Il n'est pas très loin de chez nous le lac du Bourget où un certain Lamartine, oublié de nos jours, clama des vers sur le temps qui file, le temps suspendu:
Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Mais le vers que je préfère est celui-ci qui vient au tout début:
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?
Les casques de ski, achetés l'hiver dernier, ne leur vont déjà plus, Lisa n'a plus de chaussures à sa taille, les gants rapetissent dans leurs mains comme des peaux de chagrin. Je me dis les voyant, que l'enfant tient du minéral, du végétal, il a la nature pour lui, le temps en poupe. Il n'en sait rien et cela même en dit long. Il ne pense pas son corps. Il ne lui pèse rien, il ne lui est d'aucun effort, c'est un papier lisse sur lequel on dessine des costumes, par lequel on se déguise, de dérobe.
Sur le canapé, Lisa hisse sur ses jambes jusqu'à ses épaules, elle parvient même à plaquer un pied sur chaque oreille.
Ce n'était pas une fille mais un garçon. L'anniversaire auquel Lisa était invitée, c'était celui d'un garçon. La mère d'Ilyas était ravie d'apprendre que Lisa serait de la partie. Quand je l'ai appelée, je crois qu'elle a cru, au ton de ma voix, que j'allais décliner l'invitation et sa voix s'est ranimée quand je lui ai annoncé que Lisa serait là. Le jour même, à l'heure dite du ramassage des invités, Cynthia, la mère d'Ilyas, nous a fait entrer, elle nous a proposé un verre, Lisa était là, les pommettes rouges d'excitation. La salon était sens dessus dessous, comme après un ouragan. Cynthia nous a assurés qu'Ilyas leur parlait souvent de Lisa, nous étions un peu embarrassés parce que l'inverse n'était pas vrai. Lisa, à l'école, joue avec les garçons mais le garçon dont elle nous parle, c'est Arthur.
Il y a les amis qu'on ne fait à l'école, au lycée puis dans son travail. Arrive le temps des amis qu'on se fait par les amis de ses enfants. Encore que. Dans notre cas, ce n'est pas encore arrivé.
Une drôle de chose que j'ai remarqué chez Lisa, c'est sa manie d'enfiler ses chaussures à l'envers. A l'école maintenant, les enfants doivent se chausser tout seuls et invariablement, Lisa se présente à moi la chaussure de gauche à droite et la chaussure de droite à gauche. Elle, ça l'amuse. Et moi aussi. Ce doit être un lapsus. J'y pense, il y a longtemps - elle n'était pas née - j'avais écrit un poème à propos de chaussures. Il disait ceci:
Si j’osais
je n’existerais pas
je ne m’inventerais plus
j’attendrais le métro dans une ville sans métro
je m’ennuierais patiemment:
dimanche les arbres
lundi les feuilles
et la semaine
à faire la manche dans un sous-marin
tous les jours j’achèterais puis j’essaierais
une nouvelle paire de chaussures
et chaque matin à ma porte sonnerait
un homme qui viendrait les essayer pour moi
les trouverait à sa taille et les emporterait à ses pieds
dans les rues que je ne verrais plus
alors je n'aurais plus sur moi
qu'une vieille photo de classe
avec des visages inconnus
des noms oubliés
au fond d'une vieille boîte à chaussures
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