08 mai 2012

Le coeur des enfants




Comme chien et chat...(dessin de Lisa)

J'ai craqué. Elle pleurait, alors je l'ai emmenée dans un magasin de jouets et de derrière ses larmes, elle a bien compris tout le profit à tirer d'une situation qu'elle n'avait pas prévue, qu'elle n'avait pas vu venir (il faut être honnête: je ne cède pas tout le temps, à chaque fois). Elle a choisi la plus grosse boîte. Marie était chez son amie; Lisa, exclue, avait fondu en larmes. En sortant du magasin de jouets, comme elle s'attardait devant les toboggans multicolores disposés tout le long de la vitrine, je me suis impatienté, j'ai menacé de m'en aller (sans doute un peu agacé d'avoir été si faible, voyant bien à présent que ce n'était qu'une petite contrariété passagère qui se serait résorbée d'elle-même si je lui en avais laissé le temps); alors elle s'est retourné vers moi et elle a dit: "mais papa, tu ne peux pas m'abandonner, je suis ta petite fille !".


J'avais été bien eu, c'est clair, je le concédais: me le faisaient sentir les moqueries de Lydia (mêlées toutefois d'une note d'attendrissement) et les protestations de Marie qui voulait à tout prix savoir combien m'avait couté ce caprice. Et qui enrageait sous les yeux de Lisa au triomphe aussi modeste qu'ostensible, sans que la contradiction ne saute tout de suite aux yeux de ceux qui ne la connaitraient pas.


Nous avons enfourché nos bicyclettes pour aller voter. Enfin, moi seul, accompagné de mes assesseuses. Le bureau de vote était à dix minutes d'ici en vélo. Je les ai obligées à enfiler un casque, l'une comme l'autre s'y refusaient, j'ai insisté, Marie m'a fait une scène jusque devant le bureau de vote et encore après, dans le parc où Lisa fit de la balançoire. Il n'y avait personne dans le bureau de vote, c'était midi, l'heure sacrée du déjeuner familial. Dans ma commune, j'ai constaté par la suite, en consultant internet, que le nombre de votants n'atteignaient pas même les 3000. Ici Hollande l'a emporté alors qu'au premier tour, c'était Sarkozy qui était venu en tête. Symptomatique du mouvement de balancier à gauche qui a emporté tout le pays. Le sortant est donc sorti, il n'avait pas l'air affecté outre mesure, il m'a semblé qu'il n'y tenait pas plus que ça, d'en prendre pour cinq ans de plus. Marie est contente, sans trop savoir pourquoi, elle se plaignait d'entendre trop parler de lui et puis elle a dû capter des bribes de mes diatribes adressées pourtant qu'à moi-même - Lydia ne suivant cela qu'à distance, étonnée seulement qu'il y ait tant de gens dans les rues pour célébrer une victoire électorale. Elle vient d'un pays, d'un monde où personne ne croit en la politique, où la politique est dangereuse pour qui en fait ou prétend en faire. Les Français n'y croient peut-être pas davantage, au fond, mais ils raffolent de ce que la politique a de théâtral ce qui, d'une certaine manière, les soude mais évidemment aussi les divise. Les "clive", comme aiment à dire les journalistes ces derniers temps.


Encore un jour sans école. Les petites dorment encore, il fait beau, ce sera une belle journée mais je le sais déjà, j'aurai peu de temps pour elles aujourd'hui. Elles vont vouloir sortir, aller jouer dans le quartier. Il y a Dejan, le meilleur élève de la classe de Marie, qui sillonne le lotissement sur un vélo trop grand pour lui. Marie parfois le rejoint, ils ont tout deux la passion des "gendarmes", ces insectes à la carapace rouge tâchetée de noir qui pullulent dans le coin. Ils les collectionnent, les enferment dans des boîtes de chaussures puis font semblant d'en prendre soin, les nourrissant d'herbes, les abreuvant à force de tsunanis minatures. Dans l'une de ces boîtes, Marie a percé un trou pour y faire passer un pot de yaourt en verre qui offre aux passagers de cette arche de Noë comme une véranda avec vue sur le monde. Rares sont cependant les gendarmes à s'y être engouffrés. Et puis la passion des insectes est retombée; la boîte gît quelque part dans le jardin, je l'ai trouvée hier alors qu'avec Lisa, très appliquée, je faisais une petite place dans le potager à de jeunes plants de ciboulette et de menthe. J'ai jeté un oeil dans la boîte, ce n'était plus qu'un cimetière, les gendarmes n'avaient pas survécu à ce soudain désintérêt. Un seul bougeait encore, je l'ai déposé dans l'herbe grasse pour qu'il alertent les siens de la présence dans les environs de deux collectionneurs-prédateurs, l'un monté sur un vélo de cirque, l'autre, aux cheveux d'or et baskets rouges, qui parle beaucoup.


Nous avons eu avec nous pendant quelques jours une amie de Lydia, venue à Genève pour y suivre une formation. La semaine précédente, nous étions avec elle et les siens, Fabio son mari et leurs deux petites filles, en Thaïlande. Lisa était déçue que Laura n'ait pas voyagé avec sa mère jusqu'ici. Laura, nous l'avons entraperçue sur skype mais la liaison était mauvaise et nous n'avons pu échanger que quelques paroles. "Previet !" ont-elles dit chacune, en se faisant signe. Et ce fut tout.


Pour l'anniversaire de mamie, un bouquet de fleurs commandé sur internet, délivré le matin même où la commande a été passée.


Hier, Marie a vu à l'école un film retraçant, à partir de son journal, les deux dernières années de la courte existence d'Anne Franck. Elle dit ne pas avoir pleuré. Elle dit qu'un garçon de sa classe a pleuré. J'ai dit que c'était normal de pleurer, garçon ou fille. C'est une histoire triste. A table, je lui ai demandé de nous raconter l'histoire d'Anne Franck. J'ai promis de lui trouver le livre mais je ne l'ai pas encore trouvé. Il faut que je cherche encore. Je suis sûr de l'avoir. Mais où ? La petite pièce qui me sert de bureau est saturé de livres. La place manque, et j'ai dû en mettre certains en double file.


Les nazis, les juifs, les camps de concentration, tout cela s'agite dans sa tête, elle ne comprend qu'à moitié ou moins encore, on ne sait pas trop ce qu'il faut lui en dire. Ce ne sont pas les faits qui l'intéressent mais le degré de souffrance ressentie, le malheur, l'injustice. Elle sent bien qu'elle n'y est pas, que c'est trop loin d'elle mais elle essaie un peu puis oublie dès qu'une diversion se présente. Elle ne sait pas quoi faire de la souffrance des autres, elle ne sait pas quoi faire du passé, elle ne le mesure pas: un an ou un siècle, il n'y a pas de différence. Les Romains qui ont tué un certain Jésus Christ et les Allemands qui ont tué une certaine Anne Franck, elle met ces deux choses l'une à côté de l'autre et les examine sans comprendre. Le petit garçon de sa classe qui a pleuré, elle l'examine aussi avec la curiosité des enfants pour le malheur et le drame. Ils s'y font le coeur bout à bout, gendarme après gendarme.



  

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