02 septembre 2015

Vrais et faux départs

C’est la rentrée. Lisa rentre le mardi, Marie le mercredi.

Pour le dernier jour avant la rentrée des classes, nous avons été au centre nautique à une vingtaine de kilomètres d’ici. Après l’iode, le chlore. Les filles ont enchaîné les glissades dans les toboggans. Echappant à la vigilance des maitres-nageurs, Lisa s’est faufilée jusque dans un toboggan réservé aux plus de dix ans. Trois fois de suite, soutient-elle.

Ce soir, il faudra se coucher plus tôt. Et il faudra s’occuper du cartable, le même que l’année dernière : on ne va tout de même pas en changer chaque année, même si celui-ci est aussi usé qu’un fond de culotte.
Arthur et Lisa sont de nouveau dans la même classe. En fait, toutes les amies de Lisa qui n’ont pas toutes la même année étaient dans sa classe, le sont cette année : Laura, Hannah, Alisha (ici sur la photo), Chirine, Salma et bien d’autres (je sais, je devrais dire « tous les amis » puisqu’avec Arthur, ça fait « ils » mais j’applique désormais la règle de la majorité et ici il s’agit de quasi-unanimité). C’est comme si son réseau d’amitiés, pour parler comme on parle dans le monde de l’entreprise, s’était retrouvé en CE2, après avoir été dispersée à l’entrée en CP.

Cette année, le matin de la rentrée, Lisa paraissait intimidée. Elle avait les yeux vagues, manquait de son entrain habituel. Les vacances ont été longues. Elle ne s’y est pas ennuyée. D’autres, elle le sait, n’ont pas eu la même chance. Certains, oui, n’ont pas vraiment quitté l’école, ayant fréquenté le Centre aéré une bonne partie de l’été. Nous faisons partie des privilégiés qui ne sont pas restés, qui ont eu leur cure de dépaysement. Alors évidemment, le retour au pays de l’école est douloureux, du moins, intimidant. A chacun son échelle de pénibilité. Pour eux, la dure réalité, c’est l’école. Se réveiller tôt, se caler de nouveau dans la routine des repas et sommeils à heure fixe, retrouver la cour d’école et ses gardiens, la cantine et ses dames, tomber de nouveau sous la coupe des maîtres et maîtresses, voilà la réalité qui va nous occuper tous jusqu'au début du septième mois de l’année prochaine. Et même revoir les amis, perdus de vue tout un été, fait une impression étrange : ont-ils changé ? Pas vraiment. Grandi, peut-être. La nostalgie, sentiment insolite à cet âge, déplacé, commence pourtant avec ses quelques milligrammes de mélancolie, juste assez pour ne pas être tout à fait à l’aise dans ses chaussures de rentrée, ici, là, maintenant, tout de suite, sous le préau, en file indienne, rejoignant la classe, main dans la main avec Alisha.
Alisha qui, dans le corridor vitré de l’école, voyant Lydia prendre des photos, aurait chuchoté à l’oreille de Lisa : « les mères, ça fait toujours des photos ! ».

Je me mets dans la tête de Lisa. J’y mets mes propres souvenirs, pas plus qu’une émulsion de souvenir. Je n’ai que des images, celle d’une entrée en sixième, en deçà, presque rien, une maîtresse de CP aux cheveux frisotants, et encore, je n’en suis pas sûr. Mais c’est de l’usurpation d’identité. Lisa était juste un peu renfrognée. Et puis toute cette foule, comme si chaque année, il y avait plus d’élèves, plus de parents.  Moi-même, j’en ai des frissons. Jamais aimé les foules, jamais aimé les groupes. Mais voilà que je recommence (à me mettre à sa place). Lydia est venue, a vu (et pris des photos), est partie (au bureau). Maintenant je suis seul à la maison avec Marie qui savoure son dernier jour de liberté. Nous irons au cinéma, c’est promis, le dernier Spielberg, une histoire de dinosaures en liberté que Giulia a déjà vue, me précise Marie. Trop violent pour Lisa, on ne lui en dira rien, elle n’a pas à savoir.

La liste des fournitures de Marie (communiquée dès avant la sortie des classes en juillet) qui s’étale sur deux pleines pages attendra jusqu’à demain quand Lisa aura la sienne. Cette année, c’est une maîtresse pour Lisa, après trois maîtres en Grande Section, CP et CE1. La petite Charlotte, la sœur d’Arthur, entre en maternelle : ce n’est pas une rentrée pour elle mais une entrée. Elle a l’air ravie. Il faut dire que cela fait trois ans, comme le rappelle sa mère, que quatre fois par jour, elle fréquente l’école pour y amener, y chercher, y ramener son frère.
Pour ce qui est du cartable, on continue avec celui de l’année dernière. La liste de Lisa tient une demi-page. Et puisqu’il faut un dictionnaire junior ainsi qu’un Bescherelle, on ira récupérer ceux de Marie qui n’ont jamais quitté sa bibliothèque. J’y ai même trouvé des manuels de CE2.  

Mercredi, c’est le tour de Marie. Les cinquièmes rentrent à 9h00. Les troisièmes, une heure plus tôt. Il y a quatre classes de cinquième. Sera-t-elle, cette année aussi, dans la même classe que Giulia, sa meilleure amie ?
Finalement non. Elle n’est pas déçue. Elle connait un peu tout le monde. Elle me parle d’une Raphaëlle.

Le parking du collège est embouteillé. Les premiers jours, les parents sont nombreux à venir récupérer leur progéniture. Cela se tassera.

Arthur et Lisa
 Il a fait encore très chaud jusqu’il y deux jours. Le jour de la rentrée, le ciel était indécis. Les nuages se retenaient à peine d’arroser parents et enfants regroupés dans la cour.

Aujourd’hui, cela fait cinq ans que j’ai quitté Varsovie pour venir jusqu’ici. Lisa entrait en maternelle, comme Charlotte aujourd’hui ; Marie, en CE1.
Je pense souvent que jamais nulle part je ne me sentirai chez moi. Je ne suis pas ici chez moi, je l’étais évidemment encore moins à Varsovie. Né quelque part, vivant ailleurs, n’ayant rien de fixe si ce n’est l’idée même de déracinement, idée fausse puisqu’il faudrait avoir été de quelque part pour ne plus l’être. L’identité n’est faite que de recoupements. Qu’en sera-t-il pour les filles ? Nées à Varsovie qu’elles ont oublié, Marie un peu moins évidemment. Il est rare qu’on entende du Polonais mais l’autre jour, passait sur mon autoradio une chanson polonaise (j’en ai ramené quelques unes de Pologne) et elle a tout de suite su que c’était du Polonais. Tandis qu’à Lisa, la Pologne n’évoque plus rien. Quand, un soir de la semaine dernière, on prononça devant elle les noms de Salomé et Mila, les deux filles de très bons amis de Varsovie, elle ne savait pas de qui nous parlions.

Pour le renouvellement de sa carte de séjour, il est demandé à Lydia de produire les photocopies des cartes d’identité des enfants ainsi que des certificats de scolarité. La première fois, il avait fallu prouver que les enfants étaient français, les cartes d’identité ne prouvant rien.
Je suis sélectionné pour figurer sur une liste d’experts. On me demande de fournir une attestation de mon diplôme de fin d’études. Je m’aperçois que je n’en ai pas et que la faculté de droit où je l’avais obtenu n’existe plus aujourd’hui.

Marie comme Lisa disent « qui z’ont » ou « qui z’avaient »). Je les corrige. Elles s’en agacent parfois. Je suis vraiment « casse-bonbon ». 
Lisa, interloquée, dit « what ? ». Quand elle veut marquer ou mimer la surprise, elle dit « what ? ».

Il faisait encore chaud ce jour-là. On dormait encore la fenêtre ouverte même si ça ne faisait pas une grande différence. Je suis assis face au jardin, j’entends une voix d’homme qui, en réponse à des cris d’enfant, s’exclame en Italien : « arrivo ! arrivo ! ». Cela vient d’un appartement de l’immeuble voisin. C’est étrange d’entendre des voix dans cet environnement résidentiel tellement policé où la vie est dissimulée dans des intérieurs, tout à l’opposé de l’exubérance sonore des habitats méditerranéens où les intérieurs sont inexorablement aspirés vers l’extérieur, vers les balcons, les pas de porte, les toits. Où l’indiscrétion est une vertu, et le sans gêne une philosophie. Sur cette photo, il ne fait pas moins chaud qu’en Grèce mais le soleil brûle à sec, si l’on peut dire, il n’a pas les mêmes vertus que là-bas où la proximité de la mer l’aromatise en quelque chose, lui instille un arrière-goût suave. Autant en Grèce je m’y abandonne (au soleil), autant ici je l’esquive, recherchant l’ombre comme samedi dernier dans le grand parc verdoyant où les filles et leur mère se sont une fois de plus livrées aux joies de l’accrobranche après avoir pique-niqué dans l’herbe.

Le vrai premier jour de l’année est en septembre, c’est le jour de la rentrée. Le premier janvier ne m’a jamais fait le même effet. C’est plus une convention, un faux plutôt qu’un vrai départ. Tandis que septembre, avec la fin de l’été, le recommencement des classes, marque la fin et le début d’une époque. Dans toute vie, le temps de l’école finit par passer mais les enfants, surtout les siens, le font revenir et avec lui le sentiment que les résolutions se prennent et les vœux se souhaitent en septembre plutôt qu’en janvier.

Lisa n’a pas ce genre de préoccupations. Elle prend le temps comme il vient et les moments comme ils se présentent. En famille, susurre-t-il, en famille, voir un film en famille, les uns sur les autres, mangeant avec les doigts au-dessus de la table basse du salon. L’école, la famille, voilà le programme. L’horloge égrène son tic-tac dans une atmosphère familiale. Ce n’est qu’un objet, de la décoration. Mais il lui faut des piles. Lisa aimerait bien que je fasse marcher l’horloge de sa chambre dont les piles sont déchargées depuis déjà plusieurs mois. Le tic-tac ne la dérange pas. Elle dort par tous les temps.


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