02 mars 2012

La boîte aux lettres est vide



J'ai abonné Marie via internet au magazine "les petites sorcières". Nous attendons, elle attend le premier numéro. Il y a quelques jours, elle m'entraîne à la boîte aux lettres qui est à deux cent mètres de la maison, dans la partie arrière du lotissement. J'ouvre la boîte, le magazine ne s'y trouve pas, rien. Marie éclate en sanglots, je la console, je lui explique que sans doute son abonnement ne prendra effet qu'en mars. Hier, nous y retournons. Je lui fais promettre de ne pas pleurer cette fois. Elle promet. Je lui dis: sûr ? Elle répond: sûr ! J'ouvre la boîte aux lettres. Toujours rien, pas de magazine. Marie éclate en sanglots.

Nous avons passé les deux semaines des vacances de février en Grèce. Après la plongée dans les bas fonds des températures négatives, nous sommes remontés dans les eaux douces et salées des températures méditerranéennes. Même si là-bas, tout le monde se plaint d'un hiver particulièrement rigoureux. Il a failli faire vraiment froid. Christophe se ruine en mazout pour chauffer sa grand maison de Kifissia. Mes parents n'ont jamais déboursé autant pour se chauffer. Mais pour nous qui venions de l'ère/aire glaciaire, c'était comme le printemps. Nous avons fait de longues promenades sur le bord de mer, où les enfanrts ont dessiné dans le sable des petites filles à nattes, leurs prénoms d'artistes et toute sorte de formes encore qui les faisaient rtire aux éclats. Marie et Lisa rient de plus en plus souvent aux éclats. Elle se chamaillent avec de plus en plus de tendresse. C'est un méli-mélo de châtons en rires, larmes et cris. Nous avons passé quelques jours chez Christophe où Lisa a retrouvé Mélina dans la joie tandis que Marie rouspétait de se voir exclue de leurs jeux qu'on lui disait, sans insister, en soupirant, n'être plus de son âge. Marie voudrait régenter ce petit monde et ce petit monde ne se laisse pas faire. C'est à qui sera le plus "copine". Quand je tranche enfin - vous n'êtes pas copines, vous êtes des cousines - elles me regardent, perplexes, comme si j'étais fou. Je n'insiste pas: va pour copines ! Et puis, il y a eu le carnaval, les enfants se sont déguisés, Mélina en princesse, Lisa en blanche-neige (Marie haussant les épaules: c'est niania tout ça !), Marie en diablesse. Isabelle leur a passé du rouge sur les joues, elles ont ajusté tant bien que mal des masques, histoire qu'on ne les reconnaisse pas. Elles sont montées, descendues, à plusieurs reprises, échangeant leurs déguisements, quitte à se les arracher dans les moments de stress. Christophe a enfilé une robe noire de pope, un crucifix autour du cou. 

Je serai en Tunisie la semaine prochaine. Il a fallu trouver une solution pour les enfants. Finalement, elles iront au centre de loisirs, elles y passeront deux heures après l'école et le mercredi. Marie est contente, elle y retrouvera des copines pour lesquelles le centre de loisirs est le lot quotidien. Il paraît qu'on peut y emmener des jeux vidéo. J'ai passé des heures à constituer le dossier d'inscription. Assurance, attestation d'employeurs, atetstation de domicile, photos, livret de famille, déclaration d'impôts, etc. Un vrai parcours du combattant.


Lisa a un anniversaire demain chez une certaine Ilyas que je ne connais pas. J'ai abordé l'une de ces mères de famille que je vois tous les jours et que j'ai cru être la mère de cette Ilyas, l'ayant entendue appeler ainsi l'un de ses enfants. Mais ce n'était pas elle, non; il y avait bien un anniversaire mais dimanche et donnée par Racha. Les week-ends sont scandés par les anniversaires. Même en classe, les enfants apportent des gâteaux. Dans l'attroupement qui se fait à la sortie des classes, j'ai repéré depuis longtemps un groupe de femmes originaires du Maghreb dont l'existence au quotidien, la vie sociale tournent autour de l'école. Certaines sont des nounous, je ne pourrais dire lesquelles mais quand j'en vois repartir certaines, entourées de quatre, cinq enfants, sans compter des tout petits qu'elles promènent en landau, je n'ai plus de doute.

Marie commence à tenir des carnets secrets, à sceller des enveloppes. On a cru un moment qu'elle avait un amoureux, qu'il l'avait déçue, qu'elle était fâchée, mais elle qui parle tant, à parfois nous rendre fous, ne dit mot de tout cela. Les garçons ne semblent pas l'intéresser, elles les trouve brutaux, vauriens, salissants. Mais entre filles, les intrigues battent déjà leur plein; un jour, l'une est écartée, l'autre acceptée ou réincorporée. Marie tient un carnet des copines où elle les classe par colonnes. Récemment, l'une d'elles que je croyais sa meilleure amie a été reléguée dans la colonne de l'enfer sans que je parvienne à savoir pourquoi. L'autre jour, elle m'annonce qu'il y a une nouvelle à l'école, qu'elle est chargée de l'accueillir. Ca la flatte mais le lendemain, quand je lui demande ce qu'elle sait de la nouvelle, c'est à peine si elle se souvient de son prénom que j'ai d'ailleurs oublié. Elle m'a dit: elle n'a pas eu de chance, la nouvelle, elle a beaucoup manqué l'école, elle n'y est allée que vingt jours. Pourquoi ? Elle n'en sait rien, la nouvelle est timide, elle ne dit presque rien. Marie a trop à dire pour se préoccupper de faire parler les autres. Je l'ai exhortée tout de même à se montrer gentille, elle a promis. C'est si c'est le même genre de promesse que celle faite en arrivant devant la boîte aux lettres, je ne me fais pas d'illusion. Elle a un caractère de cochon, Marie, et peut se montrer d'une mauvaise foi abyssale mais ce qui est désarmant, c'est ce côté impétueux, avide, ces débordements de curiosité, cette impatience, cette rage de vivre.

Je demande à la maîtresse de Lisa si tout va bien. D'après son bulletin, reçu juste avant les congés, tout va pour le mieux. La maîtresse qui est timide, ose à peine s'adresser aux parents, me répond qu'elle est maligne, qu'elle comprend vite. Lisa l'interrompt, elle veut me montrer ses dessins de chats, de chevaux. Ces dernières semaines, stimulée par les dessins de Marie qui sait parfois prendre le temps de lui montrer, de lui apprendre, elle s'est mise sérieusement au dessin. Elle dessine des chevaux, sans arrêt des chevaux, des chevaux de toutes les couleurs dont elle sculpte la silhouette à partir de deux cercles tracés l'un à côté de l'autre qu'elle entoure ensuite, prolonge vers le haut, dans l'encolure. Elle aime qu'ils aient des ailes, ses chevaux, et surtout qu'il y ait des mamans et des bébés. Comme est toujours aussi friande de devoirs, je lui ai trouvé un cahier d'exercices auquel nous travaillons ensemble tous les deux ou trois jours. Elle y prend tant de plaisir qu'on ne peut plus l'arrêter de sorte qu'elle continue parfois toute seule. Elle aime aussi des jeux éducatifs qu'on trouve sur un site internet auxquels je l'ai abonnée. Manipuler la souris d'ordinateur, entrer, quitter, cliquer les différentes pages de ces jeux, ne lui posent aucun problème. Elle fait tout cela toute seule depuis déjà plus d'un an.

Et puis voilà, le soleil est revenu, nous avons repris les bicyclettes, un peu rouillés, elles comme nous, je me suis remis hier à aller courir par monts et vaux, j'ai enfin terminé mon rapport après des semaines de labeur (en Grèce, j'ai ai passé des journées entières), je me prépare à la semaine prochaine où je serai en bonne compagnie, il y a des envies de printemps dans l'air, faire du ski parait soudain incongru alors que les stations sont encore enneigées.

Lisa, en voiture, me demande ce que c'est tout cet orange en haut de la montagne. Elle parle de ce liséré de lumière qui, au soleil couchant, surplombe les cimes. Je lui répond que c'est le soleil qui va se coucher derrière la montagne. Elle ne dit rien puis, énigmatique: il est fort le soleil, papa, plus fort que toi. Je ne démens pas. Marie qui a son casque d'équitation sur la tête, sa bombe, me demande si j'ai parlé à maman du cochon d'Inde. Un jour, elle s'est mise à être très triste, elle disait penser beaucoup à Filou qui avait disparu. Cela a duré un jour ou deux puis sa tristesse a changé de nature, elle a commencé à parler d'avoir un nouvel animal à la maison, elle disait aimer tellement les animaux, elle m'a écrit une longue lettre me suppliant de lui offrir un animal, elle a mise la lettre sur mon oreiller, je l'ai trouvée en allant me coucher. Il y avait plein de fautes, ça l'énerve si on lui parle des fautes qu'il y a dans ses lettres, alors on ne lui en parle pas. On répond qu'on va y réfléchir. Mais réfléchir pour elle, c'est déjà accepter, ça ne devient plus qu'une question de temps. Dès qu'on essaie de tempérer sa propension à sauter à la conclusion, elle se rebiffe, se cabre, boude. Elle dit que jamais plus, après cela, elle ne nous demandera quelque chose. Elle nous laissera tranquilles. N'est-ce qu'une enfant capricieuse, trop gâtée ? Je me le dis parfois. Nous ne nous le disons. Les grands-parents nous le reprochent. C'est notre faute bien sûr. Mais est-ce seulement cela ?

Marie, depuis peu, devient théâtrale, elle monte de petites pièces, elle nous les joue. Chez la voisine en Grèce, elle a improvisé une pièce qui a stupéfait la voisine et ses enfants, plus âgés que Marie. C'est une petite énigme, Marie, il y a chez elle tant d'inquiétude et tant d'énergie, elle n'aime pas la nuit qui vient, elle dit détester dormir, perte de temps, dit elle, mais elle a tellement besoin des autres, d'être regardée, admirée, d'attirer leur attention. Avoir besoin des autres, c'est tellement dangereux pour la santé, pour le moral.

Et cette après-midi, en rentrant de l'école, elle ira pleurer devant la boîte aux lettres vide.


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