Quand elles regardent ensemble la télévision, Lisa regarde pendant que Marie commente, ponctuant ses commentaires de "n'est-ce pas Lisa ?" auxquels l'intéressée ne répond pas.
Ce matin, Lisa me demande si aujourd'hui elles iront au centre de loisirs. Elle est déçue d'apprendre que non.
"Marie a les mêmes défauts que moi." Les parents parlent ainsi de leurs enfants. Ils leur mettent des étiquettes avec lesquelles les enfants se débrouilleront toute leur vie. Les enfants ressemblent, les parents se cherchent. L'irréfléchi de la nature humaine a bon dos. L'instinct de survie a l'éternité devant lui.
Une voisine, Camille, a dans son jardin un trampoline. Elle parade dans le quartier en quête d'envieux. Marie, Lisa en sont.
Marie lit, Lisa rit, papa travaille, maman rentre tard. Ce sont nos journées, un peu mornes parfois, rieuses par moments.
C'est le printemps. On a brûlé le bonhomme hiver dans la cour de récréation. Le directeur était déguisé en Jules César et la maîtresse du vendredi (le vendredi, le maître de Marie est directeur à plein temps d'où la maîtresse du vendredi qui le remplace ce jour-là) en petit chaperon rouge. Lisa, elle, était déguisée en grenouille, deux énormes yeux glauques arrimés à son couvre-chef confectionné en classe. Les enfants ont défilé en colonnes autour de l'école, accompagnés par les maîtres et maîtresses, sous le regard des parents et l'objectif de leurs appareils photos.
La meilleure amie du moment de Marie s'appelle Linda qui pose ici avec elle et Lisa. Linda est Chinoise. Mercredi, elle a passé la matinée chez elle, à deux pas d'ici. La mère de Linda est passée la prendre avec Linda. Lisa s'est tout de suite jetée à terre dans l'entrée pour enfiler ses chaussures; quand elle a compris qu'elle n'était pas de la partie, sa mine déconfite a apitoyé la mère de Linda. "Qu'elle vienne aussi !", a-t-elle alors dit. Elle y est allée: son visage s'est éclairée, elle n'a laissé à personne le temps de changer d'avis, elle a pris ses jambes à son cou.
Lisa est dans l'action, l'immédiat, le tout de suite. Elle dit "hier" pour "demain" et "demain" pour "hier" et quand elle comprend qu'hier, c'est avant, cet "avant" est indéterminé: cela peut être hier ou bien avant cela: "à l'époque" comme disait Marie, plus petite, croyant qu'à l'époque, c'était le temps où dieda était jeune et papa un enfant comme elle mais aussi, bien au delà, le temps où les dinosaures paissaient paisiblement dans les plaines dégagées du no-man's land originel. Entre les deux, le clin d'oeil de l'éternité. Marie, encore aujourd'hui, se débat entre 10000 et 100000, entre 100000 et 1000000. Sur l'échelle du temps, ses seuls repères sont ceux du temps subjectif, de la calvacade journalière entre hier et demain, demain et un autre jour plus avant. Marie est dans la représentation, elle pose sur les photos, elle commence à se pomponner, à se faire attendre au petit-déjeuner pour cause de toilette prolongée, elle se fait belle pour aller chez sa copine, elle commente les images, elle parle sur les images, elle se superpose à tout ce qui est, à tout ce qui se fait.



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