pas des requins que l’on voit là, de la proue,
mais des dauphins. Les dauphins sont gentils.
« Fermez
Voltaire » ! s’écrie-t-elle tout à coup. Je sursaute. Elle
répète les mêmes mots, insiste, goguenarde, sur le « fermez ». A-t-elle
conscience d’avoir fait un jeu de mots ? Fine mouche, elle éclate de rire et
s’élance aussitôt vers d’autres horizons. Semelles de vent, rires en morceaux, le
temps dans ses mains ne passe pas, il file droit, il ne fait pas le malin. Pas
d’horloge et de montre, pas de temps perdu, de temps à tuer. C’est un petit
animal qui frétille, une peluche qu’on berce un moment, qu’on démembre l’instant
d’après.
Les volets claquent
ce matin. Du vent, de la pluie, une envie de se calfeutrer, d’hiberner, de
boire du thé. J’ai du travail. Après la Tunisie, la liberté de religion. Un
long texte à disséquer. Dernière semaine avant les vacances. Marie m’a récité
hier soir « le corbeau et le renard ». Elle a fini par admettre que
Ferney-Voltaire est une ville, une petite ville certes mais pas un village. Fermez
donc Voltaire, que sa statue fonde sous les premiers flocons de neige, qu'il reste un village et que l’on
cesse surtout de construire à tout va lotissements de pacotille et maisons de
sucre. Il y a des pancartes au beau milieu des champs qui annoncent pour
bientôt de nouvelles constructions ; il y a ce qu’on appelle des « espaces
de vente » où l’on peut déjà acheter des appartements dans des lotissements
à venir. Alors les prix grimpent, approchent ceux de Genève. Les jeunes
instituteurs, institutrices des écoles maternelle et primaire n’ont pas les
moyens d’une location, nous disait l’autre soir, au conseil des écoles, la
directrice de l’école maternelle, il leur faut recourir à la colocation,
partager un studio entre collègues.



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