Se retournant vers nous, Sofia s’écrie :
« c’est de nous dont on parle ! ». Je me demande de quel
« nous » elle parle mais je comprends vite que dans ce
« nous », elle s’inclut, elle qui travaille au Ministère Hongrois des
Affaires étrangères et nous qui sommes des experts dits internationaux venus à
Budapest rencontrer partis politiques, hauts fonctionnaires, représentants de
la société civile pour discuter de la loi électorale passée l’année dernière.
Le pays a basculé, il y a deux ans de cela, dans la droite autoritaire, pour ne
pas dire extrême. Cette loi est controversée ; l’opposition, réduite à
bien peu de choses, enrage de voir peu à peu se mettre en place le décor de
leur marginalisation définitive. Ce n’est pas la dictature mais ça en a le
goût, les couleurs. Il est question de grande Hongrie, de la nostalgie d’une
grandeur passée, de la célébration d’une Hongritude à connotation ethnique.
Le minibus nous ramène à l’hôtel, Sofia est
assise à côté du chauffeur; la radio passe les infos et nous faisons la une.
Ce n’est pas Sofia mais Szofia. En Hongrois,
il faut un z pour adoucir le s.
Les dernières réunions ont eu lieu dans la salle des affaires étrangères du Parlement aux murs de laquelle sont suspendues les photos de personnalités politiques engagées dans le soulèvement de 1956 et dont beaucoup ont été emprisonnées. Nous recevons les partis politiques les uns après les autres ; nous leur posons des questions, l’interprète traduit nos questions ; seul le représentant de Jobbik, parti d’extrême droite, parle l’Anglais et se passe donc des services de l’interprète. On se serait attendu, pour un parti d’extrême droite, à autre chose que ce jeune homme tout sourire, tiré à quatre épingles, cravate mauve, à l’allure estudiantine, comme tout droit sorti de Cambridge ou d’Oxford, déclarant, d'une voix onctueuse, que son parti propose que le droit de vote soit retiré aux illettrés.
Les dernières réunions ont eu lieu dans la salle des affaires étrangères du Parlement aux murs de laquelle sont suspendues les photos de personnalités politiques engagées dans le soulèvement de 1956 et dont beaucoup ont été emprisonnées. Nous recevons les partis politiques les uns après les autres ; nous leur posons des questions, l’interprète traduit nos questions ; seul le représentant de Jobbik, parti d’extrême droite, parle l’Anglais et se passe donc des services de l’interprète. On se serait attendu, pour un parti d’extrême droite, à autre chose que ce jeune homme tout sourire, tiré à quatre épingles, cravate mauve, à l’allure estudiantine, comme tout droit sorti de Cambridge ou d’Oxford, déclarant, d'une voix onctueuse, que son parti propose que le droit de vote soit retiré aux illettrés.
A l’extérieur du bâtiment, sur la place
Kossuth, deux minibus nous attendent et nous nous divisons en deux groupes: ceux d’entre
nous qui doivent déjà regagner l’aéroport et ceux, comme moi, qui ont
l’après-midi libre pour déambuler dans les rues de Budapest. Après les
réunions, j’ai à peine eu le temps d’entrevoir les intérieurs somptueux du
Parlement, ses murs vert d’eau, ses plafonds hauts décorés de fresques,
ses voûtes aux arcs brisés soulignés d’or, ses colonnes aux chapiteaux dorés
eux aussi, cercles emprisonnés, jusqu’à mi-hauteur, dans un carré de colonnettes
torsadées, verdâtres, enfin ses fenêtres aux croisillons en fer forgé, bordées de
vitraux. L’édifice est inspiré du Palais de Westminster, c’est le plus grand
parlement d’Europe.
J’ai des souvenirs ici, souvenirs d’un séjour
avec Lydia sans les enfants, avant les enfants. C’était en novembre, j’ai
retrouvé le café Gerbeaud où nous avions mangé des pâtisseries. A peine en
a-t-on passé le seuil qu’on se dirait projeté dans un autre temps où les hommes
portaient favoris et moustaches et les femmes chapeaux à voilettes et robes à
crinoline. Le passé ici pèse de tout son poids. Les cicatrices les plus vives,
celles du communisme, sont en banlieue et dans certains bâtiments du centre où
les plans d’architecte semblent se réduire à l’épure du charpentier : le
strict nécessaire, du hlm soviétique tout en angles droits, blocs compacts, ouvertures
– en guise de fenêtres -, le tout noirci au bioxyde de carbone. Quelques rues
seulement séparent le bloc communiste du style Empire avec ses fioritures
baroques servies dans des proportions monumentales dans les espaces qui se
déploient à l’entrée et à la sortie des nombreux ponts qui chevauchent le
Danube, retenues, discrètes dans les arrière-cours des rues piétonnes, autour
des places, là où se condense tout le charme suranné de la ville ancienne. Il
faut se perdre dans un tourbillon de façades couleur crème ou vert menthe et de
coupoles en oignons pour saisir l’atmosphère compassée de l’ensemble où
dénotent mais qu’altèrent à peine le chahut et l’allure déjantée des plus
jeunes. On se dirait dans un musée où les époques se croisent et se superposent: le temps béni des Habsbourg, d’avant le Traité du Trianon (qui amputa le pays
des deux tiers de son territoire) et celui honni du communisme que l’on aimerait
bien faire disparaître sous le verre bleuté des tours futuristes. Dans l’antichambre de ce musée à double tiroir s'est
répandue comme une traînée de poudre une myriade de boutiques de souvenirs, cafés,
gargotes, restos à quatre sous où l’on décline le goulasch en soupes ou ragouts.
Dans les églises, tous les jours, sur le coup de sept heures du soir, on joue sans
conviction Mozart, Albinoni, Schubert, Beethoven. Contigue à l’église à la façade
blanche, aux toits vermoulus, une de ces boutiques Mozart, comme on en voit
tant à Vienne, où l’on vend des chocolats à l’effigie de Mozart.
Je déjeune avec Tamara, collègue Géorgienne, qui n’est pas loquace, parle de faire du shopping. Je commande un schnitzel, elle, une salade de thon et puis, on se sépare : je file vers le pont aux chaînes suspendu entre Buda et Pest. Le sculpteur des lions qui en gardent l’entrée se serait suicidé en se jetant dans le fleuve parce qu'il aurait oublié de les doter de langues. En fait, les lions possèdent bien des langues mais on ne les voit pas sauf à se hisser à hauteur de leurs gueules, le plus près possible.
Je déjeune avec Tamara, collègue Géorgienne, qui n’est pas loquace, parle de faire du shopping. Je commande un schnitzel, elle, une salade de thon et puis, on se sépare : je file vers le pont aux chaînes suspendu entre Buda et Pest. Le sculpteur des lions qui en gardent l’entrée se serait suicidé en se jetant dans le fleuve parce qu'il aurait oublié de les doter de langues. En fait, les lions possèdent bien des langues mais on ne les voit pas sauf à se hisser à hauteur de leurs gueules, le plus près possible.
Je suis rentré. Les enfants dorment. Marie
cligne des yeux de manière de plus en plus prononcée. La peau de ses paupières
se dessèche. Demain, j’appelle un docteur.
Le lendemain, Lisa me demande où j’étais. Elle
hausse les épaules quand je lui dis « Hongrie ». Marie, avant de s’endormir,
me demande de lui montrer sur sa planisphère.
Olga, la sœur de Lydia, va passer juin et une
partie de juillet chez nous. Les enfants sont ravis. Elle leur est comme une
seconde mère. Nous lui avons installé un lit dans la chambre de Marie.
Lisa me demande une histoire mais elle veut que
je fasse semblant que c’est le loup – la marionnette du loup que je dois
enfiler pour l’occasion – qui raconte l’histoire et la ponctue de « prouts »
retentissants qui lui vaudront en réprimande un coup sur le museau. Sur ce, il
fond en larmes, se réfugie dans les bras de Lisa qui le caresse ou parfois le
réprimande elle aussi. C’est l’âge scatologique, le stade anal : on entend
ici ou là voler des « fesses » suivies de volées de fous rires. Je m’agace,
elle cesse, me regarde pour savoir à quel point je suis fâché et jugeant la
situation sans grand risque, reprend son manège dès que j’ai le dos tourné.
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